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Finance Islamique : Les Sukuk Peuvent-ils Devenir l’Arme Financière de l’Afrique ?

Face à l’alourdissement de la dette et au recul des financements concessionnels, les sukuk émergent comme un levier stratégique de diversification des sources de capitaux, tout en offrant un accès privilégié aux liquidités abondantes des investisseurs du Golfe. Explications.

Par Dounia Ben Mohamed


Pendant des décennies, les États africains ont bâti leur financement sur un triptyque relativement stable : aides multilatérales, eurobonds et marchés régionaux. Mais cet équilibre est aujourd’hui fragilisé. La remontée des taux d’intérêt mondiaux, la hausse du service de la dette et la raréfaction des financements concessionnels ont profondément modifié les marges de manœuvre budgétaires.

Dans ce contexte, les sukuk*, obligations conformes aux principes de la finance islamique, adossées à des actifs réels, ne sont plus un instrument marginal. Ils deviennent progressivement un levier stratégique de diversification.

Cette évolution traduit un changement de paradigme, comme le souligne Maxime Dossa, consultant en finance islamique : « Les différents pays ont compris qu’il y avait un intérêt à diversifier leurs sources de financement. Ils avaient l’habitude de s’adresser à la Banque mondiale, au FMI ou à d’autres bailleurs traditionnels qui ne suivent pas toujours. Ils ont compris que la finance islamique constituait une alternative ».


Une Nouvelle Route vers les Capitaux du Golfe

Au-delà de la diversification, les sukuk ouvrent surtout un accès direct à une nouvelle base d’investisseurs : les capitaux du Golfe et d’Asie. Des fonds souverains dont les actifs se chiffrent en milliers de milliards de dollars cherchent des placements compatibles avec les principes de la finance islamique.

Pour Maxime Dossa, cette dimension est centrale dans la stratégie des États africains : « Les pays africains ont compris qu’au moyen des sukuk, ils pouvaient lever des fonds et attirer les capitaux des pays du Golfe pour financer leurs infrastructures, l’énergie ou encore l’industrie ».

Cette logique dépasse le simple financement. Elle traduit une recomposition géoéconomique où les instruments financiers deviennent des vecteurs d’intégration internationale. Le Bénin illustre cette dynamique, avec une émission de 500 millions de dollars début 2026, confirmant l’intérêt croissant pour ce type d’outil.

©Sukuk


Un Véritable Levier de Développement Économique

Si les émissions se multiplient, le marché africain reste fragmenté et inégalement structuré. C’est dans cet espace que des acteurs spécialisés comme Savana Islamic Finance entendent jouer un rôle de catalyseur.

Son directeur général, Mouctar Oumarou, inscrit son action dans une vision de long terme du développement financier africain. « Nous sommes convaincus que la finance islamique ne doit pas être perçue comme un marché de niche, mais comme un véritable levier de développement économique. Les besoins de financement du continent sont considérables et les sukuk offrent une réponse particulièrement pertinente en connectant l’épargne locale et internationale à l’économie réelle. Notre rôle consiste également à accompagner les institutions dans la structuration de projets finançables, à renforcer les compétences des acteurs du marché et à contribuer à l’émergence d’un écosystème favorable à ce type d’instrument. »

Cette approche met en évidence une réalité souvent sous-estimée : la réussite des sukuk ne dépend pas uniquement de la demande, mais aussi de la capacité des acteurs à structurer des projets bancables.


Un Instrument Adossé à l’Économie Réelle

L’un des points de différenciation majeurs des sukuk réside dans leur architecture. Contrairement aux obligations classiques, ils reposent sur des actifs tangibles et des flux économiques réels.

Maxime Dossa insiste sur cette dimension fondamentale : « La finance islamique n’est pas une finance spéculative. Les économies africaines sont très ancrées dans le réel. Lorsqu’un Etat ou un entrepreneur va voir une banque, c’est pour financer quelque chose de concret. C’est exactement la logique de la finance islamique ».

Cette logique transforme la relation entre finance et économie productive. Elle permet également de structurer des financements autour d’infrastructures génératrices de revenus, comme les routes à péage ou les projets énergétiques.


