Dans l’industrie, les exportations, la finance ou les appels d’offres internationaux, les entreprises africaines sont régulièrement invitées à « se conformer aux standards internationaux ». Derrière cette notion se cache une bataille de pouvoir économique : qui définit ces normes ? Organismes internationaux, cabinets d’audit, agences de certification ou multinationales ? L’Afrique doit-elle seulement respecter les standards mondiaux, ou devenir productrice de normes internationales ?
Par Dounia Ben Mohamed
Une entreprise agroalimentaire togolaise qui veut vendre son cacao en Europe. Une PME textile éthiopienne qui vise le marché américain. Une startup EdTech sénégalaise qui intègre de l’intelligence artificielle dans sa plateforme. Trois activités, trois marchés, trois réalités différentes, mais un même impératif : satisfaire des exigences qui conditionnent l’accès aux marchés. Derrière l’expression désormais familière de « standards internationaux » se cache pourtant une distinction essentielle entre réglementation, normes volontaires et certification. Et avec elle, une question de pouvoir économique : qui fixe les règles, qui vérifie leur respect et, surtout, qui participe à leur définition ?
L’accès au marché commence par la conformité
Pour les entreprises exportatrices, la première réalité est très concrète : les exigences ne sont pas théoriques. « La réglementation régissant l’accès aux marchés internationaux trouve son fondement dans la protection du consommateur. Pour chaque famille de produits de consommation, il existe une réglementation nationale (US, Chine) ou européenne à laquelle il faut se conformer », explique Tahar Ktari, Executive Chairman de SGS Tunisie.
L’agroalimentaire concentre une partie particulièrement importante de ces contraintes, parce qu’il touche directement à la santé du consommateur. Pesticides, métaux lourds ou autres contaminants doivent notamment faire l’objet de contrôles avant l’accès à certains marchés. Le textile est lui aussi soumis à des exigences sur les substances chimiques, tandis que les matériaux de construction, équipements électriques et électroniques ou dispositifs médicaux doivent répondre aux réglementations applicables sur les marchés visés. Pour les entreprises africaines, la conformité devient ainsi une condition d’accès, bien plus qu’un simple label de qualité.
« Le respect de ces normes est un passeport essentiel à l’export pour toute entreprise », résume Tahar Ktari, qui refuse d’opposer systématiquement normes et compétitivité : « On ne peut pas prétendre accéder à un marché sans en avoir le niveau. C’est donc plus un impératif qu’un obstacle ». Cette distinction est importante, car toutes les « règles internationales » ne sont pas produites par les mêmes acteurs. Les réglementations qui conditionnent l’accès à un marché relèvent d’abord des autorités publiques concernées. Les normes internationales, elles, sont élaborées au sein d’organismes de normalisation selon des processus de participation et de vote. L’ISO compte aujourd’hui 176 organismes nationaux de normalisation membres, avec un seul membre par pays ; les membres à part entière participent aux travaux techniques et disposent de droits de vote.
« Le respect de ces normes est un passeport essentiel à l’export pour toute entreprise »



Faire de la norme un outil de transformation
La conformité peut cependant perdre son sens lorsqu’elle devient un exercice documentaire déconnecté de la réalité opérationnelle. C’est l’une des alertes formulées par Davina Sawoky-Gowardun, cofondatrice de CONSULTPLUS Africa. Pour elle, une certification ne devrait jamais se réduire à « un certificat accroché au mur ». Elle doit contribuer à renforcer l’entreprise, ses équipes, ses processus et sa capacité à délivrer de manière constante.
