Classe moyenne émergente, jeunesse connectée, nouvelles liaisons aériennes et plateformes numériques : le potentiel est là. Mais pour que les Africains voyagent davantage sur leur continent, encore faut-il lever les obstacles au déplacement et leur proposer une offre pensée pour eux.
Par Dounia Ben Mohamed
Le tourisme africain a longtemps regardé vers l’extérieur. Attirer les visiteurs européens, américains ou asiatiques, développer les infrastructures capables de répondre à leurs attentes et renforcer la visibilité internationale des destinations ont structuré une grande partie des stratégies du secteur. Mais une autre question devient incontournable : comment faire des Africains eux-mêmes une clientèle majeure du tourisme continental ? Le potentiel est considérable. La population africaine est jeune, les classes moyennes évoluent et les usages numériques facilitent l’accès à l’information comme la préparation des voyages. Pourtant, vouloir découvrir un pays voisin ne signifie pas nécessairement pouvoir s’y rendre facilement, à un prix abordable et sans formalités dissuasives.
Les premiers indicateurs aériens témoignent d’une dynamique. Selon l’Association des compagnies aériennes africaines (AFRAA), la capacité en sièges sur les liaisons intra-africaines a progressé de 10,5 % en août 2026 sur un an. Cette hausse concerne l’offre de transport disponible, et non nécessairement le nombre de voyageurs effectivement transportés. À plus long terme, Boeing prévoit une progression soutenue du trafic aérien africain. Ses projections pour 2025-2045 anticipent notamment une forte croissance des déplacements intra-africains. Mais la hausse de la capacité aérienne ne suffit pas à mesurer l’évolution du tourisme intra-africain : encore faut-il que les billets soient accessibles, que les liaisons soient adaptées et que les voyageurs puissent franchir les frontières sans difficulté excessive.
« Nous devons d’abord développer le tourisme intra-africain. C’est en encourageant les Africains à voyager sur leur propre continent que nous créerons la demande nécessaire au développement des infrastructures et des compagnies aériennes»
Pour Najib Balala, ancien ministre kényan du Tourisme et vice-président exécutif du World Travel & Tourism Council (WTTC), le développement du marché domestique et régional doit constituer un point de départ. « Nous devons d’abord développer le tourisme intra-africain. C’est en encourageant les Africains à voyager sur leur propre continent que nous créerons la demande nécessaire au développement des infrastructures et des compagnies aériennes ». L’ancien ministre prend l’exemple de l’Inde, dont le marché domestique constitue, selon lui, un socle pour le développement des infrastructures et des services touristiques. « Leur tourisme domestique y représente quatre milliards de nuitées. Aujourd’hui, la communauté internationale va en Inde parce qu’il y a des opportunités. »
L’analogie invite à réfléchir à la place des voyageurs africains dans les stratégies des opérateurs, même si les deux marchés ne sont pas directement comparables. Pour Najib Balala, le continent doit d’abord construire une demande régionale suffisamment solide pour soutenir les investissements. « L’Afrique devrait faire la même chose ». Il identifie cinq priorités : « La première, c’est la connectivité. La deuxième, la facilitation des visas. C’est essentiel. La troisième, c’est le marketing. Nous devons promouvoir nos pays et y consacrer des budgets. La quatrième, c’est l’investissement. Et la cinquième, c’est l’ouverture des espaces aériens ». Son objectif est clair : « Développer le tourisme domestique, supprimer les visas pour les Africains, ouvrir les frontières, faciliter les déplacements et faire en sorte que les aéroports soient fluides, plutôt que de devenir des barrières. »
Un marché aérien freiné par ses coûts
« Le principal obstacle à la croissance du réseau aérien africain n’est pas la demande » observe Taqi Moledina, président de l’African Travel & Tourism Association (ATTA). Selon lui, le paradoxe est là : le potentiel de croissance est important, mais les conditions économiques et réglementaires rendent encore difficile l’ouverture de nouvelles liaisons et la baisse des tarifs. Il rappelle que, selon les données présentées par ACC Aviation lors d’AviaDev 2026, le bénéfice net moyen par passager en Afrique serait de 1,30 dollar, contre 7,90 dollars à l’échelle mondiale.
