Frais de scolarité, manuels, fournitures, transport, cantine… Autour de l’école s’est constitué un écosystème économique qui mobilise chaque année des millions de familles et une chaîne d’acteurs. En Côte d’Ivoire, où 8,8 millions d’élèves sont attendus en 2026-2027, ce marché change d’échelle…
Par Dounia Ben Mohamed
À chaque rentrée, le même rituel recommence. Les familles paient les inscriptions et les frais de scolarité, achètent les manuels et les fournitures, renouvellent parfois les uniformes, organisent le transport et, pour certains élèves, financent la cantine ou des cours supplémentaires. À l’échelle d’un pays comme la Côte d’Ivoire, cette accumulation de dépenses individuelles constitue un marché de plusieurs dimensions. Pour l’année scolaire 2026-2027, le ministère de l’Éducation nationale, de l’Alphabétisation et de l’Enseignement technique prévoit 8,8 millions d’élèves, dont 5,3 millions dans le primaire et 3,5 millions dans le secondaire.
L’État, un acteur majeur
L’État lui-même est un acteur économique majeur de cette rentrée. En 2026, 5 081 262 kits scolaires ont été acquis et sont en cours de distribution dans les établissements publics. Le budget 2026 du ministère de l’Éducation nationale s’élève à 1 563,7 milliards de francs CFA (environ 2,38 milliards d’euros), dont 409 milliards de francs CFA (environ 623,5 millions d’euros) hors dépenses de personnel. Mais derrière les dépenses publiques se trouve également une économie privée de l’éducation désormais majoritaire dans le secondaire. En 2024-2025, les établissements privés représentent 62 % des effectifs du premier cycle du secondaire et 69 % du second cycle en Côte d’Ivoire. Le rapport GEM 2026 de l’UNESCO1 relie cette progression à la hausse des dépenses directement supportées par les ménages. Pour les distributeurs spécialisés, la rentrée concentre une part considérable de l’activité annuelle.
« Chez nous, Librairie de France, le livre scolaire représente à peu près 60 % du chiffre d’affaires de la librairie, réalisé en deux mois », explique René Yedieti, PDG du groupe. La saison commence plusieurs mois avant l’arrivée des élèves. « Pour la rentrée française en Côte d’Ivoire, l’entreprise commence à préparer ses commandes dès mars, en recensant les listes des établissements, les effectifs prévisionnels et les ouvrages à importer. » Les stocks doivent ensuite être acheminés vers Abidjan avec des délais de transport qui peuvent peser directement sur les coûts. « Il faut avoir les derniers stocks qui arrivent entre la première et la deuxième semaine d’août, lorsque les parents commencent déjà à préparer la rentrée », détaille-t-il.
Cette anticipation est d’autant plus complexe que la demande peut évoluer jusqu’au dernier moment. Un établissement qui n’avait pas initialement commandé un ouvrage peut finalement utiliser le même manuel qu’une autre école. Le distributeur doit alors recourir à une commande express par voie aérienne. « Le même livre va arriver ici avec un coût totalement différent du premier qui est venu par bateau », souligne René Yedieti. L’essentiel étant de répondre à toutes les demandes.
« Le passage au principe d’un manuel unique par matière et par classe constitue une évolution importante pour les libraires comme pour les éditeurs »
La gestion des stocks constitue un enjeu central du marché scolaire. Trop commander expose les professionnels aux invendus ; commander trop peu peut provoquer des ruptures au moment où la demande est la plus forte. La réforme ivoirienne des manuels scolaires devrait cependant modifier cette équation. « Le passage au principe d’un manuel unique par matière et par classe constitue une évolution importante pour les libraires comme pour les éditeurs. Cela simplifie la vie de tout le monde en termes de logistique et d’espace de rayonnage », explique-t-il.

Du panier à 300 euros au kit à moins de 20 euros
Le marché de la rentrée reste toutefois profondément segmenté selon les revenus des familles. Dans ses magasins, René Yedieti observe des écarts considérables entre les budgets consacrés à la rentrée. « Pour un enfant qui est à l’école primaire, dans les familles disposant d’un pouvoir d’achat élevé, le panier moyen peut tourner autour de 300 euros », indique-t-il. À l’autre extrémité du marché, la Librairie de France propose des kits destinés notamment aux élèves du public. « Pour l’école primaire, nous avons mis en place un kit scolaire avec tout ce dont l’enfant a besoin : livres, cahiers, gommes, crayons. Il coûte moins de 20 euros », précise-t-il.