Vers un Marché Africain des Capitaux Islamiques

Pour les agences de notation, l’enjeu est désormais la montée en maturité du marché. Anouar Hassoune, directeur général de GCR West Africa, adopte une lecture structurelle du phénomène. « A notre avis, le continent africain est le prochain eldorado de la finance islamique. L’équation est simple : les besoins de financement y sont très importants, les populations sont jeunes… et parmi elles, 45 % sont musulmanes. Si, en outre, on prend en compte le fait que les banques, contraintes par leurs fonds propres, ne pourront pas canaliser tous les financements nécessaires, alors logiquement les marchés de capitaux prendront le relais et, en leur sein, les obligations, y compris islamiques, les sukuk. »

Pour lui, les sukuk ne sont pas seulement un outil alternatif, mais une extension naturelle des marchés de capitaux africains. Il ajoute également une dimension clé quant à leur fonction d’ouverture internationale : « Lorsqu’un émetteur souverain ou sub-souverain émet des obligations conventionnelles, ce dernier ne s’adresse, en termes de souscription, qu’aux investisseurs conventionnels. En revanche, émettre des sukuk, c’est proposer des instruments obligatoires susceptibles d’être acquis tant par les souscripteurs conventionnels qu’islamiques ».  Et de préciser au passage : « La finance islamique ne s’adresse pas qu’aux investisseurs musulmans, mais à tous. Les sukuk participent en effet à davantage de diversification des sources de financement. En outre, les sukuk sont un langage pour approcher une base d’investisseurs arabes et asiatiques qui découvrent l’Afrique et ses merveilles par leur truchement. »

©Savana finance


Un Marché Mondial de 6 000 Milliards de Dollars encore Sous-exploité

À l’échelle mondiale, la finance islamique représente environ 6 000 milliards de dollars d’actifs, selon la Banque africaine de développement (BAD). Une croissance qui a doublé en dix ans. Mais l’Afrique reste marginale dans cet écosystème. Les actifs bancaires islamiques représentent moins de 10 % du système bancaire continental. Ce déséquilibre met en lumière un paradoxe : alors que les besoins de financement explosent, une source majeure de capitaux reste encore sous-utilisée.

Dans cette dynamique d’institutionnalisation du marché, un signal fort est venu du système multilatéral. L’année 2025 a marqué une étape importante avec l’implication croissante de la Société financière internationale (IFC), bras privé du Groupe de la Banque mondiale, dans la finance islamique en Afrique subsaharienne. L’institution a annoncé le développement de financements islamiques en partenariat avec des banques locales, illustrant l’intérêt croissant des acteurs traditionnels du développement pour ce segment.

Comme le souligne une responsable de la Banque Islamique du Sénégal, ce type d’initiative permet de renforcer directement la capacité de financement de l’économie réelle : « Ce financement nous permettra de renforcer considérablement notre capacité d’intervention sur le segment des micros, petites et moyennes entreprises, tout en faisant progresser la finance islamique au Sénégal grâce à des solutions innovantes ».

Dans la même logique, un dirigeant de l’IFC insiste sur la dimension inclusive de ces instruments : « Cette transaction historique contribuera à élargir l’accès au financement pour les MPME [microentreprises et petites et moyennes entreprises, NDLR] du Sénégal et à promouvoir une croissance durable et inclusive ».

Cette évolution s’inscrit dans une stratégie plus large de coopération entre institutions internationales et acteurs de la finance islamique, visant à mobiliser plusieurs milliards de dollars en faveur du développement du continent.


Des Freins Techniques et Structurels Persistants

Malgré ce potentiel, les obstacles restent nombreux et convergents. Pour Mouctar Oumarou, trois conditions sont déterminantes : engagement politique, cadre réglementaire adapté et structuration de projets bancables.

Du côté de GCR, Anouar Hassoune insiste sur les contraintes techniques du marché : « Les sukuk sont mal connus. Il faut donc beaucoup de pédagogie pour expliquer leur fonctionnement. Ils supposent aussi un certain degré de technicité en finance islamique et les ressources humaines tendent à parfois manquer. Et puis, n’oublions pas que les sukuk sont toujours des opérations de titrisation : il faut donc au préalable avoir prévu un cadre juridique et réglementaire pour la titrisation, y compris islamique ». Il souligne également un point crucial souvent négligé : l’écosystème global de la finance islamique doit être cohérent pour fonctionner efficacement.


Une Transformation Progressive de l’Architecture Financière Africaine

Dans un contexte où le service de la dette africaine a atteint 163 milliards de dollars en 2024, selon la Banque africaine de développement (BAD), les États cherchent des solutions plus soutenables et mieux adossées à l’économie réelle. Dans ce contexte, les sukuk constituent une pièce supplémentaire dans une architecture financière en recomposition.

« Le principal défi aujourd’hui est la vulgarisation, résume Maxime Dossa. Il faut faire comprendre que la finance islamique est avant tout une finance éthique, fondée sur l’économie réelle et le partage des risques ». L’enjeu est de taille. Pour Mouctar Oumarou, il dépasse largement le cadre de la finance : « Si ces conditions sont réunies, les sukuk peuvent devenir l’un des principaux instruments de financement du développement du continent au cours de la prochaine décennie ».



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