La gratuité de l’enseignement primaire a profondément transformé le paysage éducatif en RDC. Mais derrière la massification des effectifs, le système peine à produire les compétences nécessaires au développement économique et à l’insertion professionnelle. Gouvernance, qualité de l’enseignement, conflits armés, capital humain… : état des lieux d’un secteur stratégique encore en quête de cohérence.
Par Christian Missia Dio
La RDC a engagé, ces dernières années, une transformation majeure de son système éducatif, portée par la gratuité de l’enseignement primaire public. Cette réforme a permis l’intégration de plus de 4 millions d’enfants supplémentaires entre 2018 et 2023. Selon l’Enquête démographique et de santé (EDS) 2023–2024, 82 % des enfants en âge de fréquenter le primaire sont aujourd’hui scolarisés, avec une quasi-parité filles-garçons.
Pour autant, cette réussite quantitative repose sur des fondations fragiles. Comme le souligne le chercheur Michel Bisa, la gratuité s’est déployée sans réforme structurelle suffisante de la gouvernance éducative. « Le problème n’est pas la gratuité en soi, mais le fait qu’elle ait été mise en œuvre sans données fiables, sans planification et sans réforme profonde du système », analyse-t-il.
En l’absence de recensement général depuis 1984, l’État ne disposait pas d’outils pour anticiper l’ampleur réelle des besoins. Le choix a été celui d’un système éducatif de masse, privilégiant l’accès rapide, au détriment de la qualité. Les conséquences sont visibles : dans certaines écoles publiques, les classes atteignent jusqu’à 200 élèves, loin des standards internationaux recommandés.
Des Enfants Privés de Scolarité
La rupture est encore plus marquée au secondaire. Le taux de scolarisation chute à 58 %, avec des écarts persistants entre filles (55 %) et garçons (61 %). Cette déperdition traduit l’effet combiné de la pauvreté, des normes sociales, de l’insécurité et des mariages précoces. Elle révèle surtout l’incapacité du système à sécuriser les parcours scolaires au-delà du primaire. Dans de nombreux contextes, l’école peine à apparaître comme un levier réel de mobilité sociale, tant la qualité des apprentissages demeure insuffisante.
Le Rapport d’État du système éducatif national (RESEN), élaboré avec l’appui de l’UNESCO et de l’UNICEF, confirme ce diagnostic. La massification n’a pas été accompagnée d’un renforcement proportionnel des capacités pédagogiques, humaines et matérielles. Insuffisamment formés, les enseignants sont faiblement rémunérés, tandis que les infrastructures et le matériel pédagogique demeurent déficitaires. Résultat : de nombreux élèves quittent le primaire sans maîtriser les compétences de base en lecture et en mathématiques.
Ces fragilités sont exacerbées par un contexte sécuritaire instable. Si l’est du pays concentre l’essentiel des données humanitaires – avec plus de 1,6 million d’enfants hors de l’école et 2 500 établissements scolaires fermés ou endommagés –, les violences se sont également étendues à l’Ouest. Dans la province du Maï-Ndombe, le conflit Mobondo, déclenché à partir de 2022, a entraîné des déplacements massifs de populations.
À l’échelle nationale, la RDC compte environ 6,9 millions de déplacés internes, dont 2,6 millions d’enfants, perturbant durablement la fréquentation scolaire. L’impact éducatif de ces violences reste toutefois largement sous-documenté.
Le Défi de l’Adéquation entre Formation et Emploi
Les États généraux de l’enseignement supérieur et universitaire (ESU), tenus en 2021, avaient mis en lumière l’inadéquation entre formations et besoins économiques. Ils ont conduit à l’adoption progressive du système Licence-Master-Doctorat (LMD), généralisé depuis 2022. « Il ne s’agit plus seulement de transmettre des savoirs, mais de former des compétences capables de répondre aux besoins réels de la société et de l’économie », insiste le professeur Antoine Tshimpi. Cette réforme vise à introduire une logique de compétences et à améliorer l’employabilité des diplômés, notamment dans les filières scientifiques et techniques.
Dans ce contexte, certaines institutions tentent de s’adapter en misant sur l’enseignement hybride, la professionnalisation des cursus, et le renforcement des liens avec les entreprises locales. Ces initiatives restent toutefois isolées.
À l’échelle nationale, l’enseignement technique et professionnel demeure un angle mort des politiques publiques : aucune enquête nationale ne propose de données consolidées sur les effectifs, les filières ou l’insertion professionnelle, malgré leur importance stratégique pour l’emploi et l’industrialisation.
Dans un pays à forte croissance démographique, l’enjeu dépasse l’accès à l’école. Il s’agit désormais de transformer cette massification en capital humain productif.
Sans amélioration durable de la qualité des apprentissages, de la gouvernance et de l’articulation entre éducation et économie, la promesse éducative congolaise risque de rester lettre morte.

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