La collecte et le traitement des déchets coûtent cher, mais ils représentent aussi un marché porteur, créateur d’emplois et de valeur ajoutée. Du recyclage à la valorisation énergétique, en passant par l’assainissement et la prévention, des entrepreneurs africains développent des modèles économiques pour transformer les déchets en ressources. Reste à réunir les conditions nécessaires pour rendre cette économie durablement rentable.
Par Hawa Sidibé
En Afrique, la croissance urbaine et l’évolution des modes de consommation font de la gestion des déchets un marché appelé à s’étendre. Selon les projections de la Banque mondiale, les volumes de déchets en Afrique subsaharienne pourraient plus que doubler entre 2022 et 2050. Une perspective qui ouvre des débouchés, sans garantir pour autant la rentabilité des entreprises qui se positionnent sur ce secteur.
« Le potentiel du secteur est élevé, mais il doit être organisé et structuré. » — Dr Bécaye Sidy Diop, directeur général de DELVIC Sanitation Initiatives
« Jusqu’à une époque récente, on ne considérait pas toujours la gestion des déchets urbains comme un marché capable de générer des ressources et de créer des emplois », observe Dr Bécaye Sidy Diop, directeur général de DELVIC Sanitation Initiatives, spécialisé dans l’assainissement autonome et le traitement des boues de vidange. « Le potentiel du secteur est élevé, mais il doit être organisé et structuré. »
Car le premier défi est économique : collecter, transporter, trier et traiter les déchets mobilise des moyens humains, logistiques et financiers, tandis que la valeur marchande des matières récupérées reste incertaine. « Il faut reconnaître et financer les deux valeurs que porte ce secteur : le service de salubrité rendu et les ressources récupérées grâce aux déchets », insiste Dr Bécaye Sidy Diop. La vente des matières recyclées ne peut donc pas, à elle seule, financer toute la chaîne.
La collecte, premier coût de la filière
Le constat est particulièrement net dans le recyclage des plastiques. En Côte d’Ivoire, Green Ivory, organisation environnementale fondée en 2017 par Kherann Yao, a collecté près de 30 tonnes de déchets plastiques à Grand-Bassam, dont environ 80 % ont été recyclés. L’opération a contribué à la création de 20 emplois locaux. Des résultats concrets, qui révèlent cependant les limites du modèle lorsque la logistique absorbe une part importante de la valeur produite.
« Le véritable enjeu n’est pas seulement de recycler davantage, mais de construire une filière structurée dans laquelle chaque maillon peut fonctionner durablement. » — Kherann Yao, fondateur de Green Ivory
« Le coût de la collecte et du transport peut rapidement dépasser la valeur marchande des matières récupérées, notamment lorsque les volumes sont faibles et les circuits logistiques peu optimisés », souligne Kherann Yao. À ces dépenses s’ajoutent le manque d’infrastructures de tri, de stockage et de transformation, ainsi que l’instabilité des prix et des débouchés. « Une filière ne peut pas être durable si ses revenus dépendent uniquement des fluctuations du marché des matières premières. »
La réponse passe par une organisation plus efficace des flux, une matière de qualité constante et des acheteurs réguliers. « Le véritable enjeu n’est pas seulement de recycler davantage, mais de construire une filière structurée dans laquelle chaque maillon peut fonctionner durablement », résume le fondateur de Green Ivory. Cela suppose aussi de mieux intégrer les collecteurs et les acteurs informels, qui jouent un rôle essentiel dans la chaîne de valeur.
Transformer le déchet en ressource
Au Cameroun, Kemit Ecology a fait de la valorisation des déchets organiques son cœur d’activité. Fondée en 2019 par Muller Nandou Tenkeu, l’entreprise transforme des déchets ménagers en charbon vert pour la cuisson, en charbon actif pour la filtration de l’eau et en biochar pour l’amendement des sols. Elle indique mobiliser 87 personnes, entre employés, travailleurs temporaires et fournisseurs, et enregistrer une croissance de chiffre d’affaires d’environ 27 % sur les deux dernières années. Elle dispose d’un brevet auprès de l’Organisation africaine de la propriété intellectuelle, d’une licence d’exportation et de quatre autres unités de production en Afrique.
