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Dynasties d’Affaires : Gloires Perdues et Guerres d’Héritiers

Alors qu’ils incarnaient autrefois le génie entrepreneurial africain, certains empires ont vacillé après la disparition de leurs fondateurs, jusqu’à s’éteindre. Voici cinq histoires emblématiques de ces success-stories africaines transformées en tragédies entrepreneuriales. Des récits qui montrent la difficulté à transformer une réussite individuelle en dynastie pérenne, et la nécessité de préparer sa succession.

Par Dani KIANIMI


Hier encore, elles brillaient ; mais à la mort du patriarche fondateur, ces puissantes entreprises familiales africaines se sont effondrées. L’absence de préparation de la succession est le dénominateur commun à ces tragédies. Comme l’explique Orphée Monnet Kébé, directrice générale de Gabriel Wealth Management, beaucoup de dirigeants ont une vision à court terme et ne prévoient pas la pérennisation de leur entreprise sur plusieurs générations. « Pour eux, « demain » se limite souvent à trois ou cinq ans », indique-t-elle. « Parler de mort demeure tabou, et préparer sa succession est perçu comme une remise en cause de leur pouvoir », renchérit Laurent Caizergues, directeur Afrique du groupe Laplace : « Ils sont nombreux à conserver ainsi le contrôle jusqu’au dernier souffle, sans organiser la transmission ». À quoi s’ajoute souvent une préférence donnée aux liens familiaux, au détriment des compétences professionnelles ; ce qui peut mener au pire, surtout dans un contexte d’instabilité réglementaire. « Faute de préparation patrimoniale et de structuration, nombre d’entreprises s’éteignent, non pas faute de marché, mais par absence d’anticipation », résume le gestionnaire de fortune. Les cinq récits qui suivent illustrent ces dynamiques.

OUMAROU KANAZOÉ
LE DÉCLIN D’UN MASTODONTE DES TRAVAUX PUBLICS AU BURKINA FASO

Oumarou Kanazoé avait bâti un empire dans les travaux publics burkinabè. Son groupe, OK, construisait barrages et routes, et ses dons finançaient la construction des lieux de culte. À sa mort, en 2011, son fils aîné Mady reprend les rênes, mais peine à maintenir le cap. En deux ans, le chiffre d’affaires s’effondre, passant de plus de 28 milliards de francs CFA (environ 42 millions d’euros) à moins de 6 milliards (9 millions d’euros). La disparition brutale de Mady Kanazoé, en 2016, finit de plonger OK dans la tourmente. Sans gouvernance familiale solide, les héritiers se dispersent, chacun suivant sa voie. Le colosse qui faisait la fierté du pays s’effondre.


GROUPE FOTSO
QUAND L’EMPIRE PANAFRICAIN SE FISSURE DE L’INTÉRIEUR

Le 19 mars 2020, l’homme d’affaires camerounais Victor Fotso meurt à l’âge de 93 ans, laissant derrière lui un empire fragilisé et une dynastie en guerre. Parti de rien, cet autodidacte avait bâti un géant industriel et financier : piles électriques, cahiers, distilleries, agroalimentaire, banque – avec la Commercial Bank Cameroun (CBC). Son groupe, qui à son apogée réalise 500 milliards de francs CFA (762 millions d’euros) de chiffre d’affaires et emploie 5 000 personnes, s’étend en Afrique de l’Ouest et centrale. Victor Fotso est alors l’un des plus grands capitaines d’industrie africains. Dans les années 2000, son fils Yves-Michel lui succède. L’héritier mise sur la finance et l’aviation… mais l’audace vire à la démesure : crédits excessifs, placements risqués, soupçons de malversations. La CBC est placée sous administration provisoire. Quant à Yves Michel Fotso, il sera condamné à perpétuité dans l’affaire « Albatros » (liée à un détournement de fonds pour l’achat de l’avion présidentiel). La chute est brutale. Les fleurons industriels du groupe s’effondrent, les usines ferment. Après la mort du patriarche, la succession entre 25 épouses et 121 enfants transformera l’empire en champ de bataille judiciaire.


WILLIAM DAMSEAUX ET ORGAMAN
L’ÉPOPÉE ET LE DÉCLIN DU GÉANT AGROALIMENTAIRE CONGOLAIS

William Damseaux, Belgo-Congolais autodidacte, avait fondé le groupe Orgaman qui produisait, transportait et distribuait viandes, poissons surgelés et produits alimentaires à travers toute la RDC, notamment les fameux poissons chinchards, surnommés « Thomson ». À son apogée, il employait près de 3 000 personnes et générait plus de 100 millions d’euros de chiffre d’affaires. Mais les turbulences politiques (zaïrisation sous Mobutu1, blocage des prix, etc.) vont fragiliser le groupe belge. Les choix financiers seront également risqués. En 2014, plusieurs filiales sont liquidées et c’est la fin de l’importation des « Thomson ». Avant sa mort le 20 septembre 2021, William Damseaux avait passé les rênes à son fils Jean-Claude. L’entreprise tente de se redéployer dans la prospection minière, la production caféière, l’élevage et l’immobilier, mais sans retrouver l’élan d’autrefois.

1.Nationalisation des entreprises et propriétés appartenant à des groupes étrangers.


