« En valorisant son patrimoine, l’Afrique peut non seulement préserver son héritage, mais aussi renforcer sa place sur la scène économique mondiale ». Au fil d’un parcours exceptionnel, Mehdi Qotbi a investi la création artistique et l’engagement culturel d’une même exigence : transmettre, relier et ouvrir des horizons. Entretien avec un artiste et médiateur culturel, pour qui l’art demeure, au-delà des frontières, un acte de lumière et de partage. Entretien
Propos recueillis Par Élodie Vermeil
Forbes Afrique : Votre parcours vous place à la croisée de l’art et de l’institution. Comment décririez-vous la tension entre votre formation d’artiste et votre rôle de médiateur culturel au Maroc et à l’international ?
Mehdi Qotbi : Effectivement, mon parcours se situe à la croisée de l’expression personnelle et de la structure collective. C’est précisément dans cet équilibre dynamique entre l’intime de la création et l’exigence de l’action que réside une démarche riche et féconde. Ma formation m’a appris à regarder le monde avec sensibilité, à le questionner et à expérimenter sans cesse. Ce regard continue de nourrir ma pratique institutionnelle, notamment en tant que président de la Fondation nationale des musées du Maroc. Mon expérience personnelle m’a convaincu que l’art ne doit pas être un privilège réservé à une élite, mais un bien commun à partager. C’est pourquoi la démocratisation de l’art et de la culture est au cœur de notre mission. À l’international aussi, je porte cette vision d’un art vecteur de dialogue entre les cultures, capable de tisser des liens entre les peuples et de construire des ponts plutôt que des frontières.
« La démocratisation de l’art et de la culture est au cœur de notre mission »
Vous êtes né en 1951 à Rabat, avez ensuite étudié à Toulouse et vécu longtemps à Paris. Comment cette géographie intime a-t-elle façonné votre sensibilité artistique et votre conception du « chez-soi » ?
M. Q. : Cette géographie intime, comme vous l’appelez, a nourri ma sensibilité. Rabat, d’abord, m’a offert une première relation à la lumière, aux couleurs, aux rythmes du quotidien. Toulouse a été pour moi le lieu de l’apprentissage, de la curiosité, de l’ouverture. Paris, avec sa richesse culturelle et sa diversité humaine, m’a permis de découvrir des références artistiques européennes qui ont élargi mon horizon tout en me permettant de mieux comprendre mes propres racines. Ceci m’a appris que le « chez-soi » n’est pas nécessairement un lieu fixe, mais plutôt un espace intérieur que l’on construit à travers les expériences, les rencontres et les émotions. C’est une mémoire en mouvement, un va-et-vient entre l’ici et l’ailleurs. Mon art est sans doute le reflet de ce cheminement.
Comment vivez-vous, en tant qu’artiste, le fait d’être aussi président de la Fondation nationale des musées du Maroc ? Où se situe la frontière entre la pratique artistique et l’action institutionnelle ?
M. Q. : Être artiste ne fait qu’enrichir mon rôle en tant que président de la Fondation nationale des musées, m’incitant à penser les musées comme des lieux vivants de rencontre, de dialogue, de partage et d’ouverture. Pour moi, il n’existe pas de frontière entre la création et l’engagement institutionnel. L’un éclaire l’autre. Créer, c’est déjà interroger le monde, et diriger une institution culturelle, c’est prolonger ce questionnement à travers des actions concrètes, des expositions, des partenariats, des projets éducatifs… Il s’agit toujours de faire acte de création au service du lien humain.
« Pour moi, il n’existe pas de frontière entre la création et l’engagement institutionnel. L’un éclaire l’autre »
La Fondation a profondément transformé le paysage muséal marocain. Selon vous, quelles sont les spécificités d’un modèle de musée africain aujourd’hui ?
M. Q. : Un musée africain aujourd’hui ne peut être réduit à un format standard. Ce qui fait sa singularité, c’est sa vocation à refléter la diversité des histoires, des cultures et des expériences africaines, tout en s’ouvrant au monde. C’est un musée qui doit interroger les récits dominants, valoriser les mémoires plurielles, et qui se construit dans un rapport vivant à la communauté, à la transmission et à la création contemporaine.
Comment définissez-vous la diplomatie culturelle du Maroc dans le contexte africain et méditerranéen ?
M. Q. : Le Maroc occupe une position géographique unique ; il est un véritable carrefour entre l’Afrique et la Méditerranée. Ceci lui confère un rôle clé dans la promotion d’un dialogue culturel dynamique et ouvert pour tisser des liens solides entre des identités riches et variées. Toute culture ne peut pleinement s’épanouir que lorsqu’elle s’ouvre à son environnement international. Consciente de cette réalité, la Fondation nationale des musées a intensifié ses actions de diplomatie culturelle, en s’engageant activement dans la construction de ponts avec nos voisins africains et méditerranéens. Ce qui permet de construire des liens durables, de favoriser la circulation des œuvres et des savoirs, de promouvoir notre patrimoine et de bâtir un climat de confiance.
« La Fondation nationale des musées a intensifié ses actions de diplomatie culturelle, en s’engageant activement dans la construction de ponts avec nos voisins africains et méditerranéens »
Quelle est votre approche de la décentralisation culturelle : comment faire exister des musées dans des régions éloignées des grands centres ?
