Le 23 juillet, le président Patrice Talon a nommé « Spike Lee » et son épouse Tonya Lewis Lee aux postes d’Ambassadeurs chargés de la diaspora afrodescendante aux États-Unis d’Amérique. Cette annonce intervient peu après le lancement de la plateforme My Afro Origins, qui permet aux Afrodescendants d’acquérir la nationalité béninoise, sous conditions…
Par Marie-France Réveillard
« Le Gouvernement de la République du Bénin a l’honneur d’annoncer la nomination de Madame Tonya Lewis Lee, productrice de renom, auteure et fervente défenseure des droits civiques, et de Monsieur Shelton Jackson “Spike” Lee, réalisateur oscarisé et cinéaste de renommée internationale, en qualité d’Ambassadeurs thématiques de la République du Bénin, auprès de la diaspora Afrodescendante des États-Unis d’Amérique » ont indiqué, ce jour, les autorités béninoises, par voie de communiqué.
Cette annonce intervient quelques jours après le lancement officiel de la plateforme numérique My Afro Origins, un portail exclusif destiné à accueillir les demandes de reconnaissance de la nationalité béninoise aux Afrodescendants du monde entier. Cette initiative s’inscrit dans la mise en œuvre de la loi n° 2024-31 du 2 septembre 2024, et traduit la volonté du Bénin de « retisser les liens avec ses enfants dispersés à travers le monde, et de faire de son territoire une terre d’accueil, de mémoire et d’avenir », souligne le gouvernement. L’interface multilingue, sécurisée et dématérialisée, constitue le portail dédié au processus de demande de nationalité, moyennant 100 dollars. « Ce dispositif donne corps à une loi de justice et de reconnaissance. En ouvrant le chemin de la nationalité béninoise aux Afrodescendants, nous honorons un principe fondamental : celui du droit au retour », déclarait Yvon Detchenou, Garde des Sceaux, ministre de la Justice et de la Législation, le 4 juillet 2025.
« L’interface multilingue, sécurisée et dématérialisée, constitue le portail dédié au processus de demande de nationalité, moyennant 100 dollars »
Au-delà d’un droit au retour reposant sur le seul souci de « réparation » mémorielle, il s’agit aussi d’attirer davantage de talents pour accompagner les grands chantiers structurels engagés à travers tout le pays. Depuis l’arrivée du président Talon à la tête de l’État, les compétences de la diaspora béninoise sont particulièrement plébiscitées. Économie, art, culture, santé ou encore nouvelles technologies, dans chaque secteur des Afrodescendants sont directement impliqués pour soutenir les ambitions de croissance nationale.
« Au-delà d’un droit au retour reposant sur le seul souci de « réparation » mémorielle, il s’agit aussi d’attirer davantage de talents pour accompagner les grands chantiers structurels engagés à travers tout le pays »
Spike Lee : Un Géant Hollywoodien Pour Promouvoir le Bénin !
En associant le sulfureux réalisateur américain connu pour ses engagements auprès de la communauté afro-américaine, le Bénin frappe fort. Bien qu’il soit vraisemblablement d’origine camerounaise, c’est sans nul doute, « the Right Thing to Do » pour Spike Lee, né le 20 mars 1957 à Atlanta dans l’État américain de Géorgie. L’Américain est connu comme le « loup blanc de la cause noire », pour ses positions en faveur des droits civiques. Icône des années 1990, son talent se révèle dès 1989 avec la sortie de Do the Right Thing qui lui vaut un succès critique et commercial et ses premières nominations aux Oscars (meilleur scénario original et meilleur acteur dans un rôle secondaire). La jeunesse du monde entier retiendra aussi la bande originale du film, interprétée par Public Enemy (« Fight the Power »), dont le clip iconique (des blacks panthers défilant dans les rues de Brooklyn) fut réalisé par Spike Lee en personne. En 1999, le film devient « culturellement, historiquement et esthétiquement important » pour la Bibliothèque du Congrès, qui l’intègre dans les collections du National Film Registry.
