Parti de rien pour devenir l’un des artistes contemporains qui se vend le mieux, Aboudia a réussi là où bien d’autres ont échoué : passer le stade de la gloire éphémère et se faire un nom dans et hors des frontières de son pays. Si son ascension a coïncidé avec l’essor du marché de l’art africain, sa popularité, loin de l’effet de mode, ne fait que se renforcer d’année en année. La marque des grands.
Par Élodie Vermeil
Toutes proportions gardées, ceux qui ont refusé de donner sa chance à Aboudia lorsque, jeune diplômé de l’INSAAC (Institut national supérieur d’art et d’action culturelle d’Abidjan), il faisait la tournée des galeries dans l’espoir de se faire connaître, doivent aujourd’hui se sentir un peu comme Dick Rowe, le producteur qui passa à côté des Beatles. Deux décennies après ces années de galère, l’ancien « pensionnaire » de la gare d’Abobo (quartier populaire de la capitale économique ivoirienne) qui, fût un temps, troquait une toile contre un garba(2), figure parmi les signatures les plus recherchées des ventes d’art contemporain. En 2022, il s’impose comme l’artiste le plus vendu aux enchères, devant des sommités comme Damien Hirst, Yayoi Kusama, Mr Doodle et Banksy(3). Cette même année, Christies’s adjuge l’une de ses toiles pour la somme de 504 000 livres sterling (près de 600 000 euros), établissant un nouveau record de vente aux enchères pour l’artiste, dont les œuvres peuvent parfois s’envoler jusqu’à plus de dix fois leur estimation de base, avec des prix situés entre 100 et 200 000 dollars sur le marché primaire. Que de chemin parcouru pour celui qui s’était engagé dans la voie artistique contre l’avis de tous, et auquel ses enseignants prédisaient une carrière de tagueur ou au mieux, de peintre de rue…

«Artiste africain, c’est un tiroir, ça : tu ouvres et puis tu refermes et après on t’oublie. Je veux me défaire de ces étiquettes »
De L’Ombre…
Né en 1983 dans une petite localité proche d’Abengourou (Est de la Côte d’Ivoire), Aboudia – Abdoulaye Diarrassouba de son vrai nom – manifeste très tôt des dons pour le dessin, mais son père ne l’entend pas ainsi. À 15 ans, l’adolescent quitte donc le foyer familial pour poursuivre son rêve et intègre le Centre technique des arts appliqués de Bingerville (CTAA) dont il sortira diplômé en 2003, avant de poursuivre sa formation à l’INSAAC. Le jeune aspirant artiste galère un bon moment avant d’attirer l’attention : « Au départ, les galeristes refusaient mes tableaux, car ils considéraient que ce que je faisais était un peu fou-fou… enfin pas accessible quoi ». Qu’importe, Aboudia continue de travailler et élabore peu à peu sa propre écriture : des peintures stratifiées avec quantités variables de bâtons d’huile, de collages, de peinture en aérosol et de tags, qui reflètent la culture vibrante de l’art de la rue et l’agitation politique et sociale d’une société en proie à de profondes mutations, empruntant à l’art mural dans lequel il s’est spécialisé au CTAA. Son inspiration, il la trouve auprès des enfants des rues auxquels il s’identifie et dont il se veut l’ambassadeur. À la gare d’Abobo, il observe ces gamins livrés à eux- mêmes qui dessinent sur les murs avec tout ce qui leur tombe sous la main : charbon, kaolin, cailloux… Leurs graffitis naïfs nourriront son style instinctif et bariolé qu’il qualifie volontiers de nouchi. Porté par une foi inébranlable, le jeune homme approche les peintres, propose ses services, multiplie les ateliers. « C’est comme ça que j’aime faire : aller vers les autres, demander s’il n’y a pas quelque chose à faire. Sinon si tu restes assis et que tu attends, rien ne va se passer ». Et doucement, ses efforts commencent à payer : expositions collectives au Palais de la Culture, au Centre culturel français, à Stockholm… En 2010 il est repéré par Yacouba Konaté – critique d’art, philosophe, galeriste et curateur incontournable de la scène artistique ivoirienne et africaine – et rejoint l’exposition permanente de la BICICI (filiale locale de BNP Paribas ; à cette époque, le marché de l’art contemporain ivoirien étant encore peu développé et structuré, ce sont essentiellement l’initiative privée et le mécénat d’entreprise qui soutiennent les artistes). Une nouvelle exposition, prévue au Goethe Institut d’Abidjan, est annulée en raison de la crise postélectorale. Pendant la « bataille d’Abidjan », reclus dans l’atelier de la Villa Kaidin où il travaille en résidence, Aboudia choisit de consigner les turbulences de l’histoire de son pays en images, «comme le ferait un journaliste, mais avec des pinceaux ». Le résultat est saisissant : 21 toiles de grand format racontant la ville prise dans le feu des combats, qui feront le tour du monde après avoir été relayées par Finbarr O’Reilly, alors photographe pour l’agence Reuters.