« La rentabilité demeure très faible à cause de l’insuffisance des incitations aux investissements dans le secteur. » — Muller Nandou Tenkeu, fondateur et PDG de Kemit Ecology
Ces chiffres témoignent d’un potentiel industriel, à condition que les produits trouvent des débouchés et que les entreprises puissent financer leurs équipements. Or, pour Muller Nandou Tenkeu, le cadre reste fragile : « Les acteurs sont abandonnés à eux-mêmes et font du recyclage par passion. La rentabilité demeure très faible à cause de l’insuffisance des incitations aux investissements dans le secteur. »
Le dirigeant dénonce également « une cacophonie dans les dispositions juridiques et réglementaires », qui brouille la répartition des responsabilités entre institutions et collectivités, ainsi que l’insuffisance des moyens logistiques et financiers. Il appelle à « donner les moyens financiers aux acteurs qui travaillent au quotidien pour gérer les déchets et faire du recyclage une véritable filière ». Sans règles lisibles, investissements et coordination publique, les initiatives peinent à changer d’échelle.
La valorisation des boues de vidange illustre, elle aussi, l’écart entre potentiel technique et viabilité commerciale. DELVIC veut faire évoluer les stations de traitement vers des centres capables de produire des amendements pour les sols et de réutiliser l’eau épurée, notamment pour l’agriculture, dans le respect de critères sanitaires stricts. Mais le prix de vente constitue un obstacle majeur. « Au Sénégal, la tonne d’engrais chimiques coûte entre 300 000 et 400 000 francs CFA (environ 457 à 610 euros), alors qu’il est difficile de vendre plus de 50 000 francs CFA (environ 76 euros) la tonne de fertilisants issus des boues de vidange », explique Dr Bécaye Sidy Diop.
Cet écart complique la concurrence avec les engrais conventionnels, qui bénéficient de subventions publiques. Pour le dirigeant, les États doivent reconnaître la valeur agronomique des fertilisants organiques et accompagner leur développement. Encore faut-il garantir leur qualité sanitaire, maîtriser les coûts de production et de transport et s’assurer que les agriculteurs puissent les acheter.

Qui doit payer pour le service ?
Cette équation conduit à distinguer deux sources de revenus : le paiement du service de collecte et de traitement, d’une part, et la commercialisation des matières valorisées, d’autre part. « La collecte, le transport et le traitement ont un coût au quotidien. Il faut que leur financement soit organisé avec des recettes prévisibles », rappelle Dr Bécaye Sidy Diop. Les ventes de compost, de matières recyclées ou d’énergie peuvent améliorer l’équilibre, mais ne remplacent pas un financement pérenne du service de salubrité.
Le privé peut contribuer à l’exploitation et à la professionnalisation de la filière, à condition que les contrats soient clairs, les risques partagés et les paiements sécurisés. Certaines infrastructures lourdes ne peuvent toutefois pas reposer uniquement sur les investisseurs. « Nous avons essayé de voir si nous pouvions financer et exploiter nous-mêmes une station de traitement des boues de vidange. Nous nous sommes rapidement rendu compte que ce ne serait pas rentable. Ce type de financement relève de l’État, éventuellement en association avec des opérateurs privés », explique-t-il.