Cette segmentation se retrouve également dans les produits. Certains parents privilégient des marques internationales de sacs et d’accessoires ; d’autres recherchent avant tout le prix. « Nous essayons de mettre en rayon toute la panoplie en tenant compte du pouvoir d’achat », explique le dirigeant. La question du prix renvoie aussi à la structure industrielle de la filière. Selon René Yedieti, une grande partie des fournitures vendues en Côte d’Ivoire reste importée. Même si le pays compte des producteurs locaux.
Le kit scolaire devient un produit d’innovation
Parmi eux, Tarik Innocent Darragi, gérant de la centrale d’achat Grafica, occupe une place particulière. Fils d’une enseignante et d’un imprimeur, il évolue depuis son enfance dans l’univers de l’éducation et de la papeterie. Aujourd’hui, son activité autour des kits scolaires s’étend aux commandes publiques, mais aussi aux fondations, ONG, entreprises, mutuelles et programmes soutenus par des bailleurs internationaux. « Les rentrées scolaires ne sont jamais les mêmes. Elles ont différents enjeux », résume-t-il. Le kit scolaire lui-même devient ainsi un terrain d’innovation. À côté du kit défini par l’État, les acteurs peuvent adapter les contenus en fonction des besoins et des objectifs poursuivis. L’entrepreneur travaille notamment sur des fournitures issues de matériaux recyclés.
« Maintenant, ce qu’on essaie d’apporter comme innovation dans le kit scolaire, en lien avec les enjeux et les différents objectifs des Nations unies, c’est d’y intégrer des produits recyclés. On récupère certains déchets auprès du grand public et de certaines entreprises qui sont prêtes à nous les donner, pour les réutiliser et en faire certains articles du kit scolaire. Par exemple, le plastique peut être réutilisé pour fabriquer des ensembles géométriques, des règles, des rapporteurs ou des équerres. »
« L’idée [d’Exposo] est de réutiliser des matières existantes pour leur donner une seconde vie tout en sensibilisant les élèves aux enjeux environnementaux »
Cette démarche a donné naissance à une marque écologique, Exposo, dont le nom, issu d’un dialecte local, signifie « réécrire ». L’idée est de réutiliser des matières existantes pour leur donner une seconde vie tout en sensibilisant les élèves aux enjeux environnementaux. Tarik Darragi expérimente notamment des kits contenant des crayons intégrant des semences. « L’enfant va apprendre à planter, à réapprendre le premier métier de la Côte d’Ivoire, qui est l’agriculture, et voir sa plante, son arbre, son fruit pousser tout au long de l’année », explique-t-il. Une manière de relier concrètement apprentissage, environnement et agriculture, dans un pays où cette dernière occupe une place centrale dans l’économie.
Autre transformation à l’œuvre : la digitalisation. Pour Tarik Darragi, également vice-président de French Tech Abidjan, l’avenir ne passe pas nécessairement par le remplacement immédiat du livre et des fournitures traditionnelles, mais par un modèle hybride combinant outils physiques et technologies numériques. « Le livre reste encore un outil essentiel pour nos enfants, mais il y aura de plus en plus de digitalisation », estime-t-il. Cette hybridation pourrait notamment élargir l’accès à certaines ressources éducatives et permettre à des élèves éloignés des grands centres urbains d’accéder à de nouvelles possibilités de formation ou d’examen.

Quand la rentrée devient aussi un marché pour la Fintech
Cette digitalisation du marché est déjà à l’œuvre, le secteur de la Fintech s’étant attaqué au secteur. Là encore, l’idée est de répondre à une problématique locale via une solution technologique. À la rentrée, les établissements doivent gérer en quelques semaines des milliers de transactions : frais de scolarité, inscription, transport, cantine ou autres services. Cette concentration crée un besoin de digitalisation des encaissements. C’est sur ce marché que se positionne CinetPay, établissement de paiement agréé par la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO). Fondée à Abidjan en 2016, l’entreprise indique être présente dans dix pays et compter plus de 25 000 marchands. Elle revendique un volume de transactions de plus de 80 milliards de francs CFA par mois, soit environ 122 millions d’euros.
