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Banques et Fintech : Une Cohabitation au Profit de l’Inclusion Financière ?

Depuis plusieurs années, les banques africaines assistent à l’irruption des fintech dans leur secteur d’activité. Confrontant deux cultures – le confort de la rentabilité et la rigueur des exigences prudentielles d’un côté, l’innovation à tout prix et l’agilité de l’autre –, cette cohabitation forcée joue en faveur de l’inclusion financière. Mais pas seulement.

Par Kouza Kiénou



Si les fintech africaines ont connu une année 2024 morose – elles ont levé 2,2 milliards de dollars, soit 2 milliards d’euros de financement, un chiffre en recul pour la deuxième fois consécutive –, elles restent cependant des actrices disruptives de l’inclusion financière, en offrant de nouveaux services financiers, à côté des banques traditionnelles. En sept ans d’existence, la licorne Wave, valorisée autour de 1,8 milliard de dollars/1,6 milliard d’euros, totalise près de 9 millions d’utilisateurs actifs au Sénégal, son principal marché. En tout, elle compte quasiment autant de clients que l’ensemble des 133 banques de l’Union monétaire ouest-africaine (21 millions de comptes). Son concurrent Orange revendique plus de 160 millions de clients sur la partie mobile et près de 40 millions de clients Orange Money en Afrique. «Faute d’agréments bancaires complets, explique Mathias Léopoldie, cofondateur de la fintech Julaya, les fintech se concentrent sur des technologies précises et des cibles-clients spécifiques. Or les banques, plus réglementées, et dotées de capacités financières colossales, sont plus lentes à innover. Dans la pratique, les fintech sont plus agiles, mais elles sont limitées par leur absence d’agréments ». Et il ajoute : « Les banques ont mis près de dix ans à développer des services bancaires en ligne, alors que les fintech lancent des produits en quelques mois ».


Les Nouveaux Acteurs de l’Inclusion Financière

Les fintech permettent à des millions d’individus exclus du système bancaire classique d’accéder aux services financiers. Wave, par exemple, revendique un seuil d’inclusion de plus de 80 %, aussi bien au Sénégal qu’en Côte d’Ivoire. Une percée fulgurante que nombre d’experts voient comme une menace pour le secteur bancaire. « Il ne s’agit pas d’opposition, mais bien de complémentarité », affirme néanmoins Coura Sène, sa directrice régionale. Les fintech innovent en partant des réalités du continent : permettre aux populations de régler leurs factures ou d’envoyer de l’argent rapidement et simplement. « Être bancarisé ne garantit pas toujours l’accès aux services de base, et c’est ici que les fintech apportent une valeur ajoutée. Le taux d’inclusion bancaire stricte dans l’Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) est estimé à 24 % , contre plus de 70 % en prenant en compte les solutions numériques », précise-t-elle. Les fonds collectés par les fintech auprès des agents économiques non bancarisés se transforment dans les livres de banques. Ce qui fait que Wave est devenue le premier déposant auprès des banques de l’UEMOA, avec sa base de 300 000 comptes marchands. Elle compte Orabank, UBA et AFG Bank, comme partenaires. Un atout qui alimente les rumeurs selon lesquelles la fintech pourrait franchir un pas supplémentaire en demandant une licence bancaire. Autre option : qu’elle se fasse absorber. «Nous ne spéculons pas sur l’avenir, mais restons guidés par les besoins des populations, assure sa dirigeante. Si, demain, ces besoins impliquent une évolution vers un statut bancaire, nous l’envisagerons. Aujourd’hui, notre rôle est celui d’un partenaire stratégique du secteur bancaire. Wave réussit à capter une épargne que les banques, en raison de leur structure et de leur modèle, n’atteignent pas toujours ».