« Le recyclage seul ne suffit pas : il faut aussi réduire les déchets et favoriser le réemploi. » — Kherann Yao, fondateur de Green Ivory
Kherann Yao défend lui aussi des modèles hybrides combinant vente des matières, financement de la collecte, partenariats avec les entreprises et responsabilité élargie des producteurs. « La collecte et le transport peuvent coûter plus cher que la valeur des matières récupérées. Il faut des infrastructures, des débouchés stables et une responsabilité des producteurs pour financer la gestion des déchets qu’ils mettent sur le marché. Le recyclage seul ne suffit pas : il faut aussi réduire les déchets et favoriser le réemploi. »
Prévenir plutôt que réparer
Une autre piste consiste à intervenir avant que le déchet n’existe. Au Maroc, Souleymane Fassi Fihri, fondateur de Pure Water Solutions, a choisi de s’attaquer à la consommation d’eau en bouteille. L’entreprise distribue les fontaines à eau microfiltrée Castalie, selon un modèle par abonnement destiné aux hôtels, aux restaurants et aux entreprises. Elle compte aujourd’hui plus de 100 machines installées dans plus de neuf villes marocaines et emploie entre 15 et 20 personnes à temps plein.
Le principe repose sur une logique de service : plutôt que d’acheter des bouteilles d’eau à usage unique, les clients disposent d’une fontaine et de bouteilles en verre réutilisables. L’abonnement comprend l’installation et l’entretien des équipements. « Le déchet le plus facile à traiter, c’est celui qu’on ne produit pas », résume l’entrepreneur de 24 ans. En supprimant une partie des emballages, mais aussi les contraintes de transport et de stockage liées à l’eau embouteillée, le dispositif cherche à réduire simultanément l’empreinte environnementale et la facture des clients.
L’argument économique est central dans son développement commercial. Selon Souleymane Fassi Fihri, les entreprises clientes peuvent réduire leurs dépenses liées à l’eau par deux, trois, voire quatre, en fonction de leur situation. La réduction des déchets ne repose donc pas uniquement sur la sensibilisation environnementale : elle peut aussi devenir un levier de maîtrise des coûts pour les entreprises, à condition que le service proposé soit adapté à leurs besoins et à leur consommation.
Cette approche déplace ainsi la logique traditionnelle de l’économie circulaire. Il ne s’agit plus seulement de collecter, trier ou recycler ce qui a été jeté, mais de repenser en amont les modes de consommation. « L’avenir de l’économie circulaire en Afrique se joue moins dans le traitement des déchets que dans leur prévention », défend le fondateur de Pure Water Solutions. Le modèle privilégie l’usage plutôt que la possession de produits jetables, tout en confiant au fournisseur la maintenance des équipements.
« Quand une entreprise est propriétaire de ce qu’elle met sur le marché, le déchet, ça devient son problème. Son problème, ça veut dire son coût », explique-t-il. Cette logique incite les entreprises à prolonger la durée de vie des équipements et à réduire les emballages. Mais elle exige des capitaux pour financer les installations et un changement des habitudes de consommation. « Généralement, ça change plus lentement que les solutions », constate-t-il.
Reste donc à faire évoluer les habitudes de consommation et à convaincre les entreprises de changer leurs pratiques. Mais cette expérience illustre une autre voie de développement pour l’économie circulaire : faire de la prévention non pas une contrainte supplémentaire, mais un service rentable, dont les bénéfices environnementaux s’accompagnent d’économies mesurables.
Des déchets à l’industrie : la bataille de la valeur ajoutée
L’enjeu dépasse désormais la seule gestion des déchets. Il touche à la capacité des économies africaines à développer leurs propres technologies, à transformer localement leurs matières premières secondaires et à faire émerger des entreprises capables de rivaliser avec les filières industrielles conventionnelles. Le continent dispose d’un gisement considérable, mais le volume des déchets ne constitue pas, à lui seul, un avantage économique. Encore faut-il maîtriser les procédés, garantir la qualité des matières recyclées et créer des débouchés suffisamment solides pour leur donner une valeur durable.
La prochaine bataille ne sera donc pas seulement de savoir comment débarrasser les villes de leurs déchets, mais qui saura en tirer la plus grande valeur industrielle. Car derrière l’urgence sanitaire et environnementale se dessine aussi un enjeu de souveraineté : celui de ne pas exporter les matières à bas prix pour racheter, plus cher, les produits transformés ailleurs.

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