Dix-sept métaux discrets, mais aux propriétés magnétiques et optiques uniques, redessinent aujourd’hui la carte de la géoéconomie mondiale. Molécules invisibles de la puissance technologique, les « terres rares » imposent leur loi dans la fabrication des smartphones, des moteurs des voitures électriques, des missiles hypersoniques ou encore des semi-conducteurs… Dans cette bataille silencieuse pour le contrôle technologique, l’Afrique se révèle comme l’un des plus grands réservoirs stratégiques de la planète.
Par Patrick Ndungidi
Minéraux aux pouvoirs extraordinaires, les terres rares sont le cœur stratégique de la puissance technologique moderne. Des voitures électriques aux smartphones, des machines industrielles aux avions et fusées en passant par les systèmes militaires, ces 17 « métaux stratégiques » (voir encadré ci-dessous) alimentent le moteur invisible du monde high- tech. Actuellement, la Chine règne en maître absolu. Elle possède les plus vastes réserves, en est le premier producteur mondial et concentre 90 % du raffinage. Résultat : une dépendance massive de la part des États-Unis et de l’Union européenne, qui s’efforcent désormais de desserrer l’étau. Face à ce verrou, ces grandes puissances se tournent vers l’Afrique, où les réserves sont immenses mais encore largement inexploitées, malgré quelques projets d’exploration. « Avec les besoins croissants liés aux technologies de pointe, notamment l’intelligence artificielle, la demande de terres rares explose. Les États-Unis et l’Union européenne cherchent désormais à réduire leur dépendance face à la Chine, ce qui va entraîner un regain massif d’intérêt et d’investissements dans les terres rares africaines », indique Claude Kabemba, directeur exécutif de Southern Africa Resource Watch (SARW), organisation de recherche et de plaidoyer qui surveille les activités des entreprises et des États dans l’extraction des ressources naturelles en Afrique australe.
Définition: L’expression « Terres rares » désigne les 15 lanthanides (Lanthane, Cérium, Praséodyme, Néodyme, Prométhium, Samarium, Europium, Gadolinium, Terbium, Dysprosium, Holmium, Erbium, Thulium, Ytterbium, Lutétium), auxquels s’ajoutent le Scandium (Sc) et l’Yttrium (Y).
Un Trésor Africain Longtemps Ignoré
Avec 64 gisements répertoriés et un potentiel de plus d’un milliard de tonnes d’oxydes de terres rares (OTR), l’Afrique est un coffre-fort de terres rares, mais encore largement fermé. Ses principales réserves sont situées en Afrique de l’Est et australe, formant un axe stratégique au cœur d’une région où les enjeux miniers explosent. « Les études géologiques montrent que l’Afrique détient environ 18 % des réserves mondiales de terres rares », fait savoir Claude Kabemba. Dans cette dynamique, Benchmark Mineral Intelligence prédit que le continent devrait contribuer, de manière significative, à l’approvisionnement mondial en terres rares, passant de près de zéro à environ 9 % d’ici 2029. Déjà, indique la même source, 37 % de cette future production est déjà engagée auprès d’acheteurs chinois, tandis que le reste attise les appétits des pays occidentaux.
« Avec 64 gisements répertoriés et un potentiel de plus d’un milliard de tonnes d’oxydes de terres rares (OTR), l’Afrique est un coffre-fort de terres rares, mais encore largement fermé »
Des Pionniers Déjà à l’Oeuvre
Même si l’Afrique n’a pas encore libéré tout son potentiel, certains pays ont déjà pris les devants. En 2021, selon le Centre africain de développement minier de l’Union africaine, Madagascar se classait sixième producteur mondial des terres rares, avec 6 800 tonnes (2 %), suivi du Burundi en 11e position avec 200 tonnes, avant l’arrêt brutal de la mine de Gakara. Un différend avec les autorités burundaises sur le partage des revenus a mis fin à l’exploitation de ce site, premier projet industriel de terres rares du continent, lancé en 2017 par la société britannique Rainbow Rare Earths. Gakara, qui abrite 1,2 million de tonnes de réserves, exploitables sur au moins 25 ans, représentait jusqu’à 15 % des exportations minières du Burundi avant 2021.

Des Projets en Développement
Mais alors que certains projets ont calé, d’autres accélèrent. D’ici 2029, plusieurs nouvelles mines devraient entrer en production. En Tanzanie, la mine de Ngualla, initialement opérée par Peak Rare Earths, puis reprise par le chinois Shenghe Resources, affiche une ambition colossale : 37 200 tonnes de concentré par an pendant 20 ans. Plus au sud, l’Afrique du Sud mise sur le site minier de Phalaborwa, géré par Rainbow Rare Earths, qui prévoit la production de 1 900 tonnes annuelles d’oxydes destinés aux aimants high-tech sur 16 ans. « C’est l’un des gisements de terres rares les plus importants et les plus avancés du continent », explique Claude Kabemba.