« En associant le sulfureux réalisateur américain connu pour ses engagements auprès de la communauté afro-américaine, le Bénin frappe fort »
La décennie 1990 est marquée par les sorties de Jungle Fever (1991) qui révéla Samuel L. Jackson, et de Macolm X (1992). Dans les années 2000, Spike Lee réalise plusieurs films et documentaires. Il est nominé aux Oscars, aux Golden Globes, à la Mostra de Venise et au Festival de Cannes où BlacKkKlansman : j’ai infiltré le Ku Klux Klan reçoit en 2018, le Grand Prix du Jury. L’année suivante, le film est récompensé par l’Oscar et le BAFA du meilleur scénario adapté.
Sa nomination par les autorités béninoises représente une étape supplémentaire pour rapprocher Cotonou de Hollywood, après la sortie remarquée, en 2022, du film The Woman King consacré aux Agojié (guerrières protectrices du royaume de Dahomey de la fin du 17e siècle au début du 19e siècle).
De Solides Engagements et Une Voix Retentissante…
N’hésitant pas à se confronter à d’autres monstres sacrés du cinéma hollywoodien comme Quentin Tarantino ou Clint Eastwood, à boycotter des Oscars jugés « trop blancs », Spike Lee est profondément engagé dans la défense des droits des Noirs, depuis le début de sa carrière. En 1992, le réalisateur de Malcolm X mit les médias américains au défi, d’être interviewé de préférence par des journalistes noirs. Cette requête déclencha immédiatement une levée de boucliers outre-Atlantique. Si d’aucuns pointèrent du doigt une forme de racisme inversé, Spike Lee cherchait avant tout à dénoncer la sous-représentation des journalistes noirs dans les grandes rédactions états-uniennes.
En 1992, le réalisateur de Malcolm X mit les médias américains au défi, d’être interviewé de préférence par des journalistes noirs.
Tout , dans sa carrière, renvoie à son engagement politique, depuis la création en 1979, de sa maison de production nommée « 40 Acres & A Mule Filmworks », qui correspond à la réparation promise aux esclaves libérés pendant la Guerre de Sécession. Bien plus que de simples dénonciations, ses films s’inscrivent davantage dans une logique de réparation mémorielle, une démarche qui reflète justement la dynamique nationale du Bénin depuis la restitution des 26 œuvres spoliées par les troupes françaises pendant la colonisation. Dernier épisode en date : le 13 mai dernier, le pays récupérait le « kataklè », un tabouret royal du royaume d’Abomey, oublié en Finlande lors de la restitution des précédentes œuvres.
« Par leur engagement de longue date en faveur de la justice, leur créativité exceptionnelle et leur rayonnement mondial, Tonya et Spike Lee ont profondément façonné le récit contemporain de la diaspora africaine », indique le communiqué du 23 juillet.
« Bien plus que de simples dénonciations, ses films s’inscrivent davantage dans une logique de réparation mémorielle »
Mariée à Spike Lee depuis 1993 et mère de leurs deux enfants, l’entrepreneuse, productrice et auteure Tonya Lewis Lee est née en mars 1966. Elle est également très engagée dans la défense des droits civiques aux États-Unis. Avocate de formation, elle a notamment collaboré avec le NAACP[i] Legal Defense Fund et Human Rights Watch. Dans son film documentaire Aftershock, sorti en 2022, elle revient sur la crise de la mortalité maternelle noire aux États-Unis. Présenté en première au Festival du film de Sundance en 2022, le film a reçu de nombreux prix, dont un Sundance Special Jury Impact for Change Award, un Peabody Award 2023, un NIHMC Award et une nomination aux Emmy Awards 2023.
À travers la nomination du couple Lee comme nouveaux Ambassadeurs chargés de la diaspora afrodescendante aux États-Unis, le Bénin fait un pari qui devrait renforcer l’attrait des Américains pour le berceau du vaudou, devenu le nouveau temple du tourisme mémoriel d’Afrique de l’Ouest.
« Avocate de formation, Tonya Lee a notamment collaboré avec le NAACP Legal Defense Fund et Human Rights Watch »
[i] La National Association for the Advancement of Colored People (Association nationale pour la promotion des gens de couleur), : une organisation américaine de défense des droits civiques fondée en 1909.