« Au départ, les galeristes refusaient mes tableaux, car ils considéraient que ce que je faisais était un peu fou-fou… enfin pas accessible quoi »

… À La Lumière
Devant les œuvres de ce « gribouilleur céleste », les spécialistes s’enflamment, évoquant tour à tour la spontanéité brute d’un Basquiat, la force noire d’un Goya et l’urgence d’un Twombly. Très vite, le « petit prince du nouchi art » signe un contrat d’exclusivité avec la galerie Jack Bell (Londres) qui lui offre son premier solo show en 2011, tandis que la prestigieuse Saatchi Gallery fait l’acquisition de deux de ses toiles. « En janvier 2011, Aboudia n’avait pas l’eau courante. Cinq mois plus tard, il était devenu un artiste contemporain international », résume Jack Bell. En Côte d’Ivoire, c’est la jeune galeriste Cécile Fakhoury qui représente Aboudia et prend soin de sa notoriété en le faisant exposer dès 2012 avec l’illustre Frédéric Bruly Bouabré(4) pour l’exhibition inaugurale de sa galerie, intitulée Aujourd’hui je travaille avec mon petit-fils Aboudia – un coup de maître. « Aboudia est l’un des premiers artistes que j’ai rencontrés à Abidjan, explique la jeune femme. À l’époque, il était déjà dans le récit de cette ville, de ce pays et de ce continent […] Quand je commence à travailler avec un artiste, je me demande quelle sera la lecture de son œuvre dans 10, 50 ou 100 ans, et j’ai toujours eu la conviction que la peinture d’Aboudia résonnera encore pour les générations à venir. Son œuvre aura un sens et une importance dans l’histoire de l’art ». Sens et importance qui vont bien au-delà des étiquettes réductrices de type « illustrateur de guerre » ou « peintre africain » qu’on ne manque pas de lui coller à ses débuts. « C’est un tiroir, ça : tu ouvres et puis tu refermes et après on t’oublie. Tous les artistes du monde, quand ils deviennent célèbres, sont considérés comme des artistes internationaux, peu importe leur nationalité. Les artistes africains eux, restent des artistes africains, des artistes géographiques. Je veux me défaire de ces étiquettes », se défend le jeune prodige, aujourd’hui un artiste cosmopolite se déplaçant d’une culture à l’autre avec une aisance déconcertante. « Même si sa vision est ancrée dans ses racines ivoiriennes, Aboudia a su rapidement élargir son champ de réflexion et d’observation, amenant son œuvre dans un récit global. Un public de plus en plus large a été sensible à ce récit universel et de nombreuses expositions dans le monde depuis plus de 10 ans ont placé Aboudia sur la carte internationale de l’art contemporain », poursuit Cécile Fakhoury, en écho à Jack Bell qui, pour sa part, se réjouit de « voir le niveau d’engagement international dans la pratique d’Aboudia augmenter au fil des ans ». Et de fait, à partir de 2014 – année où il fait ses débuts aux États-Unis, accueilli par la galerie Ethan Cohen à New York – et l’exposition collective Pangaea : New Art from Africa and Latin America à la Saatchi Gallery de Londres, la cote du peintre s’envole. Ses œuvres commencent à intégrer certaines des collections les plus prestigieuses du monde (Jean Pigozzi, Frank Cohen, François Pinault…), une de ses toiles rencontre son premier pic de prix aux enchères, doublant les sommes atteintes l’année précédente par l’artiste, et les maisons de vente sont de plus en plus nombreuses à diffuser son travail : Millon, Piasa, Artcurial et Cornette de Saint-Cyr en France, Christies’s, Sotheby’s, Bonhams et Phillips à Londres. Sa signature est désormais installée au cœur des ventes les plus suivies par les collectionneurs internationaux d’art contemporain et les prix grimpent d’année en année, flirtant régulièrement avec les six chiffres. En 2021, les ventes aux enchères de ses œuvres totalisent 10,5 millions de dollars (9,7 millions d’euros), et selon la market place spécialisée Artprice.com, le chiffre d’affaires réalisé sur les adjudications de 2023 s’élève à 3,1 millions d’euros – en 2011 à ses débuts, un Aboudia se vendait entre 1 000 et 12 000 euros. Pour le marchand d’art Ethan Cohen, qui le représente aux États-Unis et lui a ouvert le marché asiatique, « c’est le plus gros vendeur [qu’il ait] rencontré… plus gros qu’Ai Weiwei ». Selon lui, il y aurait environ 450 collectionneurs d’Aboudia dans le monde.