Le problème apparaît lorsque l’organisation se prépare avant tout à réussir un audit. Une documentation impeccable ne suffit pas si les équipes ne sont pas impliquées, si les risques ne sont pas réellement compris ou si les opérations restent mal maîtrisées. C’est pourquoi Davina Sawoky-Gowardun défend une adaptation des standards aux réalités opérationnelles du continent : « Une norme peut être mondiale, mais la façon de la faire vivre doit être locale. »
Cette approche pose une question essentielle : l’internationalisation des standards doit-elle conduire à uniformiser les entreprises ? Pour la dirigeante de CONSULTPLUS Africa, l’objectif est au contraire de faire de la norme un outil de transformation. La certification doit permettre de répondre à une question plus exigeante que « sommes-nous certifiés ? » : « sommes-nous, grâce à cela, une entreprise meilleure, plus solide et plus compétitive ? »
« Une norme peut être mondiale, mais la façon de la faire vivre doit être locale »

Qui écrit réellement les normes ?
C’est ici que le débat change de nature. Car dire que les entreprises africaines doivent se conformer aux standards internationaux ne signifie pas que ces standards sont nécessairement écrits ailleurs, sans possibilité de participation africaine. Tahar Ktari invite précisément à distinguer réglementation et normalisation. « Il faut distinguer, ici, d’une part l’élaboration des réglementations de protection du consommateur et des règles de qualité et de sécurité des produits y afférentes qui relèvent du législateur des pays concernés. C’est donc une tâche souveraine », explique-t-il. « D’autre part, les normes de certification type ISO qui sont, par définition, des normes publiques ouvertes à la contribution de toute partie intéressée. Et les pays africains, comme tout autre pays, contribuent à la rédaction de ces normes et à leur amélioration à travers leurs organismes nationaux de normalisation ou leurs associations professionnelles concernées. »
Le mécanisme institutionnel de l’ISO confirme cette possibilité de participation. Les organismes nationaux membres participent aux travaux des comités techniques ; l’organisation souligne elle-même que plus des trois quarts de ses membres appartiennent à des pays en développement et qu’une participation effective aux travaux de normalisation est essentielle pour que leurs besoins soient pris en compte.
Le sujet n’est donc pas simplement de savoir si l’Afrique est « autorisée » à participer. La vraie question est celle de la capacité à participer effectivement : expertise disponible, présence dans les comités techniques, capacité à suivre les travaux, ressources pour contribuer aux discussions et poids des positions défendues. L’ISO reconnaît elle-même que, malgré le poids numérique des pays en développement parmi ses membres, leur participation au processus international de normalisation reste faible.
« Le sujet n’est donc pas simplement de savoir si l’Afrique est « autorisée » à participer. La vraie question est celle de la capacité à participer effectivement »
Une bataille stratégique pour le continent
Cette capacité à peser sur les normes prend une dimension supplémentaire avec l’intégration économique africaine. En octobre 2025, l’ISO et l’African Organisation for Standardisation (ARSO) ont signé à Kigali un accord visant à renforcer leur coopération technique, à aligner les programmes de travail et à favoriser l’harmonisation des normes nationales et régionales africaines. L’objectif affiché est notamment de réduire les barrières techniques au commerce et de soutenir la mise en œuvre de la Zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf).
Le sujet dépasse d’ailleurs les frontières africaines. À l’Organisation mondiale du commerce (OMC), l’Accord sur les obstacles techniques au commerce vise précisément à faire en sorte que les réglementations, normes, essais et procédures de certification ne créent pas d’obstacles inutiles au commerce. En 2025, l’Afrique a été la région la plus active en matière de notifications au titre de cet accord, selon l’OMC. Autrement dit, les normes ne sont pas seulement une contrainte imposée aux entreprises : elles sont aussi un terrain de négociation, d’harmonisation et de compétitivité. Pour un continent qui cherche à accroître ses échanges intra-africains et ses exportations mondiales, participer à la définition des règles devient une question industrielle autant que réglementaire.

