Pour les groupes familiaux africains, le passage de flambeau entre générations est souvent un enjeu majeur. D’où l’importance cruciale de préparer au mieux les jeunes héritiers, garants de la pérennité de l’entreprise. Tour d’horizon continental des meilleures pratiques. Analyse
Par Jacques Leroueil
Pour le béotien qui se pencherait sur la vie des entreprises africaines, difficile a priori de trouver un point commun entre l’industriel algérien Cévital, le géant ivoirien des matières premières Sifca, le cador sénégalais du BTP CSE ou encore le conglomérat mauricien IBL. Pourtant, derrière ces fleurons du capitalisme africain se cachent des groupes familiaux bâtis au fil des décennies par d’ambitieux entrepreneurs et leurs héritiers (les Rebrab, les Billon, les Sow, les Lagesse…).
Réussir Le Passage De Relais
Des réussites exceptionnelles qui doivent toutefois être pérennisées. C’est l’une des tragédies du monde des affaires : même les entreprises les plus en vue peuvent péricliter en passant entre les mains d’héritiers mal préparés. En somme, pour réussir le passage de relais entre générations, il ne s’agit pas seulement de transmettre des actifs financiers. « Les dirigeants de groupes familiaux doivent aussi et surtout inculquer aux jeunes générations les valeurs entrepreneuriales et de gestion qui ont contribué au succès de leur entreprise », explique une source familière de ces lignées d’entrepreneurs africains. Une logique de transmission au long cours parfaitement intériorisée par nombre de capitaines d’industrie du continent.
Impliquer Les Héritiers Dans La Gestion Du Groupe
Bâtisseur du groupe de bancassurance NSIA, Jean Kacou Diagou a par exemple veillé à ce que sa progéniture soit impliquée très tôt dans la gestion de l’entreprise. Dans une interview donnée à un média ivoirien en 2021, sa fille Bénédicte rappelait que « pour chacun de ses enfants, [leur] père avait défini un métier ». Et de fait, ils ont presque tous suivi le sillon tracé par le patriarche. Janine Kacou Diagou est depuis 2015 directrice générale du groupe NSIA ; sa soeur Dominique Diagou Ehilé, directrice générale adjointe du groupe, chargée du pôle assurance, tandis que Franck Olivier Diagou pilote NSIA Asset Management, la filiale dédiée à la gestion d’actifs. Quant à Ange Kacou Diagou, il a longtemps dirigé NSIA Technologies, spécialisé dans la fourniture de services d’ingénierie informatique avant de lancer sa propre entreprise, New Digital Africa.
Idem chez les héritiers d’Aliou Sow, le défunt fondateur de la Compagnie sahélienne d’entreprise (CSE), le premier acteur sénégalais du BTP. Aujourd’hui PDG du groupe, Oumar Sow, le fils aîné d’Aliou Sow, se remémore encore les visites de chantiers organisées par le pater familias le week-end. « Nous étions des enfants et n’aspirions qu’à profiter de notre temps libre et à nous amuser. Ce genre de sortie n’était donc pas notre tasse de thé. Mais sans rien nous dire, notre père avait déjà son plan, celui de nous faire observer le monde réel et d’apprendre de lui. En somme, il voulait nous préparer à la vie », nous confiait, fin 2023, Oumar Sow. De fait, deux de ses jeunes frères ont également rejoint l’entreprise familiale. Ardo, le cadet, est l’actuel numéro deux de la CSE, et Mohamed préside la Société dakaroise immobilière et d’habitation (SDIH), l’une des filiales du groupe spécialisées dans l’immobilier.
Cette propension à pratiquer les affaires en famille est aussi à l’œuvre chez les Rawji, qui règnent sur un empire multisectoriel en République démocratique du Congo (industrie [Cimko], immobilier [Parkland], distribution [Prodimpex, Marsavco], finance [Rawbank, Rawsur]…). « Les initiatives entrepreneuriales portées par les membres de la famille ont toujours été encouragées », remarque ainsi une personne proche du groupe, qui note en outre « la forte implication » des Rawji au sein de leurs différentes entreprises. Leader bancaire en Afrique centrale, la Rawbank est aujourd’hui dirigée par Mustafa Rawji, le neveu du fondateur Mazhar Rawji. Quant à la branche assurance du groupe, Rawsur, elle a été lancée par le cousin, Zain Rawji.
Les principaux intéressés le diront pourtant : il n’est jamais aisé d’être héritier, d’être « fils ou fille de ». Plus largement, «avoir l’âme entrepreneuriale ne se décrète pas. Il faut une certaine disposition d’esprit et un sens aigu du devoir, pour être constamment sur la brèche et assumer les responsabilités qui vont de pair avec la réussite de telles entreprises », estime notre interlocutrice familière des dynamiques internes aux groupes familiaux. Père de quatre enfants, Oumar Sow reconnaît ainsi que son « secteur [le BTP] est un monde dur et que cette voie n’est pas faite pour tous ». Un constat sans fard que ne renieraient probablement pas la plupart des dirigeants de groupes familiaux.
Trouver La Bonne Formule
Dans de telles circonstances, céder sciemment la gestion de l’entreprise à des managers extérieurs peut s’avérer pertinent. C’est cette approche pragmatique que les héritiers de Pierre Billon ont réussi à mettre en oeuvre au sein du groupe ivoirien Sifca. Pierre, David et Jean-Louis Billon ont ainsi confié la prise de décisions à Alassane Doumbia, le président du conseil d’administration et par ailleurs fils adoptif de l’ancien directeur général de Sifca, feu Yves Lambelin. Une alliance solide qui a fait ses preuves et au final, une manière comme une autre de faire mentir le proverbe qui menace souvent le capitalisme familial : « La première génération crée, la deuxième gère, la troisième tue ».
« Pour réussir le passage de relais entre générations, il ne s’agit pas seulement de transmettre des actifs financiers »

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