PAUL SOPPO PRISO
FORTUNE ET BATAILLES JUDICIAIRES AU CAMEROUN

Paul Soppo Priso fut le premier milliardaire du Cameroun. Propriétaire d’immeubles, patron de sociétés, mécène et président de l’Assemblée territoriale, sa réussite a fait de lui une légende vivante, symbole de puissance et d’influence. Mais, à sa mort, en 1996, tout s’effondre. L’empire qu’il avait patiemment édifié (plus de cent immeubles et une dizaine d’entreprises florissantes) s’est transformé en saga judiciaire. Une success-story devenue tragédie familiale. Entre lenteurs judiciaires et querelles intestines, les héritiers Soppo Priso ne sont plus que les spectateurs impuissants d’un patrimoine qui leur échappe depuis près de 30 ans.


JORAM KAMAU ET TUSKYS
L’ASCENSION FULGURANTE ET LA CHUTE BRUTALE D’UN EMPIRE KÉNYAN

Dans les années 1980, Joram « Mzee » Kamau, ancien chauffeur devenu petit commerçant, ouvre une boutique de matelas à Rongai. En quelques années, il la transforme en un empire de la grande distribution : Tuskys, première chaîne de supermarchés d’Afrique de l’Est, avec plus de 60 magasins et plus de 6 000 employés. Mais à sa mort en 2002, la digue cède. Ses trois fils transforment l’héritage familial en combat fratricide. À partir de 2012, leurs rivalités éclatent au grand jour. Des audits sont commandés, des médiateurs appelés. En vain. La confiance est brisée, la marque entachée. Tuskys enchaîne ensuite les faux pas. En 2013, la tentative d’acquisition de la chaîne rivale se heurte au régulateur de la concurrence, entraînant des amendes et la fermeture des magasins. Les ambitions continentales du groupe sont freinées, et ses dettes dévorent l’empire. L’enseigne ne compte plus que quatre points de vente. En août 2023, la Haute Cour du Kenya abrège l’agonie du groupe en ordonnant sa liquidation complète. L’empire bâti par le chauffeur visionnaire disparaît, victime des querelles qui ont dévasté sa propre famille.



PRÉPARER SA SUCCESSION

Assurer la pérennité d’une entreprise familiale africaine ne relève pas du hasard, mais d’une préparation minutieuse, d’une gouvernance éclairée et d’une transmission réfléchie. Résumé des points à retenir.


FORMER TÔT LES FUTURS LEADERS

Orphée Monnet Kébé (Gabriel Wealth Management) conseille d’identifier les héritiers dès le départ et de les impliquer progressivement, même les plus jeunes, afin qu’ils comprennent le fonctionnement de l’entreprise dans sa globalité, de l’opérationnel à la gouvernance. « Il ne s’agit pas simplement de nommer un enfant à un poste, mais de lui donner une vision 360° de l’entreprise, à la fois verticale et horizontale », insiste-t-elle.


20 À 30 ANS POUR PRÉPARER LA RELÈVE

Si la compréhension transversale de l’entreprise est essentielle, elle doit s’accompagner d’une démarche inscrite dans le long terme. La transmission ne se fait pas en un jour : elle se prépare sur 20 à 30 ans. « Parfois, des enfants parachutés à des postes de direction ne comprennent pas la vision globale de l’entreprise et reproduisent uniquement ce que faisait le fondateur. Dans ce cas, dès que le père ou la mère disparaît, l’entreprise peut rapidement perdre sa cohérence », prévient l’experte en gestion de patrimoine. Laurent Caizergues ajoute : « Partout dans le monde, et en particulier en Afrique, les familles qui anticipent formeront les champions économiques de demain».


LE CONSEIL DE FAMILLE : ÉCOLE DE LA RESPONSABILITÉ

Distinguer l’aspect patrimonial de l’aspect opérationnel est impératif. Et cette séparation passe par la création de sociétés d’exploitation et de sociétés patrimoniales ou de holdings, par la mise en place de pactes d’actionnaires, mais aussi d’un conseil de famille. À la différence d’un conseil d’administration, organe légal qui se concentre sur la direction et le contrôle de l’entreprise, le conseil de famille «va gérer les enjeux familiaux et patrimoniaux », explique Laurent Caizergues. Dotée d’une charte familiale claire, cette instance permet à chaque membre de connaître son rôle et ses responsabilités.


GOUVERNANCE : DIVERSITÉ ET EXPERTISE

L’adoption d’une gouvernance moderne, ouverte à des compétences extérieures et appuyée par des conseillers patrimoniaux et juridiques, y compris internationaux, permettra de préparer efficacement la relève. Rappelant que l’avenir de l’Afrique dépend de la contribution de toutes et de tous, Laurent Caizergues précise qu’il est essentiel d’intégrer pleinement les femmes dans cette gouvernance.


UNE SOLIDE STRUCTURATION JURIDIQUE ET FISCALE

Autre impératif : structurer juridiquement et fiscalement l’entreprise, notamment par le biais de donations, de testaments, de pactes d’actionnaires et par la mise en place d’un family office. Celui-ci « permet de gérer les avoirs, planifier les investissements, diversifier les activités et préparer la transmission », souligne Orphée Monnet Kébé, qui insiste aussi sur l’importance de la gestion de fortune individuelle des dirigeants. Cette approche, souligne-t-elle, permet à chaque membre de la famille de comprendre l’impact de ses décisions sur le patrimoine familial et d’optimiser la transmission des biens sur plusieurs générations.


🔴 Retrouvez l’Intégralité du Focus Dynasties d’Affaires dans l’Édition 87 de Forbes Afrique

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