Porté par des records historiques, le cours de l’or rebat les cartes économiques mondiales. Pour les pays africains producteurs, cette flambée représente une opportunité majeure de capter davantage de revenus, renforcer leurs réserves et accélérer leur industrialisation – à condition de transformer l’essai.
Par Dounia Ben Mohamed
Le métal jaune n’a jamais autant brillé. Fin janvier, le cours de l’or a franchi un nouveau record historique au-delà de 5 000 dollars l’once, après une progression de plus de 65 % sur l’année 2025. Une envolée alimentée par les tensions géopolitiques, les incertitudes économiques et les recompositions monétaires mondiales.
« Tant que le sentiment d’incertitude ne diminue pas, on peut s’attendre raisonnablement à une hausse continue du cours de l’or »
« L’or a toujours été considéré comme une valeur refuge vers laquelle les investisseurs se dirigent quand ils perçoivent plus d’incertitudes dans l’environnement politico-économique », rappelle Fabrice Nze-Bekale, Managing partner chez ACT Afrique Group, et par ailleurs ancien directeur général de la Société équatoriale des mines. « Face à cette situation et à l’imprévisibilité du président de la première puissance mondiale, les investisseurs achètent plus d’or, ce qui augmente son cours. Tant que le sentiment d’incertitude ne diminue pas, on peut s’attendre raisonnablement à une hausse continue du cours de l’or ; sinon au minimum à son maintien à son niveau actuel. »
Ce que confirment les institutions financières internationales. Dans son dernier rapport sur les matières premières, la Banque mondiale souligne que « les métaux précieux continuent de bénéficier d’une demande soutenue liée aux risques géopolitiques et à la volatilité financière mondiale », confirmant la dimension refuge du métal jaune.
Le Conseil mondial de l’or (World Gold Council) observe également que les achats d’or par les banques centrales ont atteint des niveaux historiquement élevés, traduisant « une volonté accrue de diversification des réserves face aux incertitudes monétaires ».
Le Ghana Révise Son Code Minier
Cette dynamique haussière constitue une aubaine pour les économies aurifères africaines. Premier producteur du continent et sixième mondial, le Ghana a enregistré environ 20,9 milliards de dollars de recettes d’exportation d’or l’an dernier, contre 10,3 milliards de dollars l’année précédente, selon les chiffres publiés par la Banque centrale ghanéenne. Mais Accra estime ne capter qu’environ 10 % de la valeur totale des minerais via taxes, dividendes et redevances. D’où la réforme en cours du code minier, avec des royalties susceptibles de passer de 3-5 % à 9-12 % selon les prix mondiaux, dans un contexte de pression fiscale et de dette élevée. Une stratégie partagée ailleurs : Mali, Tanzanie ou RDC ont déjà durci leurs cadres fiscaux.
« Une formidable opportunité pour financer diversification économique, investissements publics ou désendettement »
« Le Burkina Faso, par exemple, a enregistré des recettes budgétaires issues de l’or de 776 milliards de francs CFA [environ 1,1 milliard d’euros, NDLR] en 2025. Le pays a aussi profité de la hausse du cours de 45 % en moyenne », observe Fabrice Nze-Bekale, qui y voit « une formidable opportunité » pour financer diversification économique, investissements publics ou désendettement… tout en mettant en garde contre une dépendance accrue si ces revenus sont mal utilisés.
La Banque africaine de développement (BAD) rappelle d’ailleurs que « l’amélioration de la mobilisation des revenus issus des ressources naturelles constitue un levier clé pour financer la transformation structurelle du continent ».

Reprendre la Main sur la Chaîne de Valeur
Au-delà de la fiscalité, plusieurs États cherchent à mieux contrôler la filière. Le Ghana a créé en 2025 le Ghana Gold Board, chargé de réguler achats, traçabilité, raffinage et exportations. « Il faut que les pays africains créent plus de valeur localement. Le Ghana l’a bien compris », souligne Fabrice Nze-Bekale.
Entre janvier et mai 2025, le Ghana a enregistré une performance record avec l’exportation de près de 52 tonnes d’or issu de l’exploitation artisanale, générant environ 5 milliards de dollars US. Ces chiffres illustrent la formalisation réussie du secteur menée par le Ghana Gold Board, ce qui a contribué au renforcement du cedi et à éponger une partie de la dette.
« Entre janvier et mai 2025, le Ghana a enregistré une performance record avec l’exportation de près de 52 tonnes d’or issu de l’exploitation artisanale »
Un Levier de Négociation Face aux Majors
La flambée des prix renforce aussi la position des États face aux compagnies minières. « Quand le prix de l’or augmente, les marges des compagnies minières augmentent fortement. Les États disposent alors d’un argument économique plus fort pour renégocier les taux de royalties, introduire des redevances progressives et augmenter la participation de l’État. »
Mais ce pouvoir dépend, prévient-il, de la crédibilité juridique et de la stabilité fiscale des pays producteurs. Le cabinet McKinsey notait déjà dans une analyse sectorielle que « les cycles haussiers des matières premières offrent aux États producteurs une fenêtre de renégociation unique, souvent brève, pour améliorer le partage de la rente ».
Nouvelles Frontières Minières
De même, la hausse des prix rend rentables des projets autrefois marginaux. « D’anciennes mines peuvent même être réhabilitées », note-t-il. Parmi les bassins prometteurs : la Côte d’Ivoire, devenue terre d’exploration ; la Tanzanie, en stabilisation ; ou encore l’Égypte, au potentiel sous-exploité. Selon le World Gold Council, l’Afrique de l’Ouest demeure « l’un des pôles d’exploration aurifère les plus dynamiques au monde », porté par de nouvelles découvertes et des coûts de production compétitifs.
À condition de « formaliser » l’exploitation artisanale. Entre un tiers et la moitié de la production ghanéenne. Pour y remédier: traçabilité numérique, coopératives financées, technologies sans mercure et achats centralisés transparents. Selon la Banque mondiale, la formalisation de l’orpaillage pourrait « augmenter significativement les recettes publiques tout en réduisant les impacts environnementaux et sociaux ».
Un Accélérateur Potentiel
Pour autant, l’or ne peut constituer à lui seul le socle de souveraineté économique du continent. « L’or est un actif financier extractif, pas un moteur productif structurel. Pour autant, bien utilisé, il peut financer massivement l’éducation, la santé. Dans ce cas, l’or peut devenir un accélérateur. »
Une vision que partage la Commission économique pour l’Afrique, pour qui « la rente minière ne devient transformative que lorsqu’elle est investie dans l’industrialisation, les infrastructures et le capital humain ».
En attendant, il n’y a pas que les majors qui s’en frottent les mains. Les petites gens également. « Depuis que je suis petite, ma mère me répète : quand tu as un peu d’argent, achète de l’or, tu pourras le revendre en cas de coup dur », raconte Sarah, jeune Tchadienne installée à Accra. « Je le faisais sans trop y croire… Mais récemment, j’en ai vendu un peu, et j’ai vraiment gagné. Merci maman ! »
« La rente minière ne devient transformative que lorsqu’elle est investie dans l’industrialisation, les infrastructures et le capital humain »
