Alors que 30 % des crimes signalés en Afrique de l’Ouest et de l’Est sont liés à la cybercriminalité, les Africains manquent d’outils pour faire face à ce phénomène. À travers Cyberspector, le Béninois Ramanou Biaou propose des solutions de gestion des risques et de sensibilisation, adaptées aux petites et moyennes entreprises.
Par Marie-France Réveillard
C’est en 2018 que Ramanou Biaou fonde son entreprise dédiée à la cybersécurité en Afrique. Avant de faire le choix de l’entrepreneuriat, l’ingénieur béninois a notamment travaillé au Secrétariat pour la gouvernance de l’Internet des Nations unies à Genève, exercé comme Chef de projet chez Orange France, et fut consultant en cybersécurité à la Banque Postale. Il a également piloté des projets critiques liés à la loi sur la programmation militaire au sein du groupe BNP Paribas. « À travers mes expériences, je me suis aperçu que certaines solutions proposées en cybersécurité n’étaient pas adaptées au contexte africain. Il fallait concevoir des solutions disruptives qui pourraient répondre aux besoins des TPE et PME africaines », explique-t-il.
Le premier défi auquel Ramanou Biaou fut confronté fut celui de la sensibilisation contre la cybercriminalité et la gestion des risques humains liés aux cyberattaques. Dans son rapport annuel, Interpol a indiqué, le 23 juin dernier, que « la cybercriminalité représente plus de 30 % de tous les crimes signalés en Afrique de l’Ouest et de l’Est »*. Certaines régions enregistrent des augmentations du cybercrime de l’ordre de 3 000 % à l’ouest et à l’est du continent, alors que les réponses apportées restent limitées. À ce jour, 30 % des pays africains seulement disposent d’un système de notification, 19 % d’une base de données consacrée aux cybermenaces et 29 % d’un système de traitement des preuves numériques. Le phishing (hameçonnage) demeure le fléau numéro un du cybercrime. En 2024, le département de la Défense d’Afrique du Sud déclarait avoir perdu 1,6 To de données sensibles. L’ampleur du cybercrime est telle, sur le continent africain, qu’elle pousse les secteurs public et privé à réagir, face aux pertes enregistrées, qui se chiffrent parfois à plusieurs millions de dollars. Pour rappel, en 2024, Flutterwave signalait 7 millions de dollars de pertes consécutives au cybercrime….
« À ce jour, 30 % des pays africains seulement disposent d’un système de notification, 19 % d’une base de données consacrée aux cybermenaces et 29 % d’un système de traitement des preuves numériques »
Des Solutions Sur-Mesure à Prix Discount
« En Afrique, nombre d’entreprises n’intègrent toujours pas la dimension cyber dans leur business plan. La cybersécurité, c’est un budget dont le retour sur investissement n’est pas directement calculable. On n’investit pas dans la cybersécurité parce qu’on veut multiplier son chiffre d’affaires, mais pour éviter de perdre ses acquis », explique Ramanou Biaou. Pour l’entrepreneur, la sensibilisation à la cybersécurité en Afrique est pourtant une nécessité absolue.
Depuis 2018, son entreprise, Cyberspector, propose différents packages aux TPE et aux PME africaines, à des coûts compétitifs, et participe ainsi à démocratiser l’accès aux services de cybersécurité. Protection des données, des systèmes d’information, sécurisation des endpoints et sensibilisation du personnel : les solutions proposées par l’entreprise sont multiples et flexibles, tant au niveau de la technicité que des prix pour l’utilisateur final. « La tarification de notre solution de résilience humaine face aux risques de cyberattaque que nous avons développée commence en moyenne à 5 euros par mois et par utilisateur », détaille Ramanou Biaou. Créée sur fonds propres, Cyberspector compte 16 collaborateurs permanents et plus d’une centaine de clients, dont 80 % dans le secteur privé, et plus de 65 % de PME, tous secteurs d’activité confondus. En pleine phase de croissance, l’entreprise cherche à lever environ un million de dollars pour recruter une quinzaine de collaborateurs, investir dans la recherche et développement (R&D) et développer de nouvelles fonctions basées sur l’intelligence artificielle (IA).
