Chaque année, des centaines de milliers de jeunes Africains quittent le continent pour se former à l’étranger. Derrière cette mobilité se déploie une chaîne de valeur entière : admission, visas, logement, transport, assurance. Financer une formation internationale représente parfois plusieurs millions de francs CFA pour une famille. Reste à savoir si l’investissement est encore rentable.
Par Dounia Ben Mohamed
Selon les dernières de données de Campus France, plus de 500 000 étudiants d’Afrique subsaharienne étaient inscrits en 2022 dans des formations diplômantes à l’international, une hausse de 29 % par rapport à 2017. L’Union européenne restait leur première destination (145 000 étudiants, 29 % du total), la France en captant à elle seule 45 %. L’Hexagone demeure un marché majeur : en 2024-2025, il comptait 443 500 étudiants étrangers, soit près de 15 % de ses effectifs, en hausse de 3 % sur un an et de 17 % sur cinq ans. L’Afrique subsaharienne y affiche la plus forte progression (+7 % en un an), portée par le Bénin, le Nigéria, le Cameroun, Madagascar, la Guinée et la République démocratique du Congo (RDC).
Derrière chaque étudiant qui franchit une frontière s’accumulent candidatures, visa, assurance, billet d’avion, logement, caution, installation, coût de la vie. Pour Gashy Metho, président de l’Association Ressources aux Étudiants Africains en France (AREAF), il ne faut plus parler d’une « explosion » uniforme des coûts, mais d’un renchérissement et d’un durcissement financier cumulatifs. Le coût réel d’un projet d’études est souvent sous-estimé « parce que l’on regarde principalement les frais de scolarité », alors qu’une famille doit tout additionner.
Une facture qui commence avant le départ
La contrainte s’est encore durcie : depuis le 1er août 2026, le niveau minimal de ressources exigé pour un visa étudiant en France est passé de 615 euros à 877,50 euros par mois, soit 10 530 euros sur douze mois, un niveau à démontrer, pas nécessairement à dépenser, mais une contrainte supplémentaire bien réelle pour une famille africaine. Gashy Metho rapporte le cas d’une famille camerounaise préparant le départ de sa fille, admise dans une école privée, qui a dû réunir environ 5 875 millions de francs CFA de scolarité (environ 8 960 euros), 600 000 francs CFA d’accompagnement (environ 915 euros), 615 000 francs CFA de billet d’avion (environ 940 euros) et 520 000 francs CFA de loyer (environ 795 euros), soit entre 15 et 16 millions de francs CFA (environ 22 900 à 24 400 euros) au total. Il insiste : un cas particulier, non une moyenne, le coût variant selon le pays, l’établissement et le logement.
« Depuis le 1er août 2026, le niveau minimal de ressources exigé pour un visa étudiant en France est passé de 615 euros à 877,50 euros par mois »

Une manne pour les pays d’accueil
Pour les pays de destination, cette mobilité pèse lourd. La dernière évaluation de Campus France, réalisée avec Kantar Public auprès de 9 992 étudiants internationaux (2022), estimait à 5 milliards d’euros l’apport financier brut lié à leur présence en France, et à 1,35 milliard d’euros l’apport net après dépenses publiques. Dépenses moyennes : 867 euros par mois ; frais de scolarité moyens, CVEC incluse : 2 822 euros. C’est, à ce jour, la dernière évaluation globale publiée sur le sujet. La mobilité irrigue tout un écosystème dont chaque acteur capte une fraction. La question n’est donc plus le coût absolu de la mobilité, mais sa rentabilité pour celui qui en finance le pari.

Le diplôme ne garantit plus la carrière
Louise-Marie, 22 ans, étudiante en Licence Information-Communication à Lille, a choisi la France pour des raisons familiales et académiques, mais a découvert les coûts moins visibles de l’expatriation : « La principale difficulté a été la solitude et, surtout, le manque d’accompagnement que l’on peut ressentir lorsqu’on arrive dans l’enseignement supérieur. » Elle considère son parcours comme un investissement qui en valait la peine, mais pose une limite : « Je ne pense pas qu’un diplôme puisse, à lui seul, garantir une carrière professionnelle épanouissante. » Sa valeur dépend, selon elle, des stages, des langues, du réseau. Un diplôme comme « une base et non une finalité ».
Diplôme cher, emploi qui tarde
Pour Gashy Metho, une mobilité réussie ne devrait jamais s’évaluer à la seule obtention d’un diplôme, mais à la capacité de le transformer en capital professionnel, relationnel, parfois entrepreneurial. Il souligne que l’absence d’alternance fragilise l’équilibre financier de l’étudiant et son insertion. Exemple tiré de son réseau, précise-t-il, et non d’une statistique représentative : sur huit jeunes diplômés ingénieurs issus du réseau de l’association, seuls deux avaient trouvé, plusieurs mois après le diplôme, un emploi correspondant à leur qualification, les six autres cherchaient encore. Un chiffre qui illustre une réalité : le coût d’une formation internationale est connu d’avance, son rendement professionnel ne l’est pas.
À Paris-Dauphine, Kelany Monckeh (pôle Alumni et Partenariats) et Salma Pemboura (vice-présidente de Paris-Dauphine Afrique) font le même constat : « Faire des études à Paris-Dauphine, ce n’est pas seulement obtenir un diplôme : c’est aussi apprendre à valoriser ce parcours et à transformer les opportunités qui nous sont offertes en perspectives concrètes. » Leur association travaille l’ancrage professionnel, les alumni et l’ouverture sur l’écosystème, CV, codes du recrutement, négociation salariale, mentorat, networking. Le réseau devient un actif difficile à chiffrer, mais souvent déterminant.
« Valoriser ce parcours et à transformer les opportunités »

