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IA : MTN et la Fondation Gates misent 25 millions de dollars sur la transformation de la santé maternelle

Dr Bosun Tijani, Nompilo Morafo et Mark Suzman ©MTN

Avec 25 millions de dollars, MTN et la Fondation Gates s’associent pour faire de l’intelligence artificielle un levier de transformation de la santé maternelle au Nigéria. Pour le géant panafricain des télécoms, l’initiative mobilise son expertise en connectivité et technologies numériques ; pour la Fondation Gates, elle s’inscrit dans une stratégie plus large d’accompagnement du développement de l’IA en Afrique. Un partenariat qui illustre le rôle croissant des grands acteurs privés et philanthropiques dans le passage de l’innovation technologique à des applications concrètes à grande échelle.

Par Dounia Ben Mohamed


L’intelligence artificielle s’installe progressivement dans les stratégies de développement en Afrique. Mais son passage de l’innovation technologique à des usages concrets suppose davantage que des algorithmes : infrastructures, connectivité, accès aux équipements, données, financement et intégration dans les systèmes existants deviennent autant de conditions de son déploiement.

Annoncé en septembre 2026 à New York, en marge de l’Assemblée générale des Nations unies, le partenariat entre MTN Group Foundation et la Fondation Gates répond précisément à cette équation. Doté d’un investissement initial d’environ 25 millions de dollars entre 2026 et 2030, il lance au Nigéria le Nigeria Maternal Health Multiplier, un écosystème numérique destiné à relier femmes, agents de santé de première ligne et établissements de soins de santé primaires.

L’objectif affiché est de démontrer comment l’IA peut être intégrée à une infrastructure existante pour répondre à un enjeu concret : améliorer la santé maternelle. D’ici 2030, le programme vise 500 000 femmes, 5 000 agents de santé de première ligne et sages-femmes, ainsi que 500 établissements de soins de santé primaires. Sa mise en œuvre doit débuter en 2027, avec un déploiement plus large à partir de 2028.


L’IA comme nouvelle couche de l’infrastructure numérique

Le projet repose sur trois composantes qui dépassent largement le seul développement d’un outil d’intelligence artificielle : des outils d’aide à la décision fondés sur l’IA et accessibles par téléphone, des smartphones et forfaits de données mobiles abordables, ainsi qu’une meilleure connectivité dans les établissements de santé. Pour MTN, cette approche correspond à la manière dont un opérateur télécom peut élargir son rôle au-delà de la simple fourniture de connectivité.

« La véritable innovation réside dans la combinaison de l’IA avec des smartphones abordables, la connectivité et les données mobiles, intégrés au système de santé existant du Nigéria », explique Nompilo Morafo, directrice du développement durable et des affaires institutionnelles du groupe MTN. Cette logique est au cœur du partenariat. MTN apporte ses infrastructures numériques, ses capacités de distribution et son expertise technologique ; la Fondation Gates apporte son expérience dans la santé maternelle, la santé numérique, l’IA responsable et le déploiement de solutions fondées sur des données probantes.

Pour Nompilo Morafo, « les capacités de MTN vont au-delà de la connectivité ». Elles comprennent notamment « les infrastructures numériques, les plateformes fintech, les réseaux de distribution, l’expertise technologique et une présence profonde sur les marchés africains ». Le modèle expérimenté au Nigéria est donc moins celui d’une technologie ajoutée au système de santé que celui d’une infrastructure numérique venant renforcer ses différents maillons.


Un terrain d’expérimentation à l’échelle du Nigéria

Le choix du Nigéria donne à cette expérimentation une portée particulière. Selon les données citées par les deux partenaires, le pays concentre près de 30 % des décès maternels dans le monde, tandis que seules 59 % des femmes bénéficient d’au moins quatre consultations prénatales.

Le programme entend répondre à cette fracture d’accès en agissant simultanément auprès des femmes, des professionnels de santé et des établissements. Pour les agents de santé, les outils doivent fournir des conseils en temps réel, faciliter la prise de décision et contribuer à identifier plus tôt certains risques. « Pour les mères, l’opportunité réside dans un accès plus simple à des informations et à un accompagnement fiables tout au long de leur parcours [grossesse, accouchement et période postnatale, NDLR ] », souligne Nompilo Morafo.