«Les fintech permettent à des millions d’individus exclus du système bancaire classique d’accéder aux services financiers »

Coura Sène, Directrice régionale de Wave Mobile Money

La Finance Intégrée

Les écueils en cybersécurité, en protection des data, et en lutte contre la fraude 2.0, sont des sources d’inquiétude pour les banques, et le sujet restera, à l’avenir, au cœur du développement des fintech. Ce, d’autant que la capacité des deux mondes à collaborer demeurera déterminante pour créer de la valeur. Mais ce modèle n’en est encore qu’à ses débuts. En particulier, l’Open Finance1 ouvre la voie à de nouveaux modèles d’affaires, soit pour enrichir les services auprès des clients (avec des services de partenaires), soit, à l’inverse, en permettant aux tiers d’intégrer des services bancaires. Ce positionnement de « banque invisible » désigne « l’Embedded Finance », ou finance embarquée, qui consiste à intégrer des services financiers dans des applications et plateformes d’entreprises non-financières2. « Des fintech comme Wave, Orange Money, Djamo ou Julaya enrichissent l’écosystème en répondant à des besoins spécifiques. Julaya et Djamo, avec qui nous collaborons, s’appuient sur la monnaie électronique que nous émettons pour proposer des services innovants tels que les cartes. C’est ensemble que nous faisons progresser l’inclusion financière », souligne Coura Sène. De fait, la création de valeur, qui repose sur l’expérience client, passe par la combinaison de plusieurs technologies. C’est donc la capacité à orchestrer divers services qui crée de la valeur, comme lors de l’enrôlement digital d’un client grâce à l’Open Banking. « Je ne pense pas que les banques jugent utile de porter ce combat, car elles ne sont pas outillées et n’ont pas l’agilité nécessaire, note Ameth Gaye, fondateur et patron de Business & Gateway Digital (B&G Digital). « Si elles perçoivent les fintech comme des concurrentes, elles courent le risque d’être larguées sur certains segments, comme les paiements digitaux ou le crédit alternatif. En revanche, en les considérant comme des partenaires stratégiques, elles peuvent tirer parti de leur agilité pour accélérer leur transformation numérique », ajoute-t-il.


Nubank Et La Révolution Numérique

Dans les marchés émergents, la collaboration entre banques et fintech renforce l’inclusion financière. Le meilleur exemple est Nubank, qui fait figure de modèle de fintech. Présente au Brésil, au Mexique et en Colombie, elle est valorisée plus 40 milliards de dollars (37 milliards d’euros), et s’impose comme la plus grande banque numérique au monde, avec plus de 85 millions de clients. À sa création en 2013 par David Vélez, alors jeune ingénieur colombien, la société d’investissement Sequoia Capital y avait injecté 1 million de dollars (environ 900 000 euros). Dès 2018, elle était valorisée plus de 1 milliard de dollars, attirant les investisseurs internationaux. Les modèles ne se limitent plus au B2B ou B2C : les approches recouvrent désormais le B2B2B ou le B2B2C. En pratique, la distinction B2B/B2C n’a plus vraiment de sens. La plupart des fintech distribuent leurs services aussi bien en vente directe qu’indirecte. « La collaboration entre banques et fintech est essentielle, car elle répond aux mutations profondes du secteur financier, insiste Ameth Gaye. L’essor du digital, les nouvelles attentes des consommateurs pour des services rapides et flexibles, ainsi que l’évolution réglementaire – notamment en matière d’Open Banking – forcent les banques à repenser leur modèle. Les fintech, grâce à leur agilité et à leur capacité d’innovation, proposent des solutions disruptives qui complètent l’offre bancaire traditionnelle. Toutefois, cette transformation pose aussi des défis en termes de régulation, de cybersécurité et d’équilibre entre innovation et stabilité financière ». Si l’approche n’est plus bilatérale, cette collaboration devrait aboutir au développement de modèles mixtes. Les interactions sont en effet multiples et variées, tandis que les solutions de paiement innovantes (portefeuilles numériques, QR codes, paiements instantanés) enrichissent l’offre bancaire classique. En matière de crédit et de scoring3, grâce aux technologies de l’IA et au big data, certaines fintech développent des solutions de scoring alternatives permettant d’accorder des crédits à des populations exclues du système bancaire traditionnel. « Les plateformes de conseil en investissement financier démocratisent l’investissement et l’épargne automatisée. Les fintech aident les banques à se conformer aux réglementations en automatisant certaines tâches (identité des clients, lutte contre le blanchiment, surveillance des transactions) », souligne Ameth Gaye.

