Portée par la plus forte dynamique d’urbanisation au monde, l’Afrique est en train de devenir l’un des grands laboratoires de l’architecture contemporaine. Une nouvelle génération d’architectes et de cabinets africains y réinvente les codes de cette discipline, expérimentant à la fois le retour aux matériaux naturels – terre crue, bois, pierre, fibres locales, réemploi – et les technologies numériques – modélisation 3D, intelligence artificielle… –, tout en articulant héritages vernaculaires, contraintes climatiques et ambitions globales. À la clé, des opportunités majeures de création de valeur, de montée en puissance des agences africaines sur les scènes régionales et internationales, et de définition de modèles originaux de ville durable ; mais aussi d’immenses défis de financement, de régulation, de formation et de réduction de l’informalité urbaine.
Dossier coordonné par Marie-France Réveillard et Pokou Ablé
L’architecture africaine est aujourd’hui appelée à faire peau neuve, sous la pression de la croissance démographique du continent, d’une urbanisation accélérée, du stress environnemental et de la nécessité de réinterroger les héritages locaux. De ces tensions naissent des pratiques hybrides, qui dialoguent avec des références globales tout en restant ancrées localement. Ces nouvelles approches redéfiniront-elles durablement les formes du bâti africain ? Analyse.
En septembre 2026, dans le prolongement de la Biennale de Venise 2023 dirigée par l’architecte ghanéenne Lesley Lokko, Nairobi accueillera la première Biennale panafricaine d’architecture. Placé sous l’impératif de « repenser l’architecture africaine et son avenir », l’événement s’inscrit dans un moment charnière, alors que les pratiques architecturales sur le continent devraient faire face, dans les années à venir, à des changements majeurs.
En effet, selon UN-Habitat, la population urbaine africaine (environ 460 millions d’habitants en 2020) devrait accueillir 900 millions de citadins supplémentaires d’ici 20501. À cette dynamique s’ajoute un déficit estimé à plus de 50 millions de logements en Afrique subsaharienne, que la Banque mondiale et l’IFC évaluent à plus de 130 millions d’unités à l’horizon 2030 si les tendances actuelles se poursuivent.3
La Standardisation Face à l’Urgence
Or ces ordres de grandeur influencent les conditions de la commande architecturale. Car sous l’effet conjugué de l’urgence démographique, de la pression foncière et des contraintes économiques, la conception demeure guidée par des modèles éprouvés, capables de produire vite, à coût maîtrisé, et avec un niveau de risque limité. « Aujourd’hui encore, l’architecture ivoirienne – et plus largement africaine – est majoritairement standardisée », observe l’architecte ivoirien Désiré M’Bengue, fondateur de l’Atelier M-RAUD Abidjan. « Elle est dictée par un modèle économique et répond à des situations d’urgence, en laissant peu de place à la qualité et à la recherche. »
« Aujourd’hui encore, l’architecture ivoirienne – et plus largement africaine – est majoritairement standardisée »

Au demeurant, si cette tendance se lit dans la morphologie des grandes métropoles africaines et dans les choix architecturaux qui y sont opérés, selon l’architecte Issa Diabaté, Ivoirien lui aussi, ce modèle atteint aujourd’hui ses limites. « Depuis une vingtaine d’années, nos villes se sont étendues sans anticipation suffisante de la croissance démographique et de l’émergence d’une classe moyenne », observait-il il y a un peu plus d’un an. À rebours de cette logique, son cabinet, Koffi & Diabaté, défend une approche qui fait de l’architecture un dispositif capable d’organiser les usages, les circulations et les interactions sociales – avec des projets tels que les Résidences Chocolat en Côte d’Ivoire, ou le programme des 20 000 logements socio-économiques béninois.