« Le coût élevé du carburant, les taxes, frais et redevances, la « prime de risque africaine », la volatilité des devises et les difficultés de rapatriement des fonds » pèsent sur l’économie des compagnies aériennes, détaille-t-il. Ces contraintes ont des conséquences directes pour les voyageurs : des billets chers et des liaisons directes insuffisantes. Elles limitent également la capacité des compagnies à ouvrir de nouvelles routes et à proposer des tarifs compétitifs.
« Le potentiel de l’aviation africaine est considérablement limité par l’absence d’un véritable accord panafricain d’ouverture des espaces aérien »
« Les réglementations fragmentées et les politiques protectionnistes limitent la concurrence et le développement des routes. Les connexions intra-africaines limitées obligent encore les voyageurs à passer par l’Europe ou le Moyen-Orient ». Pour le président de l’ATTA, l’ouverture du marché aérien est donc une condition essentielle : « Le potentiel de l’aviation africaine est considérablement limité par l’absence d’un véritable accord panafricain d’ouverture des espaces aériens. Les taxes élevées, les politiques protectionnistes et la fragmentation des accords bilatéraux continuent de gonfler les prix des billets et de limiter le développement des routes. ». Le problème dépasse la seule aviation. Lorsqu’un déplacement entre deux pays africains impose un détour coûteux, une correspondance supplémentaire ou un séjour plus long, le voyage devient moins attractif, notamment pour les courts séjours et les voyages familiaux.
« Les restrictions de visas continuent de freiner la mobilité »
Le prix du billet n’est pas le seul obstacle. « Les restrictions de visas et les politiques incohérentes continuent de limiter la demande et la mobilité », souligne Taqi Moledina. Il salue les initiatives de sept pays — Rwanda, Ghana, Kenya, Seychelles, Bénin, Gambie et Tanzanie — qui permettent aux Africains de voyager sans visa. Ces mesures vont dans le sens d’une plus grande mobilité régionale, mais leur portée reste limitée si les autres contraintes persistent. L’enjeu est de faciliter les déplacements à l’échelle du continent, pour développer les courts séjours, les circuits multi-destinations et les échanges entre marchés africains.
Pour Taqi Moledina, les entreprises ne pourront pas, seules, lever ces obstacles. « Nous avons besoin d’une voix plus forte et mieux coordonnée pour le tourisme, appuyée par des données crédibles sur la contribution du secteur à l’emploi, aux moyens de subsistance, à la conservation et à l’économie dans son ensemble ». Il pointe également le manque de reconnaissance politique du secteur : « Le tourisme n’est pas toujours reconnu et soutenu par les gouvernements comme une priorité économique nationale. »
Sa feuille de route repose sur une action coordonnée : « Des investissements solides dans la promotion des destinations, le développement des infrastructures et la protection des ressources naturelles sont essentiels si les pays africains veulent que le tourisme produise des bénéfices économiques et sociaux durables. »
« L’Afrique ne manque pas de lieux désirables »
Rendre le voyage possible ne suffit toutefois pas. Encore faut-il donner envie de partir et rassurer les voyageurs au moment de réserver. Pour Laëtitia Soffack, cofondatrice et CEO de Melen Escapes, une maison de voyage en ligne dédiée à l’Afrique, « le premier levier est la désirabilité ». « Lorsqu’ils imaginent leurs vacances, de nombreux voyageurs africains pensent encore plus spontanément à l’Europe, aux États-Unis ou à Dubaï qu’à une autre destination du continent. C’est un enjeu de récit, mais aussi de soft power et de nation branding. »
Elle poursuit : « Les États, les médias et les acteurs du tourisme doivent mieux raconter les destinations africaines, à travers des images, des histoires et des visages dans lesquels les voyageurs africains se reconnaissent. L’Afrique ne manque pas de lieux désirables. Elle doit mieux les montrer et construire autour d’eux des imaginaires puissants ». La promotion touristique ne peut donc pas se limiter aux campagnes destinées aux marchés internationaux. Elle doit également s’adresser aux voyageurs du continent, leur faire découvrir les destinations voisines et leur donner envie d’y séjourner.
Deuxième condition : la confiance dans l’offre. « Une fois l’envie créée, encore faut-il savoir à qui se fier. La qualité peut être variable, les avis sont parfois rares et les standards peu lisibles. Quand on voyage en famille ou que l’on consacre une part importante de son budget à un séjour, on veut être rassuré ». Laëtitia Soffack plaide pour « des prestataires sélectionnés selon des critères clairs, des avis vérifiables, des garanties et une information transparente ». L’objectif est de permettre aux voyageurs de passer de l’inspiration à la réservation sans craindre une mauvaise surprise.