Citoyen Du Monde, Entrepreneur Et Philanthrope
S’il profite sans complexe des avantages liés à la célébrité et de la liberté que lui procurent ses revenus, la notoriété n’est
pas montée à la tête d’Aboudia, qui vit et travaille aujourd’hui entre Abidjan et Brooklyn (« Mon quartier derrière Abobo », aime-t-il à plaisanter… et celui où naquit Basquiat), quand les besoins d’une exposition solo, collective ou toute autre manifestation artistique ne le mènent pas aux quatre coins du monde, de Joburg à Londres en passant par Djakarta, Venise, Dakar, Barcelone ou New Delhi. Aussi à l’aise en costard qu’en « culotte » (comprendre « short ») et maillot de corps, ce travailleur acharné brouille les frontières avec autant de plaisir qu’il mêle les géographies, abolissant les distances, tombant les barrières – dans son travail ou sa vie personnelle – et se créant son petit coin de paradis partout où il va. Loin de l’entre soi qui caractérise souvent le monde de l’art, il revendique son statut d’électron libre sans tutelle ni chapelle et cultive une familiarité bonhomme doublée d’une surprenante facilité d’accès. Aboudia s’amuse et « s’en fout de quelqu’un », comme on dit en Côte d’Ivoire : un jour il ouvre un complexe hôtelier de bord de mer à Jacqueville ; l’autre, il s’essaye à cosigner une ligne de vêtements et accessoires déclinant ses tableaux sur des sacs, blousons, bottes, baskets, tasses… ; une autre fois le voilà ambassadeur Pepsi Cola… Et entre-temps, ici et ailleurs, on le croise en compagnie de nombreuses personnalités influentes, de Didier Drogba à Francis Ngannou en passant par Ouattara Watts, Fabrice Sawegnon, Alpha Blondy, Mokobé, Wilfried Bony, Youssou N’dour, Youssoupha, Samuel Eto’o, et bien sûr le couple présidentiel ivoirien, qui lui a remis en septembre 2023 le Prix d’excellence pour le cinéma et les arts visuels, quand deux mois plus tard, le Prix international des musiques urbaines et du coupé décalé (PRIMUD) l’honorait d’un prix d’honneur, confirmant son statut d’artiste transversal à la popularité tout-terrain. « Le monde est une grande porte ouverte : trouve la bonne et laisse ouvert pour ceux qui viendront ensuite », peut-on lire sur l’un des nombreux posts de son compte Instagram. Ce dont acte. En 2018, l’artiste a aussi ouvert à Bingerville la Fondation Aboudia dont il a dessiné les plans et financé les travaux sur fonds propres, afin de soutenir la jeunesse – qu’il considère « primordiale pour l’avenir d’une nation » – à travers diverses actions caritatives (dons de nourriture ou de vêtements, paiement de frais de scolarité, organisation d’ateliers, etc.). « Mon écriture ne vient pas de moi, explique-t-il, je l’ai empruntée à la rue. Et l’action de ma fondation, c’est pour rendre ce que la rue m’a donné. » CQFD.

1. Des gens, une personne, un pote, un ami fidèle en nouchi (argot populaire ivoirien).
2. Plat populaire ivoirien à base de semoule de manioc et de poisson frit.
3. C’est ce qui ressort de l’étude Hiscox Artist Top 100, réalisée pour l’assureur Hiscox par la société de recherche et d’analyse ArTactic. Ses conclusions sont basées sur des œuvres d’art uniques réalisées après 2000 (plus de 23 000 lots de plus de 3 800 artistes), vendues aux enchères chez Christie’s, Sotheby’s et Phillips entre 2018 et 2022.
4. Découvert par Théodore Monod à la fin des années 50, révélé à l’international lors
de l’exposition Les Magiciens de la Terre, tenue à Beaubourg et à la Villette en 1989, Frédéric Bruly Bouabré (1923-2014), créateur d’un alphabet bété, est considéré comme un monument de l’art ivoirien.








