En 2025, la Guinée compte plus de 14 millions de connexions mobiles et près de 4 millions d’internautes d’après Digital Reportal (sur environ 18,3 millions d’habitants). Derrière ces chiffres, un enjeu : structurer un marché encore inégalement couvert, renforcer la qualité de service, sécuriser les usages et préparer l’arrivée des technologies de nouvelle génération. C’est précisément l’une des missions de l’Autorité de régulation des postes et télécommunications (ARPT), qui mène depuis quelques années une modernisation du cadre numérique guinéen. Dans cet entretien, son directeur général revient sur les priorités et réformes engagées.
Propos Recueillis Par Pokou Ablé
Forbes Afrique : En 2025, la Guinée compte plus de 14 millions de connexions mobiles mais moins de 4 millions d’internautes selon Data Reportal. Comment expliquez-vous cet écart ?
Mamady Doumbouya : La quasi-totalité de la population dispose aujourd’hui d’un accès à la téléphonie mobile, mais l’usage de l’internet reste encore limité par plusieurs facteurs : le coût de l’équipement, le pouvoir d’achat, la couverture des zones rurales et la qualité de service dans certaines régions. Notre rôle à l’ARPT est précisément de travailler sur ces leviers : extension de la couverture, obligations de qualité imposées aux opérateurs, baisse progressive des coûts d’accès et amélioration de l’expérience utilisateur. La dynamique est engagée, mais la transformation doit rester progressive et structurée.
Quel est aujourd’hui l’état réel du marché des télécoms guinéen ?
M. D. : Le marché est mature sur la voix, en forte croissance sur la data, mais encore en phase de consolidation sur les services numériques à valeur ajoutée. La concurrence existe, les investissements se poursuivent, mais nous devons désormais passer d’une logique d’expansion à une logique de qualité, de résilience des réseaux et de sécurité des usages.
« Nous devons désormais passer d’une logique d’expansion à une logique de qualité, de résilience des réseaux et de sécurité des usages »
L’extension de la couverture reste un enjeu majeur. Où en est-on concrètement ?
M. D. : Il subsiste encore plusieurs centaines de zones peu ou pas couvertes. C’est une réalité que nous regardons sans complaisance. Nous travaillons à travers des mécanismes d’obligations de service universel, d’incitations à l’investissement et de mutualisation des infrastructures. L’objectif n’est pas seulement de couvrir le territoire, mais de garantir une couverture utile : une connexion stable, exploitable pour l’éducation, les services publics, la santé, l’agriculture et l’entrepreneuriat.

La qualité de service est une préoccupation récurrente des usagers. Vous sentez-vous aujourd’hui en capacité d’y répondre efficacement ?
M. D. : La qualité de service est devenue l’un de nos axes prioritaires. Nous avons renforcé les dispositifs de contrôle, multiplié les audits techniques et accru les sanctions en cas de manquements. Mais la régulation moderne ne repose pas uniquement sur la sanction. Elle repose aussi sur la transparence, la publication d’indicateurs, l’information du consommateur et le dialogue permanent avec les opérateurs. Le citoyen doit pouvoir comparer, comprendre et choisir en connaissance de cause.
« Le citoyen doit pouvoir comparer, comprendre et choisir en connaissance de cause »
La 5G est-elle un sujet pour la Guinée à court terme ?
M. D. : La 5G est un sujet de préparation, pas encore de déploiement massif. Avant la 5G, nous devons consolider la 4G, la rendre accessible au plus grand nombre, fiabiliser les réseaux existants et garantir la viabilité économique des investissements. La 5G n’est pas une fin en soi. Elle sera utile si elle sert l’industrie, la logistique, les objets connectés, les services publics intelligents. Nous travaillons dès maintenant sur le cadre réglementaire pour être prêts le moment venu.

