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Les Grandes Figures de l’Architecture Africaine Contemporaine

Qu’ils travaillent à l’échelle d’un bâtiment, d’un quartier ou d’une ville, ces architectes ont dû composer avec le climat, les habitudes, les contraintes économiques et les cadres institutionnels propres à chaque projet, sans jamais dissocier le parti pris architectural de ses effets urbains. Parce qu’ils y sont parvenus avec brio, ils ont contribué à façonner des espaces et des imaginaires dont les effets se lisent, encore aujourd’hui, dans les mutations économiques, sociales et politiques du continent. Panorama.

Par Pokou Ablé


David Adjaye (Ghana) : L’Histoire Comme Pierre Angulaire

Formé au Royaume-Uni, après une enfance entre l’Afrique de l’Est, le Moyen-Orient et l’Europe, le fondateur d’Adjaye Associates est parvenu, en un peu plus de vingt ans, à inscrire les récits africains et diasporiques au cœur des dispositifs symboliques de l’architecture publique internationale. Sa consécration intervient avec le Smithsonian National Museum of African American History and Culture à Washington, premier musée national dédié à l’histoire afro-américaine sur le National Mall. Inauguré par le président Barack Obama le 24 septembre 2016, ce projet de près de 40 000 m2 s’impose comme un repère culturel et politique majeur, assurant une reconnaissance mondiale à son maître d’œuvre. Depuis, David Adjaye est régulièrement sollicité en Europe, au Moyen-Orient – du mémorial de l’Holocauste au Royaume-Uni à l’Abrahamic Family House d’Abu Dhabi – jusqu’en Afrique (Ghana, Niger, Nigéria). Nommé à l’Ordre du mérite britannique, il fut, en outre, le premier architecte d’origine africaine à recevoir, en 2021, la Royal Gold Medal de l’Institut royal britannique d’architecture (RIBA), plus haute récompense du Royaume-Uni dans le domaine.


Pierre Goudiaby Atepa (Sénégal) : l’Architecte Comme Acteur Politique

Formé au Rensselaer Polytechnic Institute de New York, Goudiaby Atepa inscrit sa réflexion dans une perspective continentale (sa thèse de fin d’études portant sur la notion de « ville idéale africaine »), avec un parcours caractérisé par une certaine proximité avec le pouvoir politique. Ancien président de l’Ordre des architectes du Sénégal puis de l’Union des architectes d’Afrique, il est, entre 2000 et 2012, conseiller architectural du président Abdoulaye Wade, période durant laquelle il accompagne une politique de grands projets à forte charge symbolique. Cette position se traduit par la réalisation d’ouvrages emblématiques, parmi lesquels le siège de la BCEAO à Dakar, celui de la CEDEAO à Lomé, l’aéroport international de Banjul, ou encore la Place de la Nation à N’Djamena. Mais cette trajectoire trouve son expression la plus visible avec le Monument de la Renaissance africaine, conçu à l’initiative du président Wade et inauguré en 2010 à Dakar. À travers cet ensemble de réalisations et de fonctions, Pierre Goudiaby Atepa incarne la figure de l’architecte engagé dans la fabrique des symboles, à l’interface du bâti, du pouvoir et des imaginaires collectifs.


Kunlé Adeyemi (Nigéria) : Habiter l’Eau

C’est après avoir travaillé près de neuf ans au sein de l’Office for Metropolitan Architecture (OMA) de Rem Koolhaas, où il participe à des projets tels que la Shenzhen Stock Exchange Tower (Chine), la Qatar National Library ou encore le Samsung Museum of Art à Séoul, qu’Adeyemi fonde en 2010 le cabinet NLÉ. Celui-ci lui permet d’imposer son style dans l’exploration des formes urbaines liées aux milieux aquatiques – avec le projet Makoko Floating School (Lagos, 2013), prototype d’architecture flottante développé au cœur d’un quartier lagunaire informel. En réponse aux inondations récurrentes et aux contraintes environnementales locales, la structure associe système constructif léger, ventilation naturelle, récupération des eaux de pluie et implication des habitants. Elle connaîtra une seconde itération (Makoko Floating School II: Waterfront Atlas) distinguée par le Lion d’argent à la 15e Biennale d’architecture de Venise en 2016. Depuis, cette recherche s’est structurée au sein du programme African Water Cities, qui explore des solutions reproductibles pour les territoires côtiers et lacustres du continent, tout en s’élargissant à d’autres contextes, de New York (A Prelude to The Shed) à Londres (Serpentine Summer House) ou à la Tanzanie (Black Rhino Academy).