M. Q. : À la Fondation nationale des musées, notre mission fondamentale a toujours été de rendre l’art et la culture accessibles à tous. Faire exister des musées dans des régions éloignées implique d’abord une approche profondément ancrée dans les réalités locales. Il ne s’agit pas de transposer un modèle, mais de construire ces institutions avec les habitants, les collectivités territoriales et les acteurs culturels locaux. Ces musées doivent devenir des lieux vivants, qui reflètent le patrimoine spécifique de chaque région, son identité et son histoire… Le numérique peut également jouer un rôle essentiel pour enrichir l’expérience culturelle : expositions virtuelles, des visites interactives et des ressources pédagogiques accessibles à distance. La vision est claire : faire rayonner la culture partout, pour que chaque région puisse s’épanouir à travers ses musées, et que chaque citoyen, quel que soit son lieu de vie, puisse accéder à la beauté et à la lumière de l’art.
Quelles sont, selon vous, les conditions pour qu’un pays africain puisse transformer la culture en levier économique durable ?
M. Q. : L’Afrique est un continent d’une richesse inestimable. Chaque pays détient un trésor de langues, de savoir-faire ancestraux, d’arts vibrants, de musiques envoûtantes et de traditions uniques, formant une mosaïque de créativité sans pareil. Transformer ce foisonnement culturel en un levier économique durable constitue une voie incontournable pour le développement harmonieux du continent. En valorisant son patrimoine, en l’intégrant aux chaînes de valeur modernes, et en soutenant les talents locaux, l’Afrique peut non seulement préserver son héritage, mais aussi créer des emplois, stimuler l’innovation et renforcer sa place sur la scène économique mondiale.
« L’Afrique est un continent d’une richesse inestimable »
Vous avez longtemps défendu l’autonomie de la création face au marché. Quelle est votre lecture du boom actuel de l’art africain contemporain et de sa financiarisation croissante ?
M. Q. : Les créateurs contemporains africains nous donnent à voir, aujourd’hui, une Afrique qui s’ouvre au monde et s’exprime à travers plusieurs registres créatifs. Ce qui permet des initiatives nouvelles qui soutiennent et font connaitre la création contemporaine africaine dans plusieurs pays. Le marché de l’art africain est en pleine effervescence et croissance. Actuellement, les collectionneurs étrangers s’intéressent de plus en plus aux œuvres africaines et les galeries d’art et musées, à travers le monde, collaborent avec des artistes issus du continent afin de réaliser des projets communs. La création de foires annuelles spécialisées et d’événements dans ce sens participe également à la mise en valeur et à l’expansion de ce marché. Il est néanmoins important de maintenir un équilibre entre développement économique et respect des valeurs culturelles et identitaires propres à chaque création. Ce boom actuel est une opportunité pour l’art africain, à condition que les acteurs du marché, les institutions et les artistes eux-mêmes restent conscients des enjeux et œuvrent à préserver la richesse et la diversité africaine qui font toute la profondeur de cette création.
« Il est […] important de maintenir un équilibre entre développement économique et respect des valeurs culturelles et identitaires propres à chaque création »

Pensez-vous que l’art peut devenir un indicateur de développement, au même titre que l’industrie ou le numérique ?
M. Q. : Le développement d’un pays ne saurait se mesurer uniquement à ses avancées industrielles ou technologiques. Il est indissociable de sa culture, de ses racines et de son histoire. Dans cette perspective, l’art, en tant qu’expression profonde de cette identité culturelle, joue un rôle fondamental dans ce processus. Il incarne une autre forme de prospérité : celle de l’esprit, de la mémoire collective et de la créativité humaine. Il ne s’agit pas seulement de croissance économique ou technologique, mais aussi d’un développement qui respecte et valorise ce qui fait l’âme d’un peuple.
Que diriez-vous aujourd’hui à un jeune artiste africain qui cherche à trouver sa voie entre tradition et contemporanéité ?
M. Q. : Je lui dirais avant tout de s’écouter profondément. Qu’il ne faut pas choisir entre tradition et contemporanéité, mais essayer de créer un pont entre ces deux univers, tout en inventant un langage qui lui ressemble. De tracer une voie singulière, qui ne cherche pas à plaire ou à correspondre à une attente extérieure, mais qui parle avec authenticité de ce qu’il est, de ce qu’il ressent, et de ce qu’il observe autour de lui. Je l’encouragerais à rester curieux, à se nourrir d’influences diverses, à explorer aussi bien ses racines que les courants contemporains, africains comme internationaux, et à ne jamais cesser de questionner le monde.
Quelle est votre vision de la place du Maroc dans la cartographie artistique mondiale de demain ?
M. Q. : Le Maroc d’aujourd’hui est un pays dynamique, où tout semble possible. Grâce à la vision éclairée de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, le pays connaît une transformation profonde. On observe une évolution constante dans de nombreux secteurs, que ce soit dans les infrastructures, les technologies, la culture et bien d’autres domaines. Cette dynamique fait du Maroc un modèle de développement et d’ouverture, souvent cité en exemple sur la scène internationale. Je suis convaincu que la place du Maroc dans la cartographie artistique mondiale de demain sera de plus en plus imposante, car cet élan va se poursuivre. Je crois fermement au potentiel illimité du pays, un potentiel nourri par sa jeunesse, son histoire, sa culture, sa civilisation et une volonté de se dépasser.
« Le Maroc d’aujourd’hui est un pays dynamique, où tout semble possible »

Si vous deviez reprendre l’esprit de votre démarche – entre peinture, mémoire et diplomatie culturelle -, en un mot, lequel choisiriez-vous ?
M. Q. : Si je devais reprendre l’esprit de ma démarche en un seul mot, ce serait lumière. Elle incarne ce fil invisible et précieux qui tisse, relie et donne vie à chacune de mes créations, et devient un pont entre les êtres, un souffle d’espoir et une invitation à regarder le monde autrement. C’est une lumière qui éclaire sans aveugler, qui révèle sans imposer, une lumière de dialogue, de paix et d’humanité.
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