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Robert Malumba  Kalombo : L’Entrepreneur Qui Veut Refonder le Climat des Affaires en RDC

En février dernier, le président de la République démocratique du Congo, Félix Tshisekedi, s’est rendu à l’invitation de la Fédération des entreprises du Congo (FEC) pour un échange avec le secteur privé. À l’initiative, un homme que rien ne prédestinait à devenir le patron des patrons congolais : ni diplôme étranger, ni carnet d’adresses hérité, ni passage par les cabinets ministériels. Malgré cela, il dirige aujourd’hui un conglomérat, préside la puissante organisation patronale du pays et mène, à la force du dialogue, une transformation silencieuse du climat des affaires. Portrait.

Par Pokou Ablé


Nous sommes au début des années 1970, dans la salle de classe d’une école primaire d’application de l’Athénée de Mwene-Ditu dans la province du Kasaï-Oriental, au cœur de la République du Zaïre. Un petit garçon attend la récréation, le regard déjà tourné vers la cour. Mais il ne l’attend pas pour jouer avec ses camarades. Il l’attend pour vendre : des biscuits, des bonbons, des chocolats, des cahiers, des stylos… tout ce qui peut intéresser un élève affamé ou à court de fournitures. Et quand il termine les cours, plutôt que de filer taper dans un ballon, ce même garçon installe une petite boutique improvisée devant la maison familiale pour y vendre – là encore – des cigarettes à la tige, du pétrole lampant, de la canne à sucre découpée en morceaux… Autant de produits qu’il lui arrive aussi d’aller proposer aux voyageurs en transit à la gare de Mwene-Ditu.


À la Tête de la Fédération des Entreprises du Congo Depuis Novembre 2023

Se doute-t-il alors que, malgré des débuts modestes dans le « business », il présidera un jour la Fédération des entreprises du Congo (FEC), l’organisation du secteur privé de la plus vaste économie d’Afrique centrale ? Car ce garçon – Robert Malumba Kalombo  – est devenu entre-temps un homme d’affaires accompli. À tel point que plusieurs centaines d’entreprises congolaises, dont le chiffre d’affaires cumulé se compte en centaines de millions de dollars, lui ont confié les rênes de leur lobby à l’issue d’une élection disputée en novembre 2023.

Malgré les années passées, le dirigeant qu’il est devenu n’a pas changé de logiciel mais d’échelle. « Son histoire est impressionnante. Il commence tout en bas. Et étape après étape, il s’est construit une trajectoire de grand homme d’affaires », confie Ambroise Tshiyoyo, premier vice-président national de la FEC, qui le côtoie depuis plus de dix ans.


L’École du Terrain

Pour comprendre cette trajectoire, il faut revenir au rôle qu’a longtemps joué le Kasaï dans l’économie congolaise. Dans les années 1960 et 1970, Mbujimayi, capitale du Kasaï-Oriental, vit au rythme de l’exploitation diamantifère de la MIBA (Société minière de Bakwanga, fondée en 1961), qui fait du pays l’un des principaux producteurs mondiaux de diamants industriels. 

Autour de cette économie minière se développe tout un tissu de petits commerces, de transporteurs, de négociants et d’intermédiaires, souvent informels, qui irriguent la région. Une véritable école de l’entrepreneuriat, dont les cours pratiques sont dispensés dans les marchés, les échoppes et les circuits d’approvisionnement locaux… et où l’on apprend, dès l’enfance, à identifier un besoin, négocier, acheter et revendre. C’est dans cet environnement que grandit Robert Malumba Kalombo.

Alors de toute évidence, lorsqu’il rejoint plus tard Kinshasa pour étudier à l’Institut supérieur de commerce (ISC), l’une des principales écoles de gestion du pays, l’entrepreneur approfondit simplement une passion qui s’est déjà révélée lucrative. Les cours qu’il y fréquente lui donnent de nouveaux outils pour aller plus loin. « Dans mes études, je me suis évidemment orienté vers les matières liées à la gestion, à la comptabilité et aux finances».


