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Madina Dansoko, Entrepreneuse Guinéenne 

Entrepreneuse dès l’âge de 17 ans, Madina Dansoko a fondé et dirige Lella, le premier et unique abattoir de poulet de chair de Guinée. À 39 ans, elle a également lancé Agriferme, spécialisée dans la production d’œufs, ainsi que Dina Groupe, acteur dynamique de la construction et de l’immobilier. Vice-présidente de la Chambre nationale d’agriculture, elle porte fièrement le « Made in Guinée » sur la scène nationale et internationale.

Par Patrick Ndungidi


Forbes Afrique : Comment êtes-vous Devenue Entrepreneuse dans l’Agro-Industrie ?

Madina Dansoko : Je suis née dans une ferme à Dalaba, en Guinée, où j’ai grandi au cœur de l’agriculture et de l’élevage. Mon père, directeur d’une ferme d’État, gérait cultures et bétail, et accueillait des stagiaires agricoles. Après une formation de six mois aux États-Unis, il a lancé sa propre activité avicole, qu’il a progressivement développée tout en continuant l’agriculture et l’élevage.

Enfant, je participais aux travaux de la ferme. À 9 ans, j’ai été envoyée à Conakry pour poursuivre ma scolarité, tout en revenant à la ferme chaque trimestre pour les vacances. Plus tard, après la retraite de mon père et son installation à Labé, je l’ai rejoint et j’ai pu continuer mes études tout en renforçant ma formation pratique.

Au collège, ayant cours le soir, je passais mes matinées à la ferme où j’aidais mon père dans le suivi administratif : production, consommation d’aliments, mortalités, et bilans mensuels. Ces responsabilités précoces ont profondément marqué ma vision du travail agricole.


Vous Créez Votre Première Entreprise Très Jeune. Comment est Née Lella Guinée ?

M.D. : Tout a réellement commencé en 2003, à Labé, où je me suis mariée à 17 ans. En cadeau de mariage, mon père m’a offert deux hectares de terrain et un bâtiment d’élevage pouvant accueillir 2 000 poussins. Je travaillais alors comme comptable dans son entreprise et, avec mon mari, nous avons remboursé grâce à nos salaires un crédit qu’il nous avait accordé en poussins et en aliments. Cinq mois plus tard, la production est devenue rentable et nous avons poursuivi cette activité jusqu’en 2011.

Souhaitant aller plus loin, j’ai décidé cette année-là de quitter Labé, malgré les réticences de mon père, pour m’installer avec ma famille près de Conakry, à Bangouya. Nous y avons acheté des terres, construit de nouvelles fermes et continué à produire poulets de chair et poules pondeuses. À Conakry, j’ai commencé à voyager dans la sous-région pour des foires et formations, ce qui m’a permis d’élargir mes connaissances et mon réseau.

C’est ainsi que j’ai découvert la production de poulet de chair. J’ai d’abord lancé de petits élevages pour ma consommation, puis, face à la forte demande et aux avantages du poulet local, j’ai décidé de  développer cette activité. Mon petit frère a souhaité se diversifier également, et en 2018 nous avons investi ensemble pour construire l’abattoir avicole Lella.


Quelle est l’Envergure de Lella Aujourd’hui ?

M. D. : Aujourd’hui, Lella est le premier abattoir de volaille du pays et une fierté nationale. Spécialisé dans le poulet de chair, il propose une gamme complète de produits : poulets entiers, découpes (cuisses, pilons, ailes, blancs), gésiers et carcasses valorisées. Le poulet entier reste notre produit phare.

 « Notre force réside dans une intégration complète de la chaîne de valeur : couvoir, alimentation, élevage, abattage et commercialisation »

Notre force réside dans une intégration complète de la chaîne de valeur : couvoir, alimentation, élevage, abattage et commercialisation. Cette maîtrise assure qualité, performance et rentabilité. Nous élevons environ 30 000 poulets par mois, pour une capacité d’abattage de 3 000 par jour et une distribution mensuelle de 25 000 à 27 000 poulets. Une extension en cours vise 10 000 poulets abattus par jour d’ici 2026.

