Du 24 au 26 novembre prochains, Kinshasa accueillera Makutano Mining 2026, forum entièrement consacré au secteur minier et initié par Nicole Sulu, fondatrice du réseau d’affaires Makutano. Dans un contexte de demande mondiale croissante pour les minerais critiques, celle-ci entend faire de Makutano Mining une plateforme stratégique pour repenser la place de l’Afrique dans la chaîne de valeur minière, de l’extraction à la transformation industrielle. Dans cet entretien, la femme d’affaires congolaise revient sur les ambitions de cette édition, les investissements qu’elle espère mobiliser et les conditions nécessaires pour que les ressources naturelles africaines deviennent un véritable moteur de développement.
Propos recueillis par Olivia Yéré Daubrey
Forbes Afrique : Pourquoi consacrer un Makutano entier aux mines, et pourquoi maintenant ?
Nicole Sulu : Le moment est historique : l’Afrique ne peut plus se contenter d’être un fournisseur de matières premières brutes. L’enjeu, aujourd’hui, est celui de la transformation locale, de l’industrialisation et de la création de chaînes de valeur intégrées. Avec Makutano Mining 2026, nous voulons offrir un espace de dialogue stratégique pour faire émerger cette nouvelle vision.
Lorsque vous parlez de « mines », de quelle partie de la chaîne de valeur s’agit-il : l’extraction, la transformation locale, les infrastructures, le financement ou encore la gouvernance du secteur ?
N.S. : Nous adoptons une approche holistique de l’industrie minière. Une mine ne se limite pas à un site d’extraction. C’est un écosystème qui mobilise l’exploration, l’exploitation, la transformation, mais aussi les infrastructures, l’énergie, la logistique, la finance, les technologies, la formation et la gouvernance. C’est précisément cet écosystème que nous souhaitons réunir autour de Makutano Mining. Parce qu’un projet minier ne peut prospérer sans un accès à l’énergie, sans infrastructures de transport, sans ingénierie financière adaptée, ni sans compétences locales. Nous créons donc un cadre où toutes ces dimensions peuvent se rencontrer, se structurer et se renforcer mutuellement.
Selon vous, quel est aujourd’hui le principal défi du secteur minier africain que ce Makutano doit aider à transformer en opportunité économique ?
N.S. : Le défi majeur est celui de la captation de la valeur ajoutée. Pendant des décennies, le continent a principalement exporté ses richesses brutes sans bénéficier des retombées industrielles de leur transformation. Aujourd’hui, la donne change. La demande mondiale pour les minéraux critiques atteint des sommets inédits, et les pays africains disposent d’un levier stratégique puissant. La question n’est plus seulement de produire, mais de transformer, d’industrialiser et d’intégrer davantage de valeur localement. Makutano Mining s’inscrit précisément dans cette réflexion : faire des ressources naturelles un véritable moteur d’industrialisation et de développement pour le continent.
« La demande mondiale pour les minéraux critiques atteint des sommets inédits, et les pays africains disposent d’un levier stratégique puissant »
Le secteur minier se caractérise par des investissements importants et des projets qui s’inscrivent sur le long terme. Comment allez-vous structurer les discussions pour qu’elles aboutissent à des décisions actionnables, et pas seulement à des panels ?
N.S. : Makutano n’a jamais été conçu comme un simple forum de discussion. C’est un accélérateur de projets. Nous avons structuré la rencontre autour de trois dimensions : les dialogues politiques de haut niveau, les sessions stratégiques entre opérateurs et investisseurs, et des espaces dédiés aux rencontres d’affaires. L’idée est de favoriser des échanges qui débouchent sur des projets, des partenariats et des accords concrets. Historiquement, le Forum Makutano a déjà permis la signature de nombreux partenariats et contrats. Nous voulons que Makutano Mining poursuive cette dynamique en créant un environnement propice à des décisions structurantes.
« Nous avons structuré la rencontre autour de trois dimensions : les dialogues politiques de haut niveau, les sessions stratégiques entre opérateurs et investisseurs, et des espaces dédiés aux rencontres d’affaires »
À quels résultats concrets jugerez-vous le succès de cette édition consacrée aux mines ? (nombre de participants, qualité des décideurs, engagements signés ?)
N.S. : Le succès se mesurera d’abord à la qualité des décideurs présents. Nous souhaitons réunir des chefs d’État africains, des ministres, des dirigeants d’institutions financières internationales, mais aussi les CEO de grandes entreprises minières et des investisseurs de premier plan. Ensuite, nous évaluerons la dynamique de partenariats et d’investissements qui émergera pendant et après l’événement. Enfin, nous voulons contribuer à faire évoluer les mentalités et les discours sur le secteur minier africain, en imposant une vision stratégique tournée vers l’industrialisation et la création de valeur durable.
« Nous voulons contribuer à faire évoluer les mentalités et les discours sur le secteur minier africain »
Vous indiquez que le réseau Makutano compte « 643 membres actifs ». Combien attendez-vous de décideurs miniers/industriels/financiers sur cette édition, et quelle part de participants internationaux visez-vous ?
N.S. : Nous visons environ 3 000 participants, dont une part importante de décideurs directement liés à l’écosystème minier: opérateurs, investisseurs, institutions financières, fournisseurs de technologies et autorités publiques. Une dimension internationale est également essentielle. Le secteur minier est profondément globalisé, et nous voulons que cette plateforme reflète cette réalité.
