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Italie–Afrique : La Nouvelle Offensive de Rome

Née d’une volonté de répondre aux pressions migratoires en Méditerranée, la stratégie italienne en Afrique s’est rapidement transformée en une politique économique structurée. À travers le Plan Mattei, Rome tente désormais d’imposer une approche fondée sur des partenariats énergétiques et industriels durables, mobilisant un tissu de PME italiennes particulièrement adaptées aux économies africaines elles-mêmes largement structurées autour de PME. La méthode Meloni

Par Dounia Ben Mohamed


« Nous croyons qu’il est possible d’écrire un nouveau chapitre de l’histoire de nos relations, une coopération entre égaux, loin de toute logique d’imposition prédatrice ou d’approche caritative envers l’Afrique. L’Afrique est le continent où se joue une grande partie de notre avenir commun, et nous sommes appelés à y travailler ensemble pour faire la différence. » C’est ainsi que Giorgia Meloni, lors du Sommet Italie–Afrique qui s’est tenu en janvier 2024,à Rome, a résumé son approche des relations Italo-africaines.Une approche initiée dans le cadre du « Plan Mattei », lancé début 2024 et réaffirmé en février 2026 à Addis-Abeba lors du sommet de l’Union africaine. Depuis, la Première ministre italienne a multiplié les visites en Afrique, recevant les responsables africains au Palazzo Chigi, dont le dernier en date le président kényan William Ruto en avril dernier, et les signatures d’accords avec la Tunisie, l’Algérie_ sa zone d’influence historique- mais également avec le Ghana, ou encore avec le Kenya.

« Nous ne sommes pas intéressés à exploiter la migration pour obtenir de la main-d’œuvre à bas prix pour nos systèmes de production »

La méthode Meloni en Afrique : dotée d’une enveloppe d’environ 5,5 milliards d’euros, l’objectif est certes de répondre au défi migratoire, tout en repositionnant l’Italie comme un partenaire clé de l’Afrique. A travers des partenariats « entre égaux » plutôt que sur l’aide, et en investissant dans l’énergie_ afin de sécuriser l’approvisionnement italien en énergie_, les infrastructures et l’agriculture pour favoriser la croissance locale, créer de l’emploi et freiner au passage l’immigration irrégulière vers l’Europe. « Les Africains n’ont pas besoin de déménager en Europe ou aux États-Unis avant de pouvoir réussir, déclare Meloni. L’Afrique n’est pas pauvre… elle possède une abondance de ressources stratégiques. Nous ne sommes pas intéressés à exploiter la migration pour obtenir de la main-d’œuvre à bas prix pour nos systèmes de production. Nous voulons plutôt nous attaquer aux causes profondes.» Et de promettre :  Le partenariat avec l’Afrique ne fait que commencer ! »

Elle joint le geste à la parole. Depuis 2024, plusieurs partenariats structurants ont été consolidés avec des pays clés comme l’Algérie, la Tunisie, le Kenya et le Ghana, en combinant coopération énergétique, projets d’infrastructures et soutien au secteur privé. L’Algérie est devenue le premier fournisseur de gaz de l’Italie, couvrant désormais environ 40 % des importations italiennes de gaz, ce qui en fait un pilier stratégique de la sécurité énergétique de Rome depuis la recomposition des flux européens post-2022. En Tunisie, les accords récents s’inscrivent dans une logique de stabilisation macroéconomique et de soutien aux PME, avec un accent sur l’énergie et la gestion migratoire. En Afrique de l’Est, notamment au Kenya, les discussions bilatérales ont ouvert la voie à des projets d’infrastructures hydrauliques et agricoles ainsi qu’à des mécanismes de conversion de dette en investissements, tandis que le Ghana est progressivement positionné comme un hub industriel et logistique en Afrique de l’Ouest.


Une Architecture Hybride mêlant Financements Publics Italiens, Garanties Financières Européennes et Présence accrue des Entreprises Italiennes

L’ensemble de ces initiatives repose sur une architecture hybride mêlant financements publics italiens, garanties financières européennes et présence accrue des entreprises italiennes, en particulier des PME industrielles spécialisées, qui constituent l’un des vecteurs privilégiés du déploiement du modèle économique italien sur le continent.Si des géants comme Fiat, Eni, ou encore Leonardo opèrent en Afrique depuis des décennies, des PME italiennes font également partie du paysage. Plus discrètes, mais avec un modèle plus adapté à l’ Afrique : les économies africaines, comme l’Italie, étant portées par un tissu de PME.