Mais le programme est surtout conçu pour ne pas fonctionner en dehors du système de santé nigérian. Il s’appuie notamment sur la Maternal and Neonatal Mortality Reduction Innovation Initiative (MAMII), initiative d’innovation pour réduire la mortalité maternelle et néonatale, déployée par le ministère fédéral de la Santé dans le cadre de son approche sectorielle globale. Cette intégration constitue un élément central du projet. « Le Maternal Health Multiplier est conçu autour de cette réalité », explique Uche Amaonwu, directeur pays de la Fondation Gates au Nigéria : l’adoption des solutions de santé numérique dépend de la capacité des populations à y accéder, à les financer et à les utiliser d’une manière adaptée à leur quotidien.

Le ministre coordinateur nigérian de la Santé et de la Protection sociale, Muhammad Ali Pate, insiste lui aussi sur cette logique d’intégration : « Le renforcement des soins de santé primaires et l’autonomisation des agents de santé de première ligne qui les dispensent sont au cœur de nos réformes du secteur de la santé. Les partenariats qui s’appuient sur nos systèmes de santé existants, plutôt que de les contourner, sont exactement ce dont nous avons besoin pour atteindre les mères qui restent encore en dehors du système de soins. »

Amna Nawaz en compagnie de Mark Suzman, PDG de la Fondation Gates, et de Nompilo Morafo, directrice du développement durable et des affaires générales du groupe MTN ©MTN

Pour MTN, mettre son infrastructure au service de nouveaux usages

L’intérêt du partenariat se situe aussi dans l’évolution du rôle économique d’un opérateur télécom sur le continent. MTN dispose déjà d’une infrastructure, d’une présence géographique et de réseaux de distribution qui peuvent être mobilisés pour des usages dépassant les télécommunications traditionnelles. « La question pour les entreprises n’est pas de savoir si elles doivent remplacer les autres acteurs, mais comment elles peuvent mettre leurs capacités propres au service des défis les plus urgents de la société », estime Nompilo Morafo. Cette approche rejoint le positionnement revendiqué par le groupe dans son Ambition 2030, dont la raison d’être est « Leading digital solutions for Africa’s progress », autrement dit « Des solutions numériques de premier plan pour le progrès de l’Afrique ».

Dans le cadre du Maternal Health Multiplier, cette capacité est appliquée à un secteur où les contraintes d’accès restent importantes. L’IA doit notamment permettre aux agents de santé de disposer plus rapidement d’informations et d’un soutien à la décision, sans se substituer à leur jugement. « L’IA peut aider les agents de santé de première ligne à accéder plus rapidement à l’information et à des outils d’aide à la décision, mais elle doit compléter leur jugement, et non le remplacer », précise Uche Amaonwu. L’enjeu est donc moins de créer une nouvelle technologie que de l’insérer dans une chaîne de services existante, avec les équipements et la connectivité nécessaires à son utilisation.


La Fondation Gates mise sur l’accès à l’IA

Pour la Fondation Gates, le partenariat s’inscrit dans une réflexion plus large sur la place que l’intelligence artificielle peut prendre dans le développement africain. « L’IA pourrait devenir un outil puissant pour accélérer les progrès en matière de santé et de développement, mais son orientation n’est pas prédéterminée », explique Uche Amaonwu. Selon lui, « les choix faits aujourd’hui, sur la manière dont l’IA est développée, sur les personnes qui peuvent y accéder et sur les savoirs et priorités qu’elle prend en compte, détermineront qui en bénéficiera réellement ». La Fondation Gates a annoncé à la mi-septembre son intention de consacrer au moins un milliard de dollars sur les deux prochaines années pour élargir l’accès à l’IA. Elle inscrit cette démarche dans une réflexion sur la capacité de l’intelligence artificielle à réduire ou, au contraire, à accentuer les inégalités selon les conditions dans lesquelles elle est développée et déployée.

