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La Petite Damba : l’Ambition d’un Champion Guinéen du Fonio

Après près de vingt ans passés aux États-Unis dans la tech, Fodé Youla a quitté Google et la data pour revenir en Guinée et se lancer dans un pari audacieux : industrialiser le fonio, une céréale ancestrale produite massivement dans le pays mais très peu transformée. Avec ses frères, au sein de l’entreprise familiale La Petite Damba, il veut bâtir une marque africaine capable de rivaliser avec les standards internationaux et de créer de la valeur sur place. Dans cet entretien, il revient sur son parcours, les défis techniques du fonio, la montée en puissance de leur nouvelle usine de Mamou, et l’ambition d’imposer un « Made in Guinea » crédible sur les marchés mondiaux.

Propos Recueillis Par Sylvain Comolet


Forbes Afrique : Vous avez passé près de vingt ans aux États-Unis dans la tech, entre Accenture et Google. Qu’est-ce qui vous a poussé à tout quitter pour revenir en Guinée et vous lancer dans le fonio ?

Fodé Youla : Je travaillais dans le cloud, la data, le big data… mais j’avais le sentiment que, malgré la technicité des projets, l’impact restait limité. En parallèle, ma mère, qui faisait de l’import-export de produits africains, envoyait du fonio en vrac à New York. Très sportif, je consommais beaucoup de quinoa : c’est ce parallèle qui m’a intrigué. On a fait analyser le fonio en laboratoire et découvert que ses valeurs nutritives rivalisaient avec celles du quinoa. C’est là que j’ai compris qu’on tenait un produit africain sous-valorisé, avec un vrai potentiel. À partir de ce moment, l’idée de rentrer en Guinée et de construire quelque chose de concret s’est imposée.


Le fonio est pourtant produit massivement en Guinée. Pourquoi n’a-t-il jamais vraiment décollé ?

F. Y. : D’abord parce que c’est une graine extrêmement petite et très difficile à traiter. Le fonio sort du champ avec du sable, parfois des impuretés, et il doit être décortiqué, lavé et précuit avant d’être consommable. Traditionnellement, les femmes effectuent ce travail à la main, avec des calebasses, en utilisant la différence de densité entre le sable et le grain. C’est un savoir-faire magnifique, mais il peut prendre des heures. Résultat : le fonio reste associé à la pénibilité, donc à une consommation occasionnelle, voire cérémoniale. Ensuite, il n’y avait pas d’infrastructures industrielles adaptées. Tant que vous ne pouvez pas garantir l’absence de sable ou une cuisson uniforme, vous ne pouvez pas prétendre aux marchés internationaux.


Comment êtes-vous passés d’une production artisanale à un modèle industriel ?

F. Y. : Pendant cinq ans, nous étions volontairement limités à 60 tonnes par an, parce que nous ne voulions pas sacrifier la qualité. Mais cette contrainte limitait mécaniquement notre croissance. On a donc cherché, voyagé, testé des machines aux États-Unis, en Chine, au Nigéria. Finalement, on a conçu une ligne complète, adaptée à la taille du fonio : décorticage en continu, nettoyage par différence de densité, lavage final traditionnel pour éliminer le dernier grain de sable, séchage mécanique et précuisson contrôlée. Aujourd’hui, avec l’usine de Mamou, 1 200 m² d’équipements, nous passons à 450 tonnes par an. C’est un changement d’échelle.

« Avec l’usine de Mamou, 1 200 m² d’équipements, nous passons à 450 tonnes par an. C’est un changement d’échelle »

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Quels ont été les principaux obstacles techniques pour atteindre cette qualité « 100 % sans sable » ?

F. Y. : L’exigence clé, c’était de ne jamais dégrader le produit. Les machines existantes cassent souvent le fonio ou laissent trop d’impuretés. Nous voulions au contraire un grain intact, propre, régulier. On a appris en observant les pratiques traditionnelles et en essayant de les traduire industriellement. Les femmes utilisent l’eau, la rotation, la densité : nous avons conçu des équipements qui reproduisent ces principes à grande échelle. On a aussi investi dans le séchage mécanique pour éviter l’exposition au soleil, au vent et aux poussières. Pour un grain aussi petit, atteindre 99,99 % de pureté est un défi technologique. C’est ce qui fait notre différence.