« Une PME italienne et un entrepreneur africain parlent la même langue économique : celle des contraintes, de l’agilité et de la construction progressive »

C’est précisément ce que met en lumière l’ingénieur et consultant Marco Casano, actif depuis plus de treize ans entre le Ghana, la Côte d’Ivoire et l’Angola. “Le tissu industriel italien ne repose pas sur les grandes multinationales, mais sur les petites et moyennes entreprises, souvent familiales, profondément ancrées dans leur territoire. ”Une structure qui constitue un avantage comparatif en Afrique, car elle s’aligne avec la réalité des économies locales. “ Il y a un autre aspect souvent négligé : l’échelle. Une PME italienne qui s’installe en Afrique parle la même langue qu’un entrepreneur africain, car elle a la même taille, les mêmes difficultés d’accès au crédit, les mêmes logiques de survie et de croissance. Cette symétrie crée des relations plus équilibrées et plus durables que celles établies avec de grands acteurs mondiaux.” Dans cette recomposition, l’Italie évolue dans un environnement déjà fortement structuré. La Chine, la Turquie, les pays du Golfe et la France disposent d’une avance significative en matière d’investissements, d’infrastructures et de réseaux diplomatiques.

« La valeur ajoutée que l’Italie peut apporter n’est donc pas tant le capital — d’autres pays sont beaucoup plus agressifs sur ce terrain — mais le modèle lui-même »

Mais l’Italie a les moyens de se démarquer, juge Marco. “La valeur ajoutée que l’Italie peut apporter n’est donc pas tant le capital — d’autres pays sont beaucoup plus agressifs sur ce terrain — mais le modèle lui-même : districts industriels, formation technique, chaînes d’approvisionnement courtes, qualité comme stratégie de compétitivité. Ce sont des éléments que le Plan Mattei pourrait exploiter, à condition de ne pas devenir un simple instrument de soutien aux grands projets d’infrastructures et aux grandes entreprises.”


L’Innovation Technologique et Transfert de Compétence au Coeur du Modèle Italien

Aldino Zeppelli, CEO et directeur général de Pieralisi Group, un leader mondial dans la fabrication de machines de broyage d’huile d’olive et de séparation centrifuge, très actif au Maghreb, confirme la tendance.  “Notre groupe est présent depuis plusieurs décennies, en Afrique, dans les pays du Maghreb notamment qui ont toujours été importants dans le développement et l’expansion du groupe Pieralisi. Et on doit reconnaître que le groupe Pieralisi a participé au développement économique et social dans les pays du Maghreb, notamment dans la production d’ huile d’olive.” Dans son ADN, l’innovation technologique. Là aussi, la valeur ajoutée du “made in Italy” en Afrique. « Je vois très positivement l’évolution de la stratégie africaine de l’Italie, observe-t-il. Nous sommes pleinement dans la continuité du Plan Mattei, qui a démarré il y a plusieurs années et qui repose aujourd’hui sur des principes déjà bien établis : le partage de la technologie italienne et la valorisation de la culture mécanique. »

Reste, selon lui, à accélérer le rythme. « Si l’on observe le tissu économique italien, fondé sur un réseau dense de PME, on constate une forte résonance avec celui des pays du Maghreb, eux aussi structurés autour de petites et moyennes entreprises. C’est précisément pour cela qu’il faut accélérer. Le Maroc et la Tunisie sont déjà bien avancés, mais nous pouvons aller plus loin et plus vite.” L’approche développée par Pieralisi qui “revient en Afrique” plus fort que jamais. Acteur historique dans la région, leader sur un marché aujourd’hui diversifié, le groupe mise sur l’innovation technologique, le renforcement du capital humain ainsi que la production locale pour reprendre le lead dans le marché régional. “Notre groupe va investir en priorité dans la formation des compétences. L’autre axe essentiel est la localisation de la production : produire pour le marché maghrébin directement au Maghreb constitue un levier stratégique majeur, à la fois pour former les talents locaux et pour répondre plus efficacement aux besoins des économies et des consommateurs. »

Selon les données de l’Italian Trade Agency, les échanges commerciaux entre l’Italie et l’Afrique dépassent désormais les 60 milliards d’euros, confirmant la montée en puissance du continent dans la stratégie économique italienne. Mais la spécificité italienne réside ailleurs : dans la nature de son capital industriel. Le “Made in Italy”, déjà fortement positionné dans la mode, l’agroalimentaire et la mécanique de précision, devient un levier d’influence indirect sur les marchés africains en expansion.



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