L’intelligence artificielle ouvre un nouveau front
Cette bataille se déplace désormais vers un domaine où les règles sont encore en construction : l’intelligence artificielle. ISO/IEC 42001:2023 est la première norme internationale consacrée aux systèmes de management de l’intelligence artificielle. Elle établit les exigences permettant aux organisations de mettre en place, maintenir et améliorer en continu un système de management de l’IA. Pour Abdoulaye Ba, entrepreneur et expert en gouvernance de l’IA, l’enjeu est précisément d’éviter que les entreprises africaines ne découvrent ces exigences trop tard. « L’intelligence artificielle avance plus vite que les cadres chargés de l’encadrer. Pour les entrepreneurs africains, une question devient donc stratégique : faut-il attendre que les règles s’imposent à nous ou commencer dès maintenant à construire des entreprises capables de démontrer que leurs systèmes d’IA sont responsables, maîtrisés et dignes de confiance ? ». La norme introduit une logique différente de la seule déclaration de principes. « Pendant longtemps, les entreprises ont beaucoup parlé d’éthique de l’IA, de transparence ou encore de supervision humaine. ISO/IEC 42001 permet de franchir une étape supplémentaire : transformer ces principes en organisation, responsabilités, processus, gestion des risques, documentation et amélioration continue. »
Pour les entreprises africaines, l’enjeu est d’autant plus stratégique que la gouvernance de l’IA peut progressivement devenir une condition de confiance pour travailler avec de grands groupes, des investisseurs ou des institutions. « Pour l’Afrique, le sujet dépasse largement la certification. Une grande partie des règles technologiques qui structurent aujourd’hui les marchés internationaux sont encore élaborées en dehors du continent. Pourtant, les entreprises africaines qui souhaitent travailler avec de grands groupes, des gouvernements, des investisseurs ou se développer à l’international seront progressivement confrontées à des exigences croissantes en matière de gouvernance de l’IA. Il faut donc anticiper ». Mais Abdoulaye Ba voit également dans cette nouvelle génération de normes une fenêtre d’opportunité pour les startups africaines : « Les startups africaines ont même une opportunité : construire cette gouvernance pendant leur croissance plutôt que devoir transformer, plusieurs années plus tard, des organisations devenues complexes. »
« Les startups africaines ont une opportunité : construire cette gouvernance pendant leur croissance plutôt que devoir transformer »
De la conformité à la contribution
La question finale n’est donc pas de savoir si l’Afrique doit accepter ou rejeter les standards internationaux. Les entreprises qui veulent accéder aux marchés mondiaux doivent pouvoir démontrer leur conformité. Les normes peuvent aussi renforcer la qualité, la confiance et la compétitivité. Mais rester uniquement du côté de l’utilisateur de la norme revient à subir une partie du processus de définition des règles. Davina Sawoky-Gowardun pose ainsi frontalement la question de la représentativité : « Nous devons nous demander : comment les standards peuvent-ils réellement être internationaux si les réalités de l’Afrique ne sont pas suffisamment représentées dans leur élaboration ? » Elle ajoute : « Nous ne pouvons pas simplement prendre des standards élaborés majoritairement hors d’Afrique, les appliquer à des environnements opérationnels africains très différents, et attendre les mêmes résultats. »
Son propos ne consiste pas à réclamer des standards moins exigeants. « Il ne s’agit pas d’abaisser les standards. Bien au contraire. Il s’agit de rendre les standards plus solides, plus pertinents et véritablement internationaux. » C’est finalement le passage de la conformité à la contribution qui constitue le véritable enjeu. « Nous ne devrions plus seulement nous demander « comment nous conformer ? », mais aussi « comment contribuer ? » C’est ainsi que l’Afrique passe du statut de simple utilisatrice de normes à celui de productrice de normes. »
Dans un monde où les normes déterminent de plus en plus les conditions d’accès aux marchés, la souveraineté économique ne se mesure donc plus uniquement à la capacité de produire ou d’exporter. Elle se mesure aussi à la capacité de participer aux espaces où se définissent les critères de qualité, de sécurité, de confiance et désormais de gouvernance technologique. Pour l’Afrique, le prochain enjeu n’est peut-être pas seulement d’être conforme au monde. Il est de contribuer à définir ce que le monde considérera demain comme conforme.
« Comment les standards peuvent-ils réellement être internationaux si les réalités de l’Afrique ne sont pas suffisamment représentées dans leur élaboration ? »

Lire aussi :