« Pour un grain aussi petit, atteindre 99,99 % de pureté est un défi technologique. C’est ce qui fait notre différence »


La transformation locale reste l’un des points faibles de l’agribusiness guinéen. Comment La Petite Damba s’inscrit-elle dans cette dynamique de montée en gamme ?

F. Y. : Nous sommes une entreprise familiale, portée par quatre frères et inspirée par notre mère, une vraie business woman. Notre vision est simple : créer la valeur ici. Pendant trop longtemps, la Guinée a exporté des matières premières sans transformation. Le fonio peut être l’exemple inverse. Si on le transforme localement, si on maîtrise les normes, le packaging, la traçabilité, alors il peut entrer dans les circuits organisés, dans les hôtels, les supermarchés, les distributeurs étrangers. Il peut devenir un produit guinéen premium. Notre ambition n’est pas seulement d’exporter, mais d’élever les standards du pays.

« Notre ambition n’est pas seulement d’exporter, mais d’élever les standards du pays »


Le marché local peut-il absorber des volumes croissants alors que le riz reste largement dominant ?

F. Y. : La vérité, c’est que le fonio reste cher pour beaucoup de ménages guinéens. Le kilo de riz est autour de 0,7 euro, alors que le fonio peut monter à 2 euros ou plus. Notre défi est de réduire cet écart grâce à l’échelle industrielle. Le fonio a un avantage nutritionnel énorme : un index glycémique très bas, idéal pour les diabétiques, un bénéfice que beaucoup de Guinéens ignorent encore. Notre mission est aussi pédagogique : expliquer pourquoi ce produit, longtemps perçu comme réservé aux malades ou aux cérémonies, a sa place dans l’alimentation quotidienne.


Vous parlez souvent du parallèle avec le quinoa. Le fonio peut-il connaître la même trajectoire ?

F. Y. : Le quinoa était considéré comme la nourriture des paysans pauvres en Amérique du Sud avant de devenir une star mondiale. Le fonio a un potentiel similaire, voire supérieur : il pousse sans engrais, résiste à la sécheresse, et la Guinée produit plus de 70 % de l’offre mondiale. Ce qui manque, ce n’est pas la production, mais la transformation, les volumes industriels, la constance qualitative. Si la filière s’organise, oui, le fonio peut devenir le quinoa africain. Et il peut porter avec lui une image forte : celle d’un produit authentiquement africain qui réussit à l’international.

« Le fonio pousse sans engrais, résiste à la sécheresse, et la Guinée produit plus de 70 % de l’offre mondiale »


Où voyez-vous La Petite Damba dans cinq ans ?

F. Y. : Nous voulons être l’un des leaders africains du fonio, avec une marque forte, des volumes capables de répondre aux distributeurs internationaux, et un produit exemplaire sur le plan qualitatif. D’ici cinq ans, nous voulons aussi diversifier notre gamme : mangues séchées, produits transformés, autres céréales locales. La vision, c’est de bâtir une marque africaine de qualité mondiale. Et surtout, de montrer que l’on peut créer de la valeur ici, avec des produits africains, en respectant nos traditions mais en adoptant les standards les plus élevés.


Pour conclure, quel message souhaitez-vous faire passer aux Guinéens qui suivent votre aventure ?

F. Y. : Déjà, merci pour l’interview, merci de m’écouter et de découvrir ce produit. La Petite Damba, c’est d’abord une entreprise familiale pensée par une maman très business orientée et portée aujourd’hui par les frères. On s’est vraiment donné pour objectif de créer une marque de fierté guinéenne, quelque chose dont tout le monde puisse se réclamer. Le fonio n’est qu’un début : nous avons aussi les mangues séchées, d’autres produits arriveront, toujours avec la même ambition de qualité et de modernisation. Ce que je veux dire, c’est qu’on n’est pas obligés d’attendre que les grandes marques étrangères valorisent nos ressources. On peut le faire nous-mêmes, ici, en Guinée, avec sérieux, avec des standards élevés. Et je crois profondément que c’est comme cela que notre pays changera d’image et créera plus d’opportunités pour tous.

« On s’est vraiment donné pour objectif de créer une marque de fierté guinéenne, quelque chose dont tout le monde puisse se réclamer »


Retrouvez Ici l’intégralité de l’Entretien Vidéo de Fodé Youla

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