« En pleine phase de croissance, l’entreprise cherche à lever environ un million de dollars pour recruter une quinzaine de collaborateurs, investir dans la recherche et développement (R&D) et développer de nouvelles fonctions basées sur l’intelligence artificielle (IA) »
« Nous comptons faire évoluer notre chiffre d’affaires de 300 % en 2025 par rapport à 2024. Compte tenu des pourparlers que nous avons engagés avec différents partenaires, nous ambitionnons une croissance exponentielle de l’ordre de 500 % en trois ans. Nous sommes désormais identifiés par les partenaires régionaux et internationaux comme une réponse au chaînon manquant en matière de résilience humaine et de sensibilisation à la cybersécurité. Grâce au potentiel de l’IA, nous allons automatiser un certain nombre de tâches et optimiser nos services », explique le directeur général de Cyberspector, qui travaille avec une équipe 100 % africaine. Les yeux rivés vers le Rwanda, l’entreprise technologique ambitionne pour le Bénin une trajectoire comparable à celle du pays des mille collines, en termes d’accélération numérique.
« Nous comptons faire évoluer notre chiffre d’affaires de 300 % en 2025 par rapport à 2024 »
Spectorly, Une Application Béninoise Contre le Cybercrime
Depuis mai 2024, l’entreprise se diversifie et propose une offre cyber, pour prévenir les risques liés aux cyberattaques et la cybercriminalité. La plateforme intégrée en mode SaaS, baptisée Spectorly, place l’humain au cœur de la stratégie de cyberdéfense des entreprises et organisations, car près de « 80 % des incidents de cybersécurité sont causés par l’humain », rappelle le fondateur de Cyberspector.La plateforme combine plusieurs fonctionnalités qui permettent de renforcer la résilience humaine face aux cyberattaques. Sensibilisation 360° à la cybersécurité et à la protection des informations et systèmes d’information, audits de simulation automatisés de phishing et smishing (hameçonnage par SMS) pour évaluer l’efficacité des programmes et identifier les points d’amélioration, mais aussi maintien de la vigilance grâce à des campagnes de microsensibilisation mensuelles envoyées par email, SMS et Teams… l’entreprise est de tous les combats contre le cybercrime.
Spectorly permet également de certifier un certain nombre de compétences en matière de résilience humaine face aux cybermenaces. À l’issue de la sensibilisation dématérialisée, un certificat doté d’un numéro unique et d’un QR code traçable, est délivré. « L’évaluation via nos tests est continue sur une année, et permet d’obtenir un cyberscore (indicateur de performance) attestant des capacités de nos utilisateurs. Nous observons un taux de 80 % de succès en matière d’évitement de cyberattaques », se félicite Ramanou Biaou.
Développée au Bénin, cette solution rayonne déjà dans plusieurs entreprises africaines francophones et agences de cybersécurité. La déclinaison de cette plateforme en langue de Shakespeare devrait bientôt suivre le déploiement des activités de la société dans les régions d’Afrique anglophone. Aussi ludique qu’ingénieuse, l’application attire de plus en plus d’investisseurs.
« Développée au Bénin, cette solution rayonne déjà dans plusieurs entreprises africaines francophones et agences de cybersécurité »
De la prestation de services en entreprise à la vulgarisation de la lutte contre la cybercriminalité avec la plateforme Spectorly, l’entreprise béninoise se diversifie et répond à un besoin central de résilience humaine face aux cyberattaques, déclinable dans tous types d’organisations et d’entreprises sur le continent africain. « Notre objectif est de nous imposer comme un champion de la cybersécurité et d’accompagner les transformations digitales, en renforçant les capacités des Africains pour lutter contre la cybercriminalité », explique le directeur général de Cyberspector, soutenu par des vents favorables au niveau national. « Le Bénin a favorisé notre développement, en accompagnant les entreprises technologiques et en procédant à des ajustements réglementaires via le Code du numérique, qui facilite le renforcement de l’écosystème technologique national. À travers cet engagement politique, le Bénin lance un message. Il affirme qu’en Afrique aussi, nous sommes capables d’apporter des réponses technologiques aux enjeux systémiques du moment, comme celui de la cybersécurité », conclut-il.
« Le Bénin a favorisé notre développement, en accompagnant les entreprises technologiques et en procédant à des ajustements réglementaires via le Code du numérique »