Secret, le milliardaire sud-africain Nathan Kirsh vient de propulser sa fortune dans une nouvelle dimension avec la cession de son empire américain de distribution alimentaire. Une opération à près de 30 milliards de dollars qui illustre la puissance de son modèle économique. Retour sur cinq éléments clés pour comprendre l’ascension fulgurante de ce magnat de l’ombre.
Par Régis Pangou
1. Un Deal Colossal qui fait Bondir sa Fortune
Discret, le doyen des milliardaires africains (94 ans) aime opérer sous le radar. Ces dernières semaines l’ont toutefois mis sous le feu des projecteurs. Et pour cause, il vient de réaliser l’opération d’une vie, en cédant son groupe Jetro Restaurant Depot au géant américain Sysco, cador de la distribution à la restauration, pour une valorisation de 29,1 milliards de dollars. Au total, cette opération, dont la finalisation est attendue d’ici 2027, devrait permettre à Nathan Kirsh de générer un gain net proche de 22 milliards de dollars avant impôts. De quoi lui permettre de coiffer au poteau son compatriote sud-africain Johan Rupert, le patron du groupe de luxe Richemont, jusqu’alors seconde plus grosses fortune africaine. Dans le détail, la transaction combine 21,6 milliards de dollars en cash et 7,5 milliards en actions, offrant ainsi à l’entrepreneur nonagénaire une double exposition : une liquidité immédiate et une participation stratégique dans un leader mondial de son secteur.
2. Un Empire Bâti sur un Modèle B2B Ultra Rentable
Contrairement à des acteurs comme Costco ou Sam’s Club, Jetro Restaurant Depot a adopté un positionnement clair : servir exclusivement les professionnels, notamment les restaurateurs indépendants. Ce choix stratégique s’est révélé extrêmement payant. L’entreprise exploite plus de 160 entrepôts dans 35 États américains et génère environ 16 milliards de dollars de chiffre d’affaires annuel. Plus impressionnant encore, elle affiche une croissance continue de son cash-flow opérationnel (EBITDA) depuis 30 ans, y compris durant des crises majeures comme celle de 2008 ou lors de la pandémie de Covid-19. In fine, ce modèle B2B, axé sur les volumes, les prix compétitifs et une clientèle captive, a permis à Nathan Kirsh de bâtir une machine à cash-flow exceptionnelle, tout en restant relativement à l’abri des fluctuations de la consommation grand public.
3. Une Trajectoire Entrepreneuriale Marquée par les Revers… et la Résilience
L’histoire de Nathan Kirsh est aussi celle d’une résilience remarquable. Né en 1932 en Afrique du Sud, dans une famille d’origine lituanienne, il démarreen 1958avec 2 000 dollars hérités de son père pour lancer une activité de meunerie en Eswatini. De retour en Afrique du Sud, à la fin des années 1960, il fait preuve d’un flair stratégique décisif, en rachetant le grossiste alimentaire Moshal Gevisser et en exploitant intelligemment les contraintes de l’Apartheid. Interdits d’opérer dans les townships noirs, les entrepreneurs blancs doivent passer par des intermédiaires : Kirsh fournit ainsi des commerçants noirs indépendants via un modèle « cash and carry », captant une demande massive et sous-desservie. Mais une expansion trop agressive dans l’immobilier le contraint à céder le contrôle de son groupe. Loin de s’arrêter, il rebondit aux États-Unis : en 1976, il fonde Jetro à Brooklyn, puis acquiert Restaurant Depot en 1994. Ce pivot américain deviendra le véritable socle de sa fortune.

4. Une Ingénierie Fiscale et Patrimoniale Sophistiquée
Installé depuis des décennies en Eswatini, Nathan Kirsh bénéficie d’un environnement fiscal avantageux : le pays ne taxe pas les plus-values réalisées à l’étranger. En parallèle, le système américain exonère généralement les non-résidents sur ce type de transactions. La structure de l’opération réalisée avec Sysco pourrait toutefois entraîner une taxation par le biais du Foreign Investment in Real Property Tax Act, en raison du poids des actifs immobiliers de Jetro (ses 166 entrepôts). En conséquence, et par prudence, les nouvelles estimations de sa fortune intègrent une imposition potentielle au taux maximal américain. L’entrepreneur sud-africain a par ailleurs diversifié depuis plusieurs années son patrimoine avec des actifs emblématiques comme le gratte-ciel Tower 42 à Londres ou encore une participation majoritaire dans Abacus Storage King en Australie, spécialisée dans la location d’espaces de stockage. Autant d’investissements ciblés qui confirment une stratégie active d’allocation du capital à l’échelle de la planète.
5. Une Opération Stratégique avec d’Importants Enjeux Réglementaires
Si l’opération est financièrement spectaculaire, elle reste toutefois suspendue à l’approbation des régulateurs américains, notamment la Federal Trade Commission. Sur ce point, l’historique joue contre Sysco : en 2015, son projet de fusion avec US Foods avait été bloqué pour des raisons anticoncurrentielles. Le contexte est d’autant plus sensible que les autorités américaines ont récemment renforcé leur vigilance, comme en témoigne le rejet du rapprochement entre les enseignes Kroger et Albertsons en 2024. Sysco a néanmoins affiché sa détermination en acceptant une clause de rupture de 1,2 milliard de dollars en cas d’échec. Mais les marchés restent sceptiques : le titre Sysco a chuté de 13 % depuis l’annonce du rachat de Jetro, les investisseurs s’inquiétant notamment de la dette de 21 milliards de dollars nécessaire pour financer l’opération.