Du Stand au Groupe : la Longue Marche de MAK’S Trading

Les grandes étapes de son parcours depuis les bancs de Mwene-Ditu, Robert les énumère avec la précision d’un comptable : d’abord le passage du commerce de détail au stand de marché, puis du stand à la boutique, sur une artère passante cette fois. « Une boutique qui porte mon nom », ajoute-t-il et l’on sent, dans cette formule, une fierté intacte, malgré les décennies. C’est d’ailleurs ce moment-là qu’il identifie comme sa première véritable réussite ; là où d’autres auraient sans doute parlé d’un contrat majeur, d’un seuil de chiffre d’affaires atteint ou du recrutement du 100e ou 1 000e collaborateur.

Vient ensuite le premier passeport, qui lui permet, selon ses mots, de « quitter son pays pour aller faire des affaires ailleurs» – une étape décisive pour le natif de Ngandajika. Ces premières incursions le mèneront au Nigéria – l’un des grands hubs marchands d’Afrique de l’Ouest –, à Dubaï, carrefour du négoce international, et en Chine, futur centre névralgique de l’approvisionnement mondial. Chacune de ces destinations lui apprend de nouvelles chaînes de valeur tandis que, peu à peu, se dessine ce qui deviendra le Groupe Mak’s Trading : un conglomérat actif dans le commerce, la logistique, l’immobilier, les hydrocarbures et les infrastructures. « C’est vraiment quelqu’un qui a réalisé son chemin à force de résilience et de sacrifices», commente non sans admiration Tshiyoyo. 

Mais derrière ce parcours se pose inévitablement la question de l’échec… qui semble amuser le principal intéressé, tant la réponse lui paraît aller de soi. « Aucun homme d’affaires ne peut dire qu’il n’a connu que des réussites.» Mais à la différence des autres, pas d’échec fondateur, pas de faillite cathartique, pas de nuit noire suivie d’une renaissance dans son récit. Une discipline, en revanche : ne jamais laisser un échec sans examen. « Quand j’échoue, je rentre chez moi, je ne dors pas. Je cherche pourquoi. Et je fais en sorte que cela ne se reproduise pas.» Cette approche, presque clinique, reflète un rapport au monde des affaires dépourvu de sentimentalisme mais non d’empathie. Une empathie qui lui servira dans le cadre de ses nouvelles fonctions. 

« Aucun homme d’affaires ne peut dire qu’il n’a connu que des réussites. »


Quand Présider Rime avec Dialoguer, et Défendre avec Comprendre 

Lorsque Robert Malumba Kalombo accède à la présidence nationale de la FEC en 2023, il n’arrive pas en terrain inconnu. Membre de l’organisation depuis 2000, administrateur depuis 2020, il a passé plus de deux décennies dans les arcanes de l’institution patronale.

Son arrivée marque pourtant un tournant. Pendant près de vingt ans, la fédération a été incarnée par Albert Yuma Mulimbi, ancien président du conseil d’administration de la Gécamines, la société minière publique historique du pays et longtemps pilier de l’économie congolaise, notamment dans l’exploitation du cuivre et du cobalt dans le Katanga.

Sous son mandat, la FEC s’est imposée comme un acteur puissant, capable de défendre fermement les intérêts des entreprises dans un environnement politique et réglementaire souvent instable. Mais cette ligne combative lui a valu autant d’admirateurs que de détracteurs. 

C’est dans ce contexte que l’administrateur général du Groupe Mak’s Trading prend les rênes de l’organisation. Plus discret, moins porté sur l’affrontement, il entend infléchir la méthode sans renier l’héritage, armé de la conviction que le secteur privé congolais ne peut prospérer dans une relation d’hostilité permanente avec l’État. « J’ai préféré faire de la FEC un partenaire du gouvernement ; non pas un partenaire de circonstance, mais un partenaire permanent», insiste-t-il.

Si jusqu’alors les échanges entre le public et le privé se déroulaient dans l’urgence, au gré des crises ou des contentieux administratifs, le nouveau président plaide pour un dialogue structuré et obtient du chef de l’État la mise en place d’un cadre permanent de concertation, réunissant régulièrement gouvernement et secteur privé. Ces rencontres, organisées à fréquence trimestrielle et complétées par des réunions sectorielles intermédiaires, sont présidées par la première ministre et rassemblent l’ensemble des ministres concernés.