Sur le plan financier, notre chiffre d’affaires mensuel est passé de 250-400 millions de francs guinéens en 2019 à plus d’un milliard [de 24 000-39000 à environ 98 700 euros, NDLR] en 2025. L’entreprise compte environ 35 employés directs, et de nombreux travailleurs indirects, ce qui génère des milliers d’emplois au total.

Nos premiers clients sont les ménages, auxquels s’ajoutent hôtels, restaurants et grandes surfaces. Le principal défi reste le coût supérieur au produit importé, mais la fraîcheur et la qualité de notre production locale (sans hormones, saine et contrôlée) convainquent une clientèle fidèle depuis plus de six ans.

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Vous Produisez Également des Oeufs…

M. D. : Effectivement, nous produisons aussi des œufs, mon premier métier, mais cette activité est distincte de Lella. Elle relève d’Agriferme, une société que j’ai créée en 2004 avec mon mari, spécialisée dans l’élevage de poules pondeuses, la vente de matières premières pour l’aliment et la distribution de petits équipements d’élevage.

Agriferme dispose aujourd’hui d’une capacité de 200 000 poules pondeuses et mène une importante extension à Kindia, pour un investissement d’environ 3 millions de dollars. Son chiffre d’affaires se situe entre 3 et 4 milliards de francs guinéens [entre 295 000 et 392 000 euros, NDLR].


Quels Sont Vos Prix par Rapport au Poulet Importé ?

M. D. : Il faut préciser que le poulet importé n’est pas du poulet de chair, mais du poulet de réforme : des poules en fin de cycle que l’Europe préfère exporter plutôt que détruire, ce qui les rend extrêmement bon marché sur nos marchés. Cette situation crée une concurrence très difficile. L’écart de prix entre nos produits et ces importations varie de 5 000 à 10 000 francs guinéens [de 50 centimes à 1 euros, NDLR], selon qu’il s’agit de poulet entier ou de découpes.


Comment Distribuez-Vous Vos Produits ?

M. D. : Nous misons d’abord sur nos propres magasins. Nous en exploitons un depuis six ans et deux autres sont en cours d’ouverture. Ce circuit direct est le plus avantageux : il permet de vendre sans intermédiaires, d’assurer une trésorerie immédiate et de mieux gérer le flux de production, évitant ainsi les ruptures. Nous travaillons également avec les hôtels, restaurants et grandes surfaces, mais leurs délais de paiement plus longs peuvent fragiliser notre trésorerie et ralentir le rythme de production.


Vos Poulets Sont-ils Aussi Vendus en Dehors de la Guinée ?

M. D. : Pour l’instant, nos ventes se limitent à la Guinée. Nous n’avons pas de concurrence directe en matière d’abattage, mais de plus en plus de producteurs locaux se lancent dans l’élevage. Certains deviennent nos partenaires : ils élèvent leurs poulets dans leurs fermes puis les font abattre chez nous. J’encourage ce modèle, car construire un abattoir normé représente un investissement lourd et difficile d’accès.

« Pour l’instant, nous n’avons pas de concurrence directe en matière d’abattage, mais de plus en plus de producteurs locaux se lancent dans l’élevage »

Mon objectif est que toute la production locale, petits ou grands producteurs, arrive sur le marché avec un véritable gage de qualité. Un abattage aux normes n’a rien à voir avec un abattage domestique ou artisanal. Pour renforcer la confiance des consommateurs, j’ouvre donc les services de mon abattoir à tous ceux qui souhaitent offrir une volaille saine et maîtrisée.

Lorsque ma propre capacité d’élevage ne suffit pas, je confie la production à de jeunes entrepreneurs, selon des cahiers des charges stricts. Je rachète ensuite leurs poulets, que j’abats et distribue. Cette approche me permet de répondre à la demande tout en soutenant l’entrepreneuriat local.


Consommez-Vous Vos Propres Poulets ?

M. D. : Je consomme beaucoup de poulet (rires), probablement plus que du poisson ou de la viande. Mes enfants se plaignent parfois qu’ils mangent surtout du poulet, mais c’est devenu un réflexe naturel pour nous, compte tenu de nos activités dans le secteur avicole.