Une offre à concevoir pour les voyageurs africains
Le troisième levier concerne les produits touristiques eux-mêmes. « Il faut concevoir des séjours pour les voyageurs africains, avec des formats, des durées, des services et des modes de paiement adaptés à leurs habitudes. L’offre touristique du continent reste encore trop souvent pensée d’abord pour une clientèle étrangère », souligne Laëtitia Soffack. Les attentes varient selon les profils : séjours courts en famille ou entre amis, découverte culturelle, voyages de retour aux racines pour les diasporas, expériences premium ou escapades régionales. L’offre doit répondre à cette diversité sans enfermer les voyageurs dans des catégories prédéfinies.
« Les voyageurs recherchent de plus en plus à la fois de la qualité et du sens. Ils veulent pouvoir compter sur un certain niveau de confort et de service, mais aussi vivre une expérience qui possède une identité. Ils ne veulent plus d’un séjour interchangeable que l’on pourrait reproduire à l’identique dans n’importe quel pays ». Pour les acteurs du tourisme, le défi consiste à élever les standards de service sans gommer la singularité des destinations. « Le défi n’est pas de mettre l’Afrique aux standards d’un luxe international uniformisé. Il est d’atteindre les meilleurs standards de service tout en inventant un premium qui lui ressemble. »
Le numérique pour rapprocher l’offre et la demande
La technologie peut contribuer à structurer un marché où les informations sont parfois dispersées et les prestataires difficiles à identifier. Mais elle doit répondre à des besoins concrets. « La technologie n’a de valeur que si elle résout un problème concret et améliore réellement l’expérience de l’utilisateur », souligne Laëtitia Soffack. Chez Melen Escapes, le moteur de recommandation permet au voyageur de décrire ses envies, son rythme et le type d’expérience recherché. Il reçoit ensuite trois propositions de circuits, accompagnées d’un pourcentage d’adéquation et d’une explication.
La plateforme envisage également d’utiliser WhatsApp pour faciliter les échanges dans différentes langues africaines, notamment le lingala, le wolof, le twi ou le swahili, selon les besoins de sa clientèle. L’intelligence artificielle peut aussi aider à évaluer les partenaires selon des critères communs, à analyser les retours des voyageurs et à identifier de nouveaux prestataires. « L’humain reste néanmoins au centre. La technologie ne remplace ni la connaissance du terrain, ni la relation avec les partenaires, ni l’attention portée au voyageur ». Laëtitia Soffack résume la finalité de cette approche : « Elle doit nous faire gagner du temps sur le traitement de l’information afin que nous puissions en consacrer davantage à l’hospitalité. »

Faire du tourisme une priorité économique
Pour Taqi Moledina, le développement du tourisme africain se heurte aussi à un manque de reconnaissance politique. « Le tourisme n’est pas toujours reconnu et soutenu par les gouvernements comme une priorité économique nationale ». Un paradoxe pour un secteur capable de générer des emplois, de stimuler les investissements et de faire vivre tout un écosystème d’entreprises, des compagnies aériennes aux hébergements, en passant par les agences de voyages et les acteurs locaux.
Faire du tourisme intra-africain un véritable marché suppose donc de dépasser les déclarations d’intention. Cela implique de considérer la mobilité des Africains comme un enjeu économique à part entière, au croisement des politiques de transport, des visas, des investissements et du développement des entreprises. Tant que voyager d’un pays africain à un autre restera parfois plus compliqué ou plus coûteux que de rejoindre une destination hors du continent, le potentiel restera en partie inexploité.
La prochaine étape sera de transformer cette ambition en marché. Avec une population appelée à croître fortement et une demande touristique qui évolue, l’Afrique dispose d’un levier de développement encore insuffisamment mobilisé. La question n’est plus seulement de savoir si les Africains souhaitent découvrir leur continent, mais si les conditions seront réunies pour qu’ils puissent le faire plus facilement, plus souvent et dans des conditions adaptées à leurs attentes. C’est aussi à cette capacité à faire circuler ses propres voyageurs que se mesurera la maturité de l’économie touristique africaine.

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