Pour Ambroise Tshiyoyo, témoin privilégié de cette évolution, l’enjeu était considérable : « Le premier défi était de faire passer une FEC qui a souvent été revendicative à une force de proposition et de collaboration. Amener les gens à comprendre que le dialogue est plus productif que la confrontation, c’est notre défi du quotidien. »

Une méthode qui repose avant tout sur le contact humain, afin d’éviter que chaque divergence de point de vue ne se transforme en bataille. « Il dit toujours : “Il faut d’abord qu’on y aille, qu’on prenne contact, qu’on discute. Si on ne trouve pas de solution, alors on peut utiliser d’autres moyens”. C’est réellement un homme de dialogue», poursuit Ambroise Tshiyoyo. 

« Aujourd’hui, nous n’avons aucun procès impliquant les membres de la Fédération des entreprises du Congo», souligne fièrement son président. 


Le Pari du « Congo Géant »

À écouter Robert Malumba Kalombo, la République démocratique du Congo se lit d’abord à l’échelle de son potentiel ; un potentiel que l’homme d’affaires ramène à ce qu’il y a de plus concret : la taille du marché et l’ampleur des opportunités qu’il recèle, eu égard notamment à ses abondantes ressources naturelles (cobalt, cuivre, lithium, or, diamant…) qui placent le pays au cœur de plusieurs chaînes d’approvisionnement industrielles mondiales…

« Plus de 100 millions d’habitants, plus de 20 millions rien qu’à Kinshasa, plus de la moitié sont des jeunes… C’est un pays où tout opérateur économique, quel qu’il soit, a beaucoup à faire.» Mais pour le président de la FEC, ce potentiel ne pourra se transformer en croissance qu’à la condition d’améliorer durablement l’environnement des affaires. 

Justement, après plus de trente ans passés dans le marigot entrepreneurial congolais, Robert Malumba Kalombo identifie trois freins majeurs à lever – à savoir, l’absence d’un véritable guichet unique pour les obligations fiscales et parafiscales, la complexité administrative qui ralentit l’activité des entreprises, et l’accès encore insuffisant au financement pour les entrepreneurs locaux.

C’est précisément pour agir sur ces leviers qu’il entend faire de la FEC un partenaire structuré des pouvoirs publics, comme dans les discussions engagées avec le ministère des Finances autour de la réforme des factures normalisées, dont le calendrier d’application a été ajusté après concertation avec les entreprises. 

Quant à la question du financement, le capitaine d’industrie avoue batailler pour un meilleur accès au crédit pour les petites et moyennes entreprises (PME). D’où son soutien à la montée en puissance du Fonds de garantie de l’entrepreneuriat au Congo (FOGEC), un mécanisme destiné à sécuriser les prêts bancaires accordés aux PME. 


Aider les PME à Accéder au Financement

« Il y a des jeunes qui ont du talent, qui ont des idées. Mais pour accéder au financement, il faut des garanties. Et ces garanties, il faut que quelqu’un les apporte. » En partageant une partie du risque avec les banques, ces dispositifs doivent permettre de débloquer davantage de financements et, à terme, de favoriser l’émergence d’une génération d’entrepreneurs capables de structurer durablement le marché intérieur. Il s’agit, en d’autres termes, de créer les conditions permettant aux entreprises congolaises elles-mêmes de grandir, d’investir et de participer au développement économique du pays. Ceci, sans pour autant négliger les investisseurs internationaux, que Robert Malumba Kalombo invite, au contraire, à venir regarder de près les opportunités offertes par le marché congolais. « Avec les réformes en cours et la volonté politique des dirigeants actuels, la République démocratique du Congo va être la meilleure terre de la planète pour investir. » Profession de foi ? Sans doute. Mais venant d’un homme qui vendait des biscuits à l’école et dirige aujourd’hui un conglomérat de plusieurs dizaines de millions de dollars, l’affirmation mérite d’être prise au sérieux.   



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