À compter du 1er mai, la Chine supprimera les droits de douane sur les importations en provenance de 53 pays africains. Un signal diplomatique fort, mais dont l’impact économique réel risque toutefois de rester limité. Voici les principaux points à retenir de cette nouvelle séquence des relations Chine-Afrique.
Par Léopold Muta
Face au protectionnisme assumé de Donald Trump et à la multiplication des menaces américaines de représailles commerciales, Pékin a décidé de prendre résolument le contre-pied. En marge du récent sommet annuel de l’Union africaine, tenu à Addis-Abeba le 14 février, le président chinois Xi Jinping a annoncé la prochaine suppression de l’ensemble des droits de douane sur les importations en provenance des pays africains.
Une Ouverture Commerciale Spectaculaire sur le Papier…
Concrètement, à compter du 1er mai, la Chine n’appliquera plus de droits de douane sur les importations en provenance des 53 pays africains avec lesquels elle entretient des relations diplomatiques ; une mesure qui exclut de facto le royaume d’Eswatini (ex-Swaziland), seul pays africain à reconnaître Taïwan.
« Destinée officiellement à faciliter l’accès des produits africains à la seconde économie mondiale, cette mesure poursuit dans les faits une stratégie déjà impulsée par les autorités chinoises »
Destinée officiellement à faciliter l’accès des produits africains à la seconde économie mondiale, cette mesure poursuit dans les faits une stratégie déjà impulsée par les autorités chinoises. En juin dernier, en pleine foire commerciale Chine-Afrique, organisée dans la province du Hunan, le ministère des affaires étrangères chinois avait indiqué que la Chine était prête à « accueillir des produits africains de qualité sur son marché » en leur accordant « un traitement tarifaire nul ». Ne restait plus dès lors qu’à acter définitivement cette prise de position publique par une annonce forte précisant la mise en place effective de cette mesure. C’est désormais chose faite.
… Mais qui ne Fera pas Disparaître à Court Terme le Déséquilibre Commercial
À rebours du protectionnisme américain et alors que l’accord commercial de l’African Growth and Opportunity Act (AGOA) n’a été reconduit (de justesse) que jusqu’à la fin de 2026, Pékin soigne plus que jamais son statut de champion du libre-échange et de leader du « Sud global ».
La décision chinoise de suspendre les droits de douane sur les importations en provenance des pays africains ne devrait toutefois avoir qu’un impact limité. Et pour cause, les échanges sino-africains restent profondément asymétriques. Premier partenaire commercial du continent depuis 2009, le géant asiatique a encore « fortement augmenté ses exportations vers l’Afrique l’an dernier, creusant son excédent commercial avec le continent de 64,5 % pour atteindre un niveau record de 102 milliards de dollars américains », note ainsi l’économiste bissaoguinéen Carlos Lopes sur son compte X.
Lors du Forum sur la coopération sino-africaine (FOCAC) de Dakar, en 2021, les autorités chinoises avaient pourtant signifié leur intention de vouloir réduire cette asymétrie en portant les importations africaines à 300 milliards de dollars par an. Un niveau (projeté) qui est toutefois très loin du compte actuel, « les exportations africaines vers la Chine [essentiellement constituées de minerais, de pétrole et de gaz, NDLR]s’étant élevées à 123 milliards de dollars en 2025 », rappelle Carlos Lopes.
« Pékin soigne plus que jamais son statut de champion du libre-échange et de leader du “Sud global” ».
Une Mesure dont l’Impact Ultime Dépendra Surtout des Capacités Manufacturières Africaines
Dans ces conditions, la suppression des droits de douane chinois sur les produits africains ne suffira pas, à elle seule, à transformer la nature des flux commerciaux. Tant que la base industrielle africaine restera limitée, l’accès préférentiel au marché chinois profitera surtout aux secteurs extractifs déjà intégrés aux chaînes d’approvisionnement mondiales. Certes, il y a tout lieu de supputer que les économies les plus industrialisées du continent, telles celles de l’Afrique du Sud, l’Égypte, du Maroc ou du Kenya, tireront partiellement profit de cet accès préférentiel au marché chinois. Cet avantage sera toutefois circonscrit à une poignée de produits, notamment dans l’agroalimentaire.
« L’accès préférentiel au marché chinois profitera surtout aux secteurs extractifs déjà intégrés aux chaînes d’approvisionnement mondiales »
Et malgré des annonces répétées au cours de la décennie écoulée, Pékin n’a jamais non plus véritablement accompagné la transformation industrielle des économies africaines – moins de 5 % des investissements directs chinois en Afrique entre 2018 et 2022 concernant le secteur manufacturier.
En somme, l’efficacité réelle de cette initiative dépendra moins des tarifs – même si ceux-ci sont nuls – que de la capacité des économies africaines à produire des biens en grande quantité et à des prix compétitifs. Un constat sans fard qui ramène le débat à l’essentiel, les multiples contraintes structurelles auxquelles fait face le continent : faiblesse de l’industrialisation, coûts logistiques élevés, normes sanitaires et volumes de production insuffisants pour nombre de produits.
