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Urbanisme RDC – Thierry Katembwe Mbala : « Le Projet d’Extension de Kinshasa va Servir de Modèle Pour le Développement des Autres Grandes Villes de la RDC »

Coordonnateur principal du comité stratégique pour la supervision du projet d’extension de Kinshasa, Thierry Katembwe Mbala détaille la vision, les objectifs et l’impact de cette nouvelle ville durable appelée à décongestionner la capitale.

Propos recueillis par Patrick Ndungidi


Quelles sont les grandes lignes du projet d’extension de la ville de Kinshasa ?

Thierry Katembwe Mbala : Le projet prévoit une extension majeure vers l’est, dans la commune de Maluku, sur environ 43 300 hectares (430 km²), soit près de 5 % de la superficie actuelle de la capitale, à quelque 60 kilomètres du centre-ville. L’objectif est de bâtir une ville intégrée, moderne et entièrement planifiée.

 « La cité industrielle sino-congolaise doit accueillir 1 200 usines dans la transformation, la logistique et les services »

Le schéma directeur comprend 19 000 hectares de zones résidentielles et administratives, 1 500 hectares de marinas, 1 000 hectares logistiques, 3 000 hectares écologiques dédiés au reboisement, 8 600 hectares agricoles et 1 800 hectares pour une seconde zone industrielle le long du fleuve.

La cité industrielle sino-congolaise constitue la composante phare : elle doit accueillir 1 200 usines dans la transformation, la logistique et les services. Inauguré le 22 décembre 2025 par le président de la République, le projet comprend également un hôpital pluridisciplinaire avec centre d’oncologie, des écoles, universités, parcs d’activités et des infrastructures complètes (routes, électricité, eau, assainissement).


Quelles sont les principales réalisations attendues cette année ?

T. K. M. : La priorité est la création d’emplois : 30 000 postes sont visés d’ici fin 2026 et jusqu’à 225 000 à long terme grâce à l’industrialisation. Les 160 premières usines doivent entrer en service avant la fin de l’année. Les travaux de l’hôpital ont déjà débuté.

 « 30 000 postes sont visés d’ici fin 2026 et jusqu’à 225 000 à long terme grâce à l’industrialisation »

Une dizaine d’autres projets seront lancés, notamment des cités résidentielles et agricoles. Un vaste programme énergétique est en cours, ainsi qu’une stratégie de gestion de l’eau. L’ensemble des plans directeurs est harmonisé afin d’assurer une urbanisation cohérente et durable, en rupture avec les extensions non planifiées.


Quel est l’impact majeur attendu ?

T. K. M. : Situé sur un haut plateau à l’est de Kinshasa, le site réduit les risques d’inondations et de marécages. L’objectif est de déconcentrer une ville conçue il y a plus de 65 ans pour un million d’habitants et qui en compte aujourd’hui plus de 16 millions.

Pour prévenir toute occupation anarchique, le gouvernement a suspendu les transactions foncières dans la zone de Maluku. Cette mesure vise à protéger le périmètre et garantir un développement conforme au schéma directeur.

La nouvelle ville sera structurée autour de quartiers planifiés, intégrant des trames vertes et une gestion durable de l’eau. Elle ambitionne d’être connectée (fibre optique, e-administration, sécurité intelligente) et plus productive grâce à l’émergence de pôles économiques. Le projet a vocation à servir de modèle pour les grandes villes de la République démocratique du Congo.


Comment est ficelé le financement de ce projet d’extension ?

T. K. M. : Le financement repose sur un partenariat mixte. L’État intervient comme propriétaire foncier, régulateur et partenaire via permis, conventions et partenariats public-privé (PPP). Il peut mobiliser le foncier comme apport indirect, facilitant l’investissement privé.

Certains projets sont structurés avec des crédits export, déjà utilisés pour l’extension de la voirie de Kinshasa. D’autres s’appuient sur des certificats PPP ou des conventions de collaboration permettant de mobiliser des investissements importants.

L’État n’apporte pas systématiquement un financement direct, mais agit via le foncier, le cadre réglementaire et les garanties institutionnelles. Les risques et opportunités sont partagés avec les investisseurs.


Au-delà du projet, comment se présente le secteur de la construction en RDC ?

T. K. M. : Le secteur est en pleine expansion. Un boom immobilier est observé à Kinshasa, Lubumbashi, Boma, Matadi, Mbujimayi, Bukavu et Goma, porté par une urbanisation rapide. La demande en logements est particulièrement forte, tout comme celle en infrastructures publiques et bâtiments commerciaux. Les partenariats public-privé se développent, et de nombreux projets sont financés avant même 30 % d’avancement.

 « Les partenariats public-privé se développent, et de nombreux projets sont financés avant même 30 % d’avancement »

Le segment résidentiel demeure le plus dynamique, suivi du commercial. Les infrastructures publiques progressent mais restent dépendantes des financements disponibles.


Quelles sont les innovations que vous avez observées dans le secteur ?

T. K. M. : En matière d’innovation, on peut mentionner la construction de grands bâtiments intégrant des systèmes de ventilation modernes. En plus, les nouveaux bâtiments hybrides, dotés de systèmes électriques, combinent réseau classique et énergie solaire. Certains intègrent même des matériaux écologiques. Ces bâtiments ne connaissent pratiquement pas de coupures d’électricité grâce à ces systèmes hybrides.

On observe aussi une montée en ambition architecturale, notamment à Kinshasa et à Lubumbashi : des constructions plus élevées, des designs plus audacieux, et une volonté affirmée de réorienter l’urbanisme vers le fleuve, alors qu’historiquement la ville lui tournait le dos. Par ailleurs, l’arrivée de nombreuses chaînes hôtelières internationales à Kinshasa, Lubumbashi et Kolwezi témoigne également de cette dynamique.