« L’Afrique devrait contribuer de manière significative à l’approvisionnement mondial en terres rares, passant de près de zéro à environ 9 % d’ici 2029 »
L’Angola, quant à lui, joue gros avec la mine de Longonjo, portée par la britannique Pensana et idéalement située près du corridor de Lobito. L’objectif : 20 000 tonnes de MREC (Mixed Rare Earth Carbonate) dès 2027, avec un potentiel de montée à 40 000 tonnes sur 20 ans. «L ’Angola est peut-être le pays africain où les réserves connues de terres rares sont les plus importantes. Les États-Unis s’y intéressent probablement bien davantage qu’on ne le pense », souligne l’expert.
Le Malawi, lui, avance ses propres cartes maîtresses. Les projets Kangankunde et Songwe Hill pourraient faire basculer le pays dans la cour des grands. Songwe Hill, développé par l’entreprise canadienne Mkango Resources, promet 8 425 tonnes par an sur 18 ans. À l’ouest, le Nigéria se rêve en géant mondial. En 2024, le pays a produit 13 000 tonnes, selon l’United States Geological Survey. Et le pays voit grand : le 22 juin 2025, le ministre nigérian des mines, Henry Dele Alake, a annoncé un investissement de 400 millions de dollars d’Hasetins Commodities Ltd pour bâtir la plus grande usine africaine de traitement de terres rares et de minéraux critiques dans l’État de Nasawara, au centre du pays.
La Zambie ne reste pas en retrait et accélère l’exploration avec les projets Kesya (Antler Gold) et Nkombwa Hill (x-RAM Traws Mining). Dans d’autres pays, comme en République démocratique du Congo (RDC), les terres rares restent largement absentes des débats et des politiques, faute de gisements commerciaux identifiés, mais le potentiel est considérable. « Compte tenu de l’immensité du territoire et sachant que des pays voisins comme le Burundi disposent déjà de terres rares, c’est juste une question de temps avant que la RDC ne devienne elle aussi un espace d’intérêt majeur, voire un futur producteur de terres rares », prédit Claude Kabemba.
Négociation : l’Afrique en Position de Faiblesse
Dans cette ruée mondiale vers les terres rares, l’Afrique se retrouve donc au cœur du jeu mais, comme souvent, sans les cartes en mains et encore prisonnière de son rôle historique de pourvoyeuse de matières premières à bas prix. L’angle mort? Les données géologiques et la gouvernance. Dans la plupart des pays concernés, l’exploitation et l’exploration sont aux mains d’entreprises étrangères. Elles réalisent les études, découvrent les gisements, évaluent les réserves… et arrivent à la table des négociations avec dix longueurs d’avance. Les États africains, eux, négocient dans le brouillard. Le résultat est connu : contrats déséquilibrés, exportations brutes, valeur ajoutée captée ailleurs. « Beaucoup de pays ne savent pas réellement ce qu’ils possèdent. Ce sont les entreprises étrangères qui détiennent les données, et elles négocient donc à leur avantage », explique Claude Kabemba. L’autre nœud du problème reste l’absence de vision, car les décisions se prennent dans l’urgence. Et la gestion des terres rares n’échappe pas à ce piège. Leur importance stratégique n’est que récemment entrée dans les radars politiques. « Dans presque tous les pays africains, il n’existe aucune stratégie claire. On adopte une approche de court terme, sans réfléchir à ce que l’on veut faire des terres rares dans 10 ou 20 ans », observe Claude Kabemba.
Rompre Avec le Scénario du Pillage Silencieux
Alors, comment reprendre la main face à des acteurs aussi puissants que les États-Unis, l’Union européenne, la Russie ou la Chine ? La seule stratégie viable, à court terme, selon Claude Kabemba, est de mutualiser les ressources, d’harmoniser les règles et de créer un rapport de force collectif. « Les pays africains producteurs de terres rares devraient s’unir pour créer un bloc régional capable de fixer des règles et imposer des conditions d’accès. Seuls, ils n’ont aucun poids ; ensemble, ils peuvent peser face aux grandes puissances », confie le directeur exécutif du SARW. La bonne nouvelle est que dans la plupart des pays, l’exploitation des terres rares n’en est encore qu’à ses débuts. Une chance pour les États africains d’adopter des lois cohérentes, de mettre en place une gouvernance transparente, de mettre en place une stratégie à long terme et d’imposer des normes sociales et environnementales strictes. L’enjeu, pour l’Afrique, est de rompre avec le modèle extractif traditionnel et de briser le cycle du pillage, en dictant les conditions d’accès à ses terres rares, en fixant ses propres règles d’exploitation, en pesant réellement dans les négociations globales et en se positionnant au cœur du puzzle géopolitique des terres rares.
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