« Nous visons environ 3 000 participants, dont une part importante de décideurs directement liés à l’écosystème minier »
Vous avez aussi mentionné « plus de 300 contrats signés ces trois dernières années pendant le Forum ». Pour Makutano Mines, quelle ambition de « dealflow » visez-vous ?
N.S. : Le Makutano Forum a déjà démontré sa capacité à générer des partenariats concrets. Pour cette édition dédiée aux mines, notre ambition est de faciliter un environnement propice aux investissements et aux collaborations stratégiques. Cela peut se traduire par des accords d’investissement, des partenariats industriels, des financements de projets ou encore des initiatives de développement d’infrastructures. L’objectif est que Makutano Mining devienne un catalyseur de projets structurants pour le secteur.
Quels secteurs précis voulez-vous connecter par la mine : banques, assurances, transport, énergie, digital, formation, sécurité industrielle ?
N.S. : La mine est un moteur économique qui irrigue de nombreux secteurs. Nous souhaitons notamment renforcer les connexions avec la finance, l’énergie, les infrastructures de transport, les technologies numériques, les assurances, la formation professionnelle et les services industriels. Une industrie minière moderne ne peut se développer en silos. Elle repose sur un écosystème intégré. Notre ambition est de rassembler cet écosystème pour accélérer les synergies et créer des conditions favorables à une industrialisation durable.
« Nous souhaitons notamment renforcer les connexions avec la finance, l’énergie, les infrastructures de transport, les technologies numériques, les assurances, la formation professionnelle et les services industriels »
Concrètement, quel type d’investissements espérez-vous encourager grâce à ce Makutano Mines ?
N.S. : Nous souhaitons encourager plusieurs types d’investissements. D’abord dans l’exploration et l’exploitation, qui restent essentielles pour développer les ressources du continent. Mais aussi dans les infrastructures logistiques et énergétiques, indispensables au développement du secteur. Enfin, nous voulons encourager les investissements dans la transformation locale et les chaînes de valeur industrielles, qui représentent l’une des grandes opportunités économiques pour l’Afrique.

Le secteur minier africain est souvent critiqué sur les questions de transparence, de traçabilité et de standards environnementaux. Quelles solutions concrètes souhaitez-vous mettre sur la table lors de ce Makutano pour faire évoluer les pratiques et renforcer la crédibilité du secteur ?
N.S. : La crédibilité du secteur minier passe aujourd’hui par une gouvernance solide et des standards élevés. Makutano Mining sera l’occasion de mettre en avant les meilleures pratiques en matière de transparence, de traçabilité et de responsabilité environnementale et sociale. Nous voulons également encourager les discussions sur les technologies qui permettent d’améliorer la traçabilité des chaînes d’approvisionnement et sur les mécanismes de gouvernance qui renforcent la confiance des investisseurs.
Le financement reste l’un des principaux défis. Qu’attendez-vous aujourd’hui, très concrètement, des banques africaines et des pouvoirs publics pour faciliter les investissements et soutenir le développement de projets miniers sur le continent ?
N.S. : Le financement reste l’un des grands défis du secteur minier, notamment parce qu’il s’agit d’une industrie caractérisée par des investissements lourds et des cycles extrêmement longs. Entre l’exploration, le développement d’un projet et son exploitation, plusieurs années – parfois une décennie – peuvent s’écouler avant que les investisseurs ne commencent à percevoir un retour sur investissement. Dans ce contexte, la première attente concerne la visibilité et la stabilité du climat des affaires. Les investisseurs ont besoin d’un environnement réglementaire prévisible, de politiques publiques cohérentes dans le temps et d’un cadre juridique stable. Cette visibilité à long terme est essentielle pour sécuriser des investissements qui se comptent souvent en milliards de dollars. Du côté des banques africaines, nous attendons également une implication plus forte dans le financement des projets structurants. Les institutions financières du continent ont un rôle clé à jouer pour accompagner les grandes transformations industrielles et soutenir les infrastructures nécessaires au développement du secteur minier. Enfin, la coopération entre pouvoirs publics, institutions financières et investisseurs doit être renforcée. Lorsque le cadre réglementaire est clair, que les infrastructures sont planifiées et que les mécanismes de financement sont mobilisés, les projets miniers deviennent beaucoup plus attractifs et capables de générer un impact durable pour l’économie.
« La première attente concerne la visibilité et la stabilité du climat des affaires »
Dans un secteur minier encore très masculin, comment comptez-vous encourager une plus grande participation des femmes ?
N.S. : Le secteur minier reste encore très masculin, mais les choses évoluent. Au sein du réseau Makutano, nous avons toujours accordé une place importante au leadership féminin. Nous voulons encourager une participation plus forte des femmes dans tous les segments de l’industrie : ingénierie, gestion de projets, finance, innovation ou gouvernance. La diversité est un facteur de performance pour les organisations, et il est important que le secteur minier reflète davantage cette réalité.
« Nous voulons encourager une participation plus forte des femmes dans tous les segments de l’industrie »
En Bref
À la tête du réseau d’affaires Makutano, Nicole Sulu s’est imposée en moins d’une décennie comme l’une des figures influentes du dialogue entre secteur privé et décideurs publics en Afrique centrale. Créé en 2015 à Kinshasa, le forum Makutano réunit chaque année dirigeants d’entreprises, investisseurs et responsables politiques autour des grands enjeux économiques du continent, et a déjà favorisé la signature de centaines de partenariats.