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Business Des Faux Médicaments : Combattre La « Pieuvre »

Le trafic de faux médicaments provoque des catastrophes humaines comparables aux pires pathologies. Contre ce business plus rentable et moins risqué que le trafic de stupéfiants, des États tentent d’agir. La technologie fournit aussi des solutions concrètes. Enquête

Par Emre SARI


Un banal rhume, suivi d’un banal sirop… En cette fin 2022, sans doute est-ce une simple visite chez le médecin ou le pharmacien du quartier qui précéda le drame. Soixante-dix enfants de Gambie ne s’en remettront jamais. À cette époque, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) alerte sur la présence de composés toxiques – notamment de l’antigel – dans des « médicaments » contre la toux produits en Inde. De fait, la responsabilité de ces sirops sera confirmée quelques mois plus tard par une commission d’enquête nationale gambienne. Rien qu’en Afrique subsaharienne, les médicaments contrefaits et non conformes tueraient près de 500 000 personnes par an, dont 267 000 décès seraient liés uniquement à de faux antipaludéens, selon l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC). Ce type de contrefaçon concerne toutes les classes de médicaments et tous les pays d’Afrique. Aux côtés des antipaludéens inefficaces ou du paracétamol à la morphine, le viagra surdosé compte parmi les classiques. Parfois, les patients avalent aussi un comprimé sans principe actif et ne se soignent donc pas pour des pathologies potentiellement mortelles. « Cela dépend des zones. En Afrique du Sud, les antibiotiques et le paracétamol sont très copiés, mais au Congo ce sont plutôt les antipaludéens et les antidouleurs », note David Katerere, professeur de sciences pharmaceutiques à la Tshwane University of Technology de Pretoria, qui a participé à plusieurs études et programmes de lutte contre les faux médicaments en Afrique du Sud.


Inde Et Chine : Les Principaux Producteurs

L’Inde et la Chine sont les principaux pays producteurs de ces traitements illicites… parfois élaborés dans les mêmes usines que les vrais médicaments. À la demande de l’acheteur, l’usine respecte simplement une autre recette. « Certains producteurs sont même proactifs dans la vente de faux médicaments. Ils sont bien sûr conscients que ce sont des contrefaçons… Mais pour les acheteurs, cela dépend des situations », ajoute Arnaud Pourredon, très engagé dans la lutte contre les faux médicaments et cofondateur avec Romain Renard de Meditect, une entreprise qui a créé un logiciel de gestion d’officine pharmaceutique. « La plupart de ces produits sont importés par voie maritime et acheminés vers les principaux ports de Conakry (Guinée), Tema (Ghana), Lomé (Togo), Cotonou (Bénin) et Apapa (Nigéria). En Afrique, le Nigéria et le Ghana sont les principaux fabricants de produits médicaux licites et illicites », détaillent Flore Berger et Mouhamadou Kane, auteurs en 2023 d’un rapport intitulé Le trafic illicite de produits médicaux en Afrique de l’Ouest1. Et l’on retrouve la grande majorité des produits sur les étals de vendeurs de rue, dans les pharmacies en ligne et parfois même chez des pharmaciens officiels, à leur insu. Pourquoi une telle pénétration ? C’est d’abord un trafic très lucratif. « Selon l’ONUDC, la vente des médicaments de contrefaçon en Afrique de l’Ouest atteint environ un milliard de dollars, soit un montant supérieur à la valeur du trafic du pétrole brut et de la cocaïne réunis », notent les deux chercheurs, analystes à l’Observatoire des économies illicites en Afrique de l’Ouest au sein de l’Initiative mondiale contre la criminalité organisée (GI-TOC). D’autres études estiment le chiffre d’affaires mondial de ce trafic entre 200 et 431 milliards de dollars, soit une somme comparable à la totalité du trafic de drogue. En termes de bénéfice net, « si vous gagnez 1 000 dollars dans du trafic d’armes par exemple, vous pouvez gagner 40 à 47 fois plus avec les faux médicaments », estime quant à lui Foulo Basse, directeur général de la Fondation Brazzaville. Or, le risque juridique est bien moindre. « Si vous vous faites attraper avec de la cocaïne, vous allez en prison, mais si c’est avec du faux paracétamol, vous avez juste une tape sur les doigts », glisse David Katerere. Le Burkina Faso, par exemple, n’a pas de loi nationale spécifique criminalisant ce trafic, relèvent les deux chercheurs. De manière générale, les arsenaux juridiques africains pénalisent moins les trafics de faux médicaments.

Foulo Basse, DG de la Fondation Brazzaville, qui pilote un programme de coopération interétatique contre les faux médicaments.