« Une IA utile, fiable, pertinente localement et accessible »

Dans cette perspective, l’Afrique représente aussi un enjeu de conception des outils. « Nous avons la possibilité de rendre l’IA plus utile dans les contextes où elle est utilisée, ce qui suppose des outils capables de fonctionner dans les langues africaines, de s’appuyer sur des données et une expertise locales pertinentes et de soutenir les personnes qui fournissent déjà des services essentiels », souligne-t-il. Le Maternal Health Multiplier devient ainsi un cas d’usage concret d’une ambition plus large : développer une IA qui soit « utile, fiable, pertinente localement et accessible », selon Uche Amaonwu.


25 millions de dollars pour amorcer un changement d’échelle

L’investissement initial d’environ 25 millions de dollars, constitué de contributions directes et en nature de MTN et de la Fondation Gates, est prévu sur quatre ans, entre 2026 et 2030. Son objectif n’est toutefois pas uniquement de financer le programme. Il doit également servir de financement d’amorçage pour attirer des ressources supplémentaires et soutenir une éventuelle extension à d’autres marchés.

« L’IA offre un potentiel considérable pour améliorer la santé, mais seulement si ses bénéfices atteignent celles et ceux qui en ont le plus besoin »

« L’ambition n’est pas qu’un seul partenariat porte ce travail à lui seul, mais de créer les conditions d’un investissement plus large dans des solutions numériques capables de renforcer la santé maternelle », explique Uche Amaonwu. Cette dimension de catalyseur est également au cœur du raisonnement de la Fondation Gates sur le rôle de la philanthropie dans l’IA. Son PDG, Mark Suzman, résume cette approche : « L’IA offre un potentiel considérable pour améliorer la santé, mais seulement si ses bénéfices atteignent celles et ceux qui en ont le plus besoin. »

Et d’ajouter : « Si l’on s’en remet uniquement au marché, ce potentiel tend à bénéficier à ceux qui ont déjà les moyens d’y accéder, et non à ceux qui en ont le plus besoin. C’est là que la philanthropie a un rôle à jouer : non pas en remplacement de l’investissement, mais comme catalyseur de celui-ci. » Le modèle repose donc sur une complémentarité entre les ressources philanthropiques et les actifs d’un acteur privé disposant déjà d’une infrastructure à grande échelle.


De l’expérimentation nigériane à un modèle africain ?

C’est précisément cette capacité à changer d’échelle qui donnera sa portée stratégique au projet. Le Nigéria constitue le premier marché de déploiement, mais l’ambition annoncée est africaine. « En commençant par le Nigéria, notre ambition est de démontrer un modèle capable d’être déployé à grande échelle pour améliorer les résultats en matière de santé maternelle et infantile à travers l’Afrique », déclarait Ralph Mupita, PDG du Groupe MTN, lors de l’annonce du partenariat. La question sera donc de déterminer si l’écosystème conçu au Nigéria peut être reproduit dans d’autres contextes africains, avec leurs propres systèmes de santé, niveaux de connectivité, langues et contraintes d’accès.

« La question pour les entreprises n’est pas de savoir si elles doivent remplacer les autres acteurs, mais comment elles peuvent mettre leurs capacités propres au service des défis les plus urgents de la société »

Pour MTN, l’initiative permet de tester une autre manière de valoriser ses infrastructures et ses capacités numériques. Pour la Fondation Gates, elle constitue un exemple de la manière dont un financement philanthropique peut contribuer à faire émerger des usages de l’IA conçus pour des populations qui ne sont pas nécessairement les premières bénéficiaires des innovations technologiques. La mesure du succès ne sera d’ailleurs pas technologique. « Le succès ne se mesurera pas au nombre d’outils d’IA déployés, mais au fait que davantage de femmes bénéficient de meilleurs soins, que les professionnels de santé soient mieux accompagnés et que les résultats en matière de santé maternelle s’améliorent », souligne Nompilo Morafo.

C’est là que se situe le véritable enjeu économique et stratégique de cette alliance : démontrer que l’IA peut devenir autre chose qu’une technologie prometteuse, à savoir une infrastructure utilisable à grande échelle, soutenue par des investissements, des réseaux et des partenariats capables de transformer son potentiel en usages concrets sur le continent.



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