Cliquez Ici pour retrouver la version vidéo de l’entretien avec Madina Dansoko

Vous Êtes Également Active Dans l’Immobilier…

M. D. : Je suis passionnée depuis toujours par la construction, l’architecture et la décoration. J’ai commencé par la menuiserie moderne, ce qui m’a permis d’entrer chez mes clients. Très vite, les demandes se sont élargies (peinture, rideaux, rénovations) et l’activité s’est structurée naturellement jusqu’à devenir Dina, mon entreprise de construction.

Aujourd’hui, Dina construit des maisons, fabrique des meubles et réalise divers projets. Nous avons même rénové des bâtiments publics comme celui du Fonds de développement agricole, la Cité des Nations ou encore la préfecture maritime. Nous intervenons surtout dans des concessions privées, notamment des villas haut de gamme, en utilisant des matériaux locaux et importés. Notre structure reste légère (comptabilité, achats, gestion), et nous travaillons avec des ingénieurs, architectes et techniciens selon les besoins. L’an dernier, notre chiffre d’affaires a atteint environ 10 milliards de francs guinéens [environ 982 000 euros, NDLR].


En Quoi Consiste Votre Fonction de Vice-Présidente de la Chambre Nationale de l’Agriculture ?

M. D. : Mon rôle consiste à faire le lien entre les professionnels du secteur et l’État : défendre leurs intérêts, les orienter et les aider à accéder aux opportunités publiques et financières. Je représente plus particulièrement la filière avicole et travaille à structurer les acteurs en interprofession, afin de renforcer la coordination sur toute la chaîne de valeur et de créer un cadre capable de mener des plaidoyers, notamment pour obtenir des subventions. L’accès aux intrants, comme le maïs, demeure un défi majeur, d’où la nécessité de mettre en place des cadres légaux et réglementaires adaptés.

 « L’accès aux intrants, comme le maïs, demeure un défi majeur, d’où la nécessité de mettre en place des cadres légaux et réglementaires adaptés »

Sur le plan environnemental, nous veillons à valoriser tous les sous-produits du poulet de chair afin de réduire les déchets : carcasses, gésiers et autres parties trouvent preneurs, ce qui limite l’impact écologique.

À la Chambre nationale d’agriculture, je poursuis mon engagement pour faire émerger des champions locaux, faciliter l’accès au financement et soutenir l’aménagement des espaces agricoles. Des projets tels que « Simandou 2040 » ouvriront de nouvelles perspectives, et la Chambre entend y jouer un rôle clé.


Qui de la Conception du Label « Made in Guinée » ?

M. D. : Le label « Made in Guinée » commence à émerger, mais il doit encore être renforcé, notamment grâce à la loi sur le contenu local qui encourage la consommation de produits nationaux. Ce type d’initiative peut transformer durablement la production locale et accélérer son développement.

« La création d’un label national « Guinée », avec des normes claires et communes, serait une avancée majeure »

Face à la concurrence des produits importés, les producteurs guinéens doivent miser sur la qualité pour instaurer la confiance. La création d’un label national « Guinée », avec des normes claires et communes, serait une avancée majeure : elle permettrait de mieux valoriser les produits locaux, de rassurer les consommateurs et de stimuler l’investissement. Le branding national progresse, mais une labellisation officielle donnerait encore plus de force à ce mouvement.


Quelles Sont Vos Ambitions pour vos Différentes Entreprises ?

M. D. : Dans les dix prochaines années, je souhaite que chaque Guinéen consomme du poulet local au moins une fois par semaine. Dès 2026, nous prévoyons d’étendre notre distribution au secteur minier en collaborant avec les services de restauration des sites, afin de montrer que la production nationale peut approvisionner les grands projets.

 « Agriferme prépare l’ouverture d’une ferme moderne pour augmenter les volumes, réduire les coûts et répondre à la demande croissante »

Pour Lella et Agriferme, le principal défi reste le manque de temps et de compétences spécialisées. Je m’oriente donc vers des partenariats stratégiques et une délégation renforcée de l’opérationnel à des équipes expérimentées. Agriferme prépare d’ailleurs l’ouverture d’une ferme moderne pour augmenter les volumes, réduire les coûts et répondre à la demande croissante, notamment celle des sociétés minières.

Mon mandat à la commune de Sonfonia m’a permis de comprendre l’importance du développement à la base, au niveau des quartiers et des communautés. Cette expérience a renforcé ma vision des réalités locales et du rôle essentiel du travail collectif.


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