Et si l’excellence s’étudiait aussi en Afrique ?
Sur le continent, des établissements développent partenariats internationaux, programmes en anglais et doubles diplômes, non pour remplacer la mobilité, mais pour permettre à l’étudiant de choisir quand et pourquoi partir. Pour Yasmine Aboubacar Sedikhe Sy, Directrice générale adjointe du Groupe Supdeco Dakar : « Les familles n’achetaient pas une destination, elles achetaient une garantie de qualité académique, d’employabilité et de reconnaissance internationale du diplôme. » D’où sa conclusion : « La vraie question n’est donc pas de savoir comment retenir les étudiants, car on ne retient pas une jeunesse, on la convainc ; elle est de savoir comment leur offrir, ici, ce qu’ils allaient chercher ailleurs. »
Créé en 1993, Supdeco compte des campus à Dakar, Thiès, Saint-Louis, Banjul et Djibouti, plus de 3 500 étudiants et 400 professeurs. En juillet 2026, l’école a lancé avec HEC Paris les Classes Préparatoires d’Excellence HEC Paris × Groupe Supdeco Dakar, intégrées au BBA. Dakar ne « remplace » pas Paris, mais une partie de la préparation aux meilleures formations peut désormais se faire sur le continent.
« Dakar ne remplace pas Paris, mais une partie de la préparation aux meilleures formations peut désormais se faire sur le continent »
La « double littératie », nouvel argument africain
Pour Yasmine Aboubacar Sedikhe Sy, l’atout de ce modèle tient à la combinaison entre standards internationaux et connaissance du terrain : « Un diplômé de Supdeco comprend les chaînes de valeur africaines, les réalités de nos marchés, le poids du secteur informel, les transformations portées par le mobile money, les opportunités de l’intégration régionale et les codes culturels des affaires ouest-africaines, tout en maîtrisant les standards attendus à Paris, Londres ou Singapour. » Cette proximité peut devenir un avantage professionnel, dans une logique de parcours hybride : formation sur le continent, semestre d’échange, stage international, double diplôme.
À Paris-Dauphine Afrique, Kelany Monckeh et Salma Pemboura estiment que « la question n’est plus forcément de savoir s’il faut « rentrer ou rester », mais plutôt de réfléchir à la manière dont nous pouvons construire des passerelles durables entre l’Afrique et sa diaspora », un travail mené avec Repat Africa et Résonance Nord-Sud. Une conception que rejoint Gashy Metho : « L’enjeu n’est donc pas uniquement le retour géographique des diplômés, mais la circulation des compétences, des réseaux et de la valeur entre l’Afrique et l’Europe ». Pour les établissements africains, le défi reste considérable : il faut démontrer qualité académique, reconnaissance des diplômes, employabilité. Le vrai test, ce sont les trajectoires des diplômés. Supdeco met en avant son réseau : plus de 15 000 diplômés à travers le monde.
« La question n’est plus forcément de savoir s’il faut « rentrer ou rester », mais plutôt de réfléchir à la manière dont nous pouvons construire des passerelles durables entre l’Afrique et sa diaspora »
Le marché de demain : l’excellence à domicile ?
Le retour sur investissement d’une mobilité ne peut plus se mesurer au seul prix d’une université étrangère : il doit intégrer le coût total, la qualité de la formation, le réseau, la reconnaissance du diplôme et les débouchés. C’est la conviction de Yasmine Aboubacar Sedikhe Sy : « La mobilité internationale reste une richesse, mais elle change de nature : adossée à un socle africain solide, elle cesse d’être un départ subi pour devenir un choix stratégique, ponctuel et réversible ». Le véritable bouleversement ne sera peut-être pas la fin de la mobilité, mais la fin de son caractère obligatoire. Si les établissements africains offrent qualité reconnue, réseaux solides et passerelles crédibles, l’étudiant africain pourra arbitrer autrement, partir pour enrichir son parcours, revenir pour valoriser ses compétences, ou construire sa carrière entre plusieurs territoires.

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