« À la rentrée, tout le monde paie en même temps et l’école reçoit du cash, des chèques et des transferts qu’elle doit ensuite identifier et attribuer manuellement. Ce qui peut prendre des semaines », explique Daniel Dindji, cofondateur et CEO de CinetPay. « Nous avons conçu CinetPay School Fees pour elle : une page de paiement à son nom, sans site web à construire, où le parent règle la scolarité, la cantine ou le transport depuis son téléphone, en une ou plusieurs tranches selon ce que l’établissement autorise. Chaque paiement est rattaché à un élève, avec un reçu automatique envoyé au parent par SMS ou WhatsApp. Le parent qui vit à l’étranger paie exactement de la même façon. »
« Avec CinetPay School Fees, l’école dispose d’une page de paiement et d’un tableau de bord permettant de rattacher chaque règlement à un élève »
Avec CinetPay School Fees, l’école dispose d’une page de paiement et d’un tableau de bord permettant de rattacher chaque règlement à un élève. « Le problème que nous réglons, c’est la traçabilité », résume-t-il. Et d’expliquer : « L’école ouvre un compte CinetPay, fournit ses pièces administratives et dispose en quelques jours de son espace School Fees, avec sa page de paiement et son tableau de bord. Elle partage le lien ou le QR code aux parents ; le parent confirme sur son téléphone ; le paiement apparaît instantanément avec le nom de l’élève et le motif. Les fonds sont reversés sur le compte bancaire de l’établissement à la fréquence qu’il choisit ». La digitalisation transforme ainsi une contrainte administrative en opportunité commerciale.

La rentrée, miroir des transformations économiques
Le marché est donc appelé à évoluer avec les transformations du système éducatif lui-même… et des mutations socio-économiques de la Côte d’Ivoire, plus largement. « J’observe, magasin par magasin, le nombre de fréquentations et les paniers moyens. Je vois que le panier moyen augmente », observe René Yedieti. Signe, selon lui, de l’amélioration des conditions de vie et de l’augmentation du pouvoir d’achat en Côte d’Ivoire. Il relève également une implication croissante de certaines entreprises et mutuelles dans la prise en charge des dépenses scolaires de leurs salariés. « On voit des coopératives et des entreprises s’organiser pour mettre en place des dispositifs d’accompagnement pour leurs employés. Cela signifie que la confiance revient progressivement, avec la croissance…», analyse-t-il.
« La rentrée scolaire constitue un marché récurrent, à forte intensité logistique et financière »
La rentrée scolaire est, en définitive, bien davantage qu’un rendez-vous commercial de septembre. Elle constitue un marché récurrent, à forte intensité logistique et financière, au croisement de l’éducation, de la consommation, de l’industrie, du numérique et des politiques publiques. Et à mesure que l’Afrique accroît ses effectifs scolaires et voit émerger de nouvelles générations de consommateurs et de professionnels, ceux qui sauront répondre aux besoins de cette économie de l’éducation — du crayon au paiement numérique, du manuel à la donnée — pourraient trouver dans la rentrée bien plus qu’une saison commerciale : un marché structurel de long terme.
1. Intitulé « Accès et équité : compte à rebours vers 2030 » et publié le 25 mars 2026, le Rapport GEM (Global Education Monitoring Report) 2026 de l’UNESCO, dresse un bilan mondial de l'éducation à l'approche de l'échéance des Objectifs de développement durable (ODD 4).
Le rapport : https://www.unesco.org/gem-report/fr

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Questions & réponses :
» Question 1 : Combien d’élèves sont attendus en Côte d’Ivoire pour l’année scolaire 2026-2027 ?
Le ministère de l’Éducation nationale prévoit 8,8 millions d’élèves, dont 5,3 millions dans le primaire et 3,5 millions dans le secondaire.
» Question 2 : Quel rôle l’État joue-t-il dans le marché de la rentrée scolaire ?
En 2026, l’État ivoirien a acquis 5 081 262 kits scolaires pour les établissements publics et le budget du ministère de l’Éducation atteint 1 563,7 milliards de FCFA.
» Question 3 : Comment la digitalisation transforme-t-elle les paiements scolaires ?
Les solutions de paiement numérique permettent aux parents de régler les frais de scolarité, la cantine ou le transport depuis leur téléphone, avec un suivi et un reçu automatique pour chaque paiement.