Quels segments de marché connaissent la croissance la plus dynamique, et pourquoi ?

T. K. M. : Le résidentiel reste le segment le plus dynamique, en raison de la forte croissance démographique et du déficit en logements, notamment à Kinshasa, Lubumbashi et Goma.

Le segment commercial est en progression, porté par l’expansion économique et la demande en bureaux modernes et espaces commerciaux. Les infrastructures publiques sont stratégiques mais évoluent plus lentement, car dépendantes des financements publics et internationaux.


Quelles sont les principales sources d’approvisionnement en matériaux ?

T. K. M. : Les matériaux proviennent à la fois de ressources locales (sable, gravier, bois, ciment) et d’importations pour les produits techniques spécialisés. Pour répondre à cette problématique, nous avons lancé notre site industriel dans le cadre de l’extension de la ville de Kinshasa. Sur 7 500 hectares, nous développons une cité industrielle qui comprendra 1 200 usines réparties en huit parcs industriels, dont un parc dédié d’environ 100 usines exclusivement orientées vers les matériaux de construction. Les autres parcs auront également un impact sur le secteur (transformation du bois, mécanique, montage d’équipements, etc.). L’objectif est de renforcer significativement la production locale et réduire les coûts des matériaux.

« Sur 7 500 hectares, nous développons une cité industrielle qui comprendra 1 200 usines réparties en huit parcs industriels, dont un parc dédié d’environ 100 usines exclusivement orientées vers les matériaux de construction »


Comment les entreprises congolaises se positionnent-elles face aux acteurs internationaux ?

T. K. M. : Les acteurs internationaux dominent les grands projets d’infrastructures grâce à leur capacité financière et technologique.

« Les entreprises internationales s’appuient ainsi fréquemment sur des sociétés congolaises pour l’exécution de leurs projets »

Les entreprises congolaises montent en puissance. Toutefois, face aux multinationales, beaucoup interviennent souvent en qualité de sous-traitantes, conformément à la loi sur la sous-traitance. Les entreprises internationales s’appuient ainsi fréquemment sur des sociétés congolaises pour l’exécution de leurs projets. Elles interviennent souvent comme partenaires opérationnels, apportant leur connaissance du terrain, du contexte réglementaire et des réalités logistiques.

Toutefois, certaines entreprises congolaises investissent dans la formation, la modernisation des équipements et l’amélioration de leurs standards de gestion. Néanmoins, leur compétitivité reste freinée par des contraintes financières, un accès limité au crédit et des défis structurels liés à l’organisation du secteur.

À moyen terme, si l’accès au financement s’améliore et si la structuration du secteur se renforce, les entreprises congolaises pourraient capter une part plus importante des grands projets et évoluer vers un positionnement plus stratégique face aux acteurs internationaux.


Quels profils sont les plus recherchés et comment y répondre ?

T. K. M. : Les profils les plus recherchés sont les ingénieurs en génie civil et en infrastructures, les conducteurs de travaux, les chefs de chantier, ainsi que les dessinateurs-projeteurs maîtrisant des logiciels tels qu’AutoCAD ou Revit.

Le secteur commence également à intégrer davantage les technologies numériques du BTP, notamment le BIM (Building Information Modeling), les logiciels de modélisation 3D, les systèmes de planification comme Primavera ou MS Project, ainsi que les outils de gestion numérique de projets. Cette évolution crée un besoin accru en spécialistes capables de piloter des projets de manière structurée et digitalisée.

Par ailleurs, avec l’émergence des projets solaires et la prise en compte croissante des normes environnementales, les profils liés aux énergies renouvelables, à l’efficacité énergétique et à la gestion environnementale, notamment les experts en études d’impact environnemental et social (EIES), gagnent en importance. Les compétences en gestion de projets et en finance appliquée au BTP sont également très recherchées, en particulier les project managers certifiés (PMP), les spécialistes des marchés publics et les experts en partenariats public-privé (PPP).

Les compétences en management de projet sont cruciales. Le chef de projet est un élément clé dans la réussite des opérations.

C’est une compétence très recherchée, difficile à mobiliser, car les profils expérimentés sont souvent déjà engagés sur d’autres projets. Au-delà de cela, le renforcement des capacités et la formation de techniciens qualifiés sont fondamentaux. Les besoins sont importants, mais le nombre de professionnels compétents reste limité.


Quels défis doit relever le secteur de la construction en RDC ?

T. K. M. : Le secteur doit encore relever plusieurs défis majeurs. Les infrastructures de base demeurent insuffisantes dans certaines régions, notamment en matière d’accès à l’électricité, ce qui peut limiter la capacité opérationnelle des chantiers. L’informalité et la fragmentation du secteur constituent également un frein, avec la présence d’acteurs non certifiés et le non-respect parfois des normes techniques et sécuritaires. À cela s’ajoutent les difficultés d’accès au financement pour les opérateurs locaux, ainsi que les problématiques liées à la sécurisation foncière. Enfin, l’instabilité persistante dans certaines zones de l’Est du pays peut impacter la planification et l’exécution des projets.

« L’informalité et la fragmentation du secteur constituent un frein, avec la présence d’acteurs non certifiés et le non-respect parfois des normes techniques et sécuritaires »

En définitive, le secteur de la construction en RDC présente un potentiel considérable, mais son développement durable dépendra du renforcement du cadre réglementaire, de la professionnalisation des acteurs et de l’amélioration des infrastructures structurantes.


 

 

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