Une inflexion que l’on observe, sous des formes diverses, chez d’autres figures de l’architecture africaine contemporaine (de l’Ivoirien Pierre Fakhoury au cabinet sud-africain SAOTA, en passant par les réalisations du Nigérian Kunlé Adeyemi ou de la Nigérienne Mariam Kamara) et qui s’appuie sur une relecture de savoirs qualifiés de « traditionnels ». Inertie thermique des architectures en terre, patios traversants, jeux d’ombres et d’épaisseurs : ces principes éprouvés sont réinterprétés à l’aune des enjeux contemporains, comme en atteste l’œuvre du burkinabè Diébédo Francis Kéré, prix Pritzker d’architecture en 2022.
« Aujourd’hui, les architectes africains cherchent à apporter des réponses concrètes aux besoins locaux, tout en réaffirmant une identité culturelle forte et une approche plus responsable de l’environnement. Cela passe par le recours à des matériaux locaux et durables, mais aussi par l’intégration de solutions comme le solaire ou la récupération des eaux de pluie », explique Mady Kaba, fondateur du cabinet Total Architecture Studio (TAS), impliqué sur plusieurs chantiers structurants en Guinée, dont le parc urbain de Conakry ainsi que les nouveaux sièges d’Orange Guinée et d’Ecobank à Koloma.
Construire Autrement
Ainsi, les enveloppes gagnent en épaisseur et les matériaux deviennent des composantes actives, mobilisées pour mieux se protéger de la chaleur, limiter les besoins énergétiques et renforcer la durabilité des constructions. Dans le même temps, il arrive que la toiture soit pensée comme un espace fonctionnel, susceptible d’assurer une protection solaire, de gérer l’eau ou d’accueillir des usages spécifiques. Les espaces intermédiaires – patios, cours, circulations ouvertes – trouvent eux aussi leur place en organisant les parcours, en favorisant la ventilation naturelle et en permettant une appropriation des lieux par leurs occupants.
« Ces nouvelles tendances montrent qu’il est possible de construire autrement tandis que la force de leurs acteurs tient à cette capacité à comprendre le mode de vie, l’environnement et le climat pour proposer des solutions réellement adaptées », explique M’Bengue, maître d’œuvre de La Maison Palmier à Abidjan, qui a intégré en 2023 le Top 100 des meilleurs hôtels du monde édité par le magazine Travel and Leisure. « Mais ces interventions restent ponctuelles, et donc encore trop disparates pour transformer le paysage. Car pour produire un impact significatif, la question doit être posée à l’échelle de l’urbanisme : celle du quartier, de l’espace public, de la relation entre le privé et le collectif. Sans cette approche globale, rien ne change durablement. »
Adaptation au Contexte Local
Thierno Sadou Diallo, administrateur au sein de la Fédération des promoteurs immobiliers et constructeurs agréés de Guinée (FPICAG), abonde dans ce sens : « Nous avions jusqu’à présent adopté un modèle architectural contemporain globalisé, mais l’adaptation au contexte local est désormais déterminante ; et passera notamment par l’utilisation de matériaux locaux, durables, adaptés au contexte local et fondés sur la réappropriation de nos us et coutumes ».
« On observe un intérêt croissant pour des architectures qui reflètent la culture et l’histoire des communautés. Cette attente émane à la fois des maîtres d’ouvrage et des populations elles-mêmes. Progressivement, les démarches participatives, qui associent les habitants au processus de conception, s’imposent également, permettant d’aboutir à des projets mieux alignés avec les usages et les réalités locales » conclut Kaba.
Prises dans leur ensemble, ces évolutions suggèrent l’idée qu’en 2026 et au-delà, l’architecture africaine s’organisera autour d’une exigence commune : répondre à l’urgence urbaine et climatique tout en réintroduisant, dans des cadres productifs contraints, la question du contexte et des représentations.
1. UN-Habitat ou ONU-Habitat est le Programme des Nations unies pour les établissements humains (PNUEH)
2. Towards a sustainable Housing solution for Africa: Setting the Agenda, UN-Habitat, décembre 2024
3. IFC Scaling Housing Finance in Africa, International Finance Corporation