Le développement des usages numériques pose aussi la question de la protection des consommateurs. Quels sont aujourd’hui les principaux motifs de réclamation des usagers ?
M. D. : Les réclamations portent principalement sur trois sujets : la qualité de la connexion, la facturation des services data et la gestion des services à valeur ajoutée. Ce sont des préoccupations légitimes. Nous avons donc mis en place un dispositif structuré de traitement des plaintes, avec des délais encadrés et des obligations de réponse imposées aux opérateurs.
« La protection de l’usager est désormais un pilier central de notre action »
Nous travaillons également sur une meilleure information des consommateurs, car beaucoup de litiges naissent d’une mauvaise compréhension des offres. La protection de l’usager est désormais un pilier central de notre action. Une régulation moderne ne peut exister sans un citoyen informé, respecté et protégé.
Tout ceci fait du numérique un enjeu de souveraineté. Comment l’ARPT se positionne-t-elle sur cette dimension ?
M. D. : La souveraineté numérique est aujourd’hui indissociable de la souveraineté économique. Ce qui recouvre plusieurs aspects : la sécurité des données, l’hébergement local, la résilience des réseaux, mais aussi la capacité de l’État à maîtriser ses infrastructures critiques. L’ARPT travaille sur ces sujets en lien avec les autres institutions publiques. La construction de data centers, l’encadrement du trafic international, la sécurisation des flux et la lutte contre la fraude sont désormais des sujets stratégiques.
Vous êtes également impliqué au niveau régional à travers le Conseil africain des régulateurs (CAR), que vous présidez actuellement. En quoi cette instance est-elle stratégique pour la Guinée ?
M. D. : Le Conseil africain des régulateurs est un espace de coordination essentiel. Il permet d’harmoniser les cadres réglementaires, de partager les retours d’expérience entre pays et d’anticiper les grandes mutations technologiques à l’échelle continentale.
« La régulation ne peut plus être pensée uniquement à l’échelle nationale. Les enjeux sont désormais régionaux »
Pour la Guinée, c’est un outil d’alignement sur les standards africains et internationaux, mais aussi un levier d’influence. La régulation ne peut plus être pensée uniquement à l’échelle nationale. Les enjeux sont désormais régionaux : roaming, cybersécurité, interconnexion, data centers, fiscalité du numérique.

Justement, dans cette même logique d’influence, la Guinée a accueilli le Transform Africa Summit (TAS), événement phare de Smart Africa…
M. D. : Tout à fait. Ce sommet a positionné la Guinée dans l’agenda numérique continental. Il a renforcé notre crédibilité, accéléré certaines coopérations techniques et créé une pression positive sur l’exécution des réformes.

Avant de prendre la tête de l’ARPT, vous dirigiez l’Agence nationale du service universel des télécommunications et de l’économie numérique (ANSUTEN). En quoi ce passage par l’opérationnel de terrain a-t-il influencé votre approche de la régulation ?
M. D. : Cette expérience a été déterminante. À l’ANSUTEN, nous étions au contact direct des réalités du terrain : zones blanches, fractures d’accès, besoins des populations rurales, contraintes techniques et économiques des déploiements. Cela donne une lecture très concrète du numérique, loin des seules logiques théoriques. Aujourd’hui à l’ARPT, cette connaissance opérationnelle me permet d’avoir une régulation plus pragmatique, mieux connectée aux réalités des territoires. L’ANSUTEN déploie, l’ARPT régule : les deux rôles sont complémentaires. L’un ne peut être efficace sans l’autre.
Comment l’ARPT accompagne-t-elle les startups et les acteurs guinéens de la Tech ?
M. D. : Notre rôle est de créer un environnement réglementaire favorable à leur émergence. Cela passe par la simplification des procédures d’agrément, l’adaptation des cadres juridiques aux nouveaux métiers du numérique, et la reconnaissance de nouveaux modèles économiques.
Enfin, quel est votre cap pour l’ARPT à l’horizon 2030 ?
M. D. : D’ici 2030, nous voulons une régulation moderne, crédible et alignée sur les standards internationaux. Une ARPT capable d’anticiper les mutations technologiques, de protéger efficacement les consommateurs, de sécuriser les réseaux et d’attirer des investissements durables. Notre objectif est clair : faire du numérique un moteur de développement.