« L’essor du digital, les nouvelles attentes des consommateurs pour des services rapides et flexibles, ainsi que l’évolution réglementaire (…) forcent les banques à repenser leur modèle »


Démocratiser Les Services de Paiement

La directive de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) sur les services de paiement (DSP2) impose aux banques, aux fintech, et aux institutions de microfinance (IMF), la mise en service d’un système de paiement instantané (SPI) qui va renforcer le socle de « plateformisation » des services. Censé garantir l’efficacité et la sécurité du SPI4, le principe de l’interopérabilité permet une connexion fluide entre les comptes des clients de différentes institutions, qu’il s’agisse de banques traditionnelles, d’établissements de monnaie électronique (EME) ou de fintech. Le SPI favorise en effet l’accès universel pour tous les acteurs disposant d’une licence délivrée par la BCEAO. « Cela inclut les banques, mais aussi les IMF et les émetteurs de monnaie électronique, ce qui permet une participation large et diversifiée au sein du système », observe Modou Sall, consultant en stratégie pour Corporate Finance Consulting (CFIC) à Dakar. Si cette interopérabilité totale facilite les transactions entre les acteurs du système financier, elle aura cependant un impact sur les fintech en réduisant leur capacité à capturer des revenus sur les paiements. « Ce phénomène a déjà eu lieu en Inde et au Brésil », précise d’ailleurs Mathias Léopoldie. Selon les spécialistes du secteur, Wave et d’autres fintech pourraient voir leurs marges réduites si les paiements deviennent plus interopérables.

« Selon les spécialistes du secteur, Wave et d’autres fintech pourraient voir leurs marges réduites si les paiements deviennent plus interopérables »



Un Écart Abyssal Dans La Valorisation


Bien que le modèle bancaire privilégie la rentabilité, l’essor des nouvelles technologies disruptives – poussé par des attentes clients ux exigences accrues et par une pression importante d’optimisation des coûts – ne peut qu’obliger les services financiers à se réinventer, a fortiori en période de crise. « Les banques sont plus rentables car elles offrent une gamme de produits plus large, comme les crédits immobiliers. Or, les fintech se concentrent sur les paiements, un secteur moins rentable si les commissions baissent », analyse Mathias Léopoldie. L’écosystème digital innovant qui s’est développé, porté par l’émergence des fintech, pousse à une coopération accrue avec les banques, d’autant que les startups technologiques parient sur une croissance financée par de la dette venue des investisseurs. Dans ces conditions, si les banques sont exposées à un risque systémique important (une perte de 50 millions d’euros sur une année peut effacer dix années de bénéfices), elles sont contraintes au respect strict des ratios prudentiels, édictés par la Banque centrale, pour s’en prémunir. À cela s’ajoute le coût élevé du capital pour un établissement bancaire, ce qui rend difficile l’investissement dans les nouvelles technologies. Or, les fintech parviennent à lever des fonds plus facilement et à investir plus efficacement dans ce domaine. Enfin, il existe un écart abyssal dans la valorisation. « Les banques sont souvent vendues à un multiple compris entre 0,5 et 1,5 fois leur chiffre d’affaires, alors que les fintech sont valorisées jusqu’à quatre fois leur chiffre d’affaires. En levant du capital, elles subissent moins de dilution par rapport aux banques », conclut Mathias Léopoldie. Une différence de taille qui n’est pas sans rappeler l’impératif de dépasser l’obligation réglementaire pour créer plus de valeur dans des modèles d’affaires novateurs et résilients…



1. Basée sur les principes de l’Open Banking, l’Open Finance étend le concept de partage des données de collaboration au-delà des seuls services bancaires.

2. Exemple : le client n’a plus à sortir du site et à se rendre sur l’application de sa banque pour initier un paiement.

3. Le scoring, en marketing, est une technique de notation de la valeur client basée sur plusieurs critères.

4. Pour protéger les flux contre la fraude et les erreurs, le SPI assure une traçabilité complète des transactions et une transparence vis-à-vis des utilisateurs. Les paiements y sont traités en temps réel, ce qui signifie que les fonds sont immédiatement disponibles pour le bénéficiaire, une fois la transaction effectuée.



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