Des Réseaux Tentaculaires

Pour se développer et diffuser leurs produits, les réseaux profitent des faiblesses structurelles des États de droit. « Nous luttons contre une pieuvre, observe Foulo Basse. On ne sait jamais qui on a en face de nous quand on discute ». Les zones déstabilisées semblent aussi propices au trafic. « Il y a des études qui prouvent une relation de cause à effet entre les zones de conflit et les distributions de faux médicaments », ajoute-t-il. « C’est du crime organisé, résume David Katerere. Il y a des réseaux transnationaux, et des gens sont payés à l’import et à l’export pour fermer les yeux, y compris des politiciens ». De leur côté, les consommateurs sont perméables aux faux médicaments et peu sensibilisés aux risques. « On connaît tous la vendeuse de quartier qui a quelques tomates sur ses étals et à côté un peu de Viagra », sourit Arnaud Pourredon. Sans compter qu’ils peuvent s’accoutumer aux faux : « Quelqu’un qui prend du paracétamol avec de la morphine dira que le produit ne fonctionne pas quand on lui donnera du vrai paracétamol. » De plus, les patients n’ont pas toujours le choix, par manque de disponibilité des substances officielles. « Même avant les récents conflits au Sahel, l’Afrique de l’Ouest comptait un nombre extrêmement faible de pharmaciens par habitant. Le Burkina Faso et la Guinée ont maintenant atteint un ratio de 0,15 pour 10 000 habitants, bien en dessous de la moyenne mondiale de quatre, et également en dessous de la moyenne de l’Afrique subsaharienne (0,8 pour 10 000) », indiquent les chercheurs.


Une Réponse Étatique Coordonnée

Contrer ce fléau suppose d’offrir des médicaments officiels en quantité et adossés à un système de remboursement de soins. « Les autorités nationales sont les mieux placées pour s’attaquer aux facteurs structurels (caractère économiquement abordable et accessibilité) qui sous-tendent la demande de produits médicaux illicites », soulignent, dans leur rapport, Flore Berger et Mouhamadou Kane. « Il n’y a pas de médicaments contrefaits au Rwanda par exemple, remarque Arnaud Pourredon, car le pays a mis en place une sécurité sociale performante et les douanes ne sont pas corrompues ». En 2020, à Lomé au Togo, six pays se sont réunis pour l’Initiative de Lomé, avec le soutien technique de la Fondation Brazzaville, pour établir une coopération interétatique contre les faux médicaments. Le Togo a été désigné comme le pays pilote parmi les signataires : Congo-B, Sénégal, Ghana, Niger et Ouganda. « On a conçu un comité interministériel le plus large possible, avec tous les acteurs privés et publics, douanes, journalistes, ordres des médecins, des pharmaciens, le fisc, la justice, les parlementaires et acteurs institutionnels », explique Foulo Basse. Le Togo a créé son plan national de lutte contre les faux médicaments en mars 2024 et est en train de mettre en place son agence nationale de régulation. « Ensuite, l’étape est de passer à l’échelle dans les autres pays », résume le dirigeant de la fondation Brazzaville. Mais ces coopérations étatiques prennent fatalement du temps, compte tenu de la quantité d’acteurs, et sont également soumises aux changements politiques conjoncturels. « La fin de l’USAID, c’est le scénario catastrophe et une aubaine pour les faux médicaments, regrette David Katerere. De nombreux programmes de fourniture d’antirétroviraux dépendaient de l’agence américaine pour être distribués gratuitement ou bon marché. Cela va donc pousser les patients à reporter leur demande vers des pharmacies en ligne ou des marchés informels, vers des produits pas chers et potentiellement contrefaits et dangereux ». « Ce n’est pas un ministre de la Santé qui peut décréter la fin des faux médicaments, affirme pour sa part Arnaud Pourredon. C’est la population qui doit finir par comprendre et ne plus se fournir chez des marchands non officiels ». Pour encourager ce processus, il a créé Meditect, un logiciel qui permet aux pharmacies de gérer les stocks et d’assurer une bonne disponibilité des produits tout en réduisant les gaspillages. « Si un pharmacien s’apprête à vendre une boîte alors qu’une autre au délai de péremption plus avancé est disponible, le logiciel va l’avertir, explique Arnaud Pourredon. Nous leur permettons aussi de faire un inventaire précis, et de détecter d’éventuels vols. En outre, nous pouvons leur recommander de nouveaux produits en fonction de la demande dans leur zone ». Enfin, Meditect traque également les faux médicaments qui se seraient glissés sur les étagères à l’insu du pharmacien, en comparant les lots avec les alertes de l’OMS, par exemple.

« Ce n’est pas un ministre de la Santé qui peut décréter la fin des faux médicaments. C’est la population qui doit finir par comprendre et ne plus se fournir chez des marchands non officiels »


La Tech à La Rescousse

À ce jour, l’application est utilisée par 500 praticiens dans 150 pharmacies2, pour servir tous les mois 250 000 patients dans huit pays. Elle revendique 80 % de produits périmés perdus en moins, soit environ 5 000 euros d’économie par an ou 3 % du chiffre d’affaires d’une pharmacie lambda. Meditect se rémunère en facturant son coût d’installation (2 000 euros), ainsi qu’un abonnement annuel (600 euros), tout en vendant de la donnée aux laboratoires officiels. « Avec notre appli, leurs commerciaux savent quels produits sont présents dans les pharmacies, et lesquels ils peuvent proposer. C’est vertueux, car on augmente encore la disponibilité », justifie Arnaud Pourredon. Outre les laboratoires, la société collabore également avec les gouvernements en offrant à ceux-ci de la data sur la consommation de médicaments. Objectif : améliorer les politiques publiques, et porter toujours plus de coups au trafic de faux.


1. Document de recherche OCWAR-T n°5, Commission de la CEDEAO, août 2023.
2. Au besoin, elle peut fonctionner, temporairement, sans électricité et sans connexion Internet.


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