Guillaume Koffi & Issa Diabaté (Côte d’Ivoire)  : Une Certaine Idée de l’Architecture

Ce duo s’est imposé en déplaçant le centre de gravité du métier vers une approche d’urbanisme « par projet », revendiquée par ses fondateurs sous la figure de « l’architecte-développeur », et qui s’exprime au travers de réalisations aujourd’hui saluées par la critique. Livrées en 2016, les Résidences Chocolat (32 habitations à Abidjan) illustre, par exemple, le concept de densification « à taille humaine » prôné par les deux architectes, et qui cherche à contenir l’étalement urbain par la réintroduction d’espaces partagés et par une place centrale accordée au végétal.

Dans le même temps, le duo s’est exprimé sur des commandes tertiaires et institutionnelles de premier plan, telles que le siège d’Orange Côte d’Ivoire (Orange Village), livré en janvier 2022, et qui leur a valu le prix « Engineering » au World Architecture Festival 2022. Un succès qui leur permet de pénétrer d’autres marchés comme le Bénin, où est concentrée aujourd’hui une part croissante de leurs projets, dont 20 000 logements socio-économiques, l’emblématique Musée international du Vodun à Porto-Novo, ou encore le Centre des Affaires Maritimes de Cotonou.


Sumayya Vally (Afrique du Sud) : l’Architecture Comme Espace Culturel

Formée en Afrique du Sud, Sumayya Vally dirige le studio Counterspace, qui revendique une méthode attentive aux dimensions orales, sonores, rituelles, et aux fragments souvent tenus hors-champ. Sélectionnée en 2019 pour concevoir le 20e Serpentine Pavilion, elle devient la plus jeune architecte jamais choisie pour cette commande et propose, en 2021, un pavillon assumant une approche non monumentale, construit par assemblage de lieux de sociabilité issus des diasporas africaines et islamiques de Londres. Le succès est tel que la collaboration avec la galerie londonienne se prolonge par le programme Support Structures for Support Structures, destiné à soutenir artistes et collectifs travaillant à l’intersection des arts, de la justice sociale et de l’écologie. Vally étend ensuite son registre à la curatelle à grande échelle en assurant la direction artistique de l’Islamic Arts Biennale inaugurale à Djeddah, ainsi qu’à des projets européens à forte charge symbolique, dont le pont Asiat-Darse à Vilvoorde, explicitement arrimé à la mémoire de l’agronome congolais Paul Panda Farnana.


Stefan Antoni (Afrique du Sud) : de l’Afrique au Monde

Cofondateur du cabinet SAOTA, Stefan Antoni s’est imposé comme l’un des acteurs les plus visibles du design architectural haut de gamme à l’échelle internationale. Capable d’opérer à grande échelle, avec un positionnement affirmé sur le résidentiel premium, l’hospitality et les développements immobiliers à forte valeur iconique, le studio revendique des projets dans plus de 80 pays et une présence continue sur six continents. Cette trajectoire se lit à travers une série de références, allant de Kloof House, Nettleton 198 ou Clifton 2A au Cap, aux villas Terracina et Dilido à Miami, Stradella et Bellagio à Los Angeles, Palm Jumeirah et Emirates Hills à Dubaï, Villa Courbe sur le Léman en Suisse, ou encore Lagoon Villa à Abidjan et Airport Hills à Accra. Une production qui repose sur la capacité du studio sud-africain à maintenir, dans la durée, les standards internationaux du « global luxury » (précision du détail, maîtrise du rendu, contrôle de l’exécution et cohérence de marque…) tout en dialoguant avec des contextes culturels et urbains variés.


Aziza Chaouni (Maroc) : Pour Réparer la Ville

Native de Fès, formée en ingénierie civile à Columbia puis en architecture à la Harvard Graduate School of Design, Chaouni articule recherche, enseignement et pratique autour des enjeux de durabilité, d’inclusion sociale et d’innovation ancrée dans les contextes culturels du Sud global. Son travail se déploie prioritairement sur des sites patrimoniaux et des territoires fragiles, où l’architecture est mobilisée comme levier de résilience socio-écologique. Elle a notamment dirigé la réhabilitation de la bibliothèque Al-Qarawiyyin à Fès, qui serait considérée par l’UNESCO comme la plus ancienne bibliothèque en activité au monde, ainsi que des opérations de sauvegarde et de réactivation d’ensembles modernistes majeurs, tels le complexe thermal de Sidi Harazem (Jean-François Zevaco) ou le parc des expositions CICES à Dakar, soutenues par le programme Keeping It Modern de la Getty Foundation. Plus récemment, elle a conduit des diagnostics post-sismiques et des projets de réhabilitation patrimoniale au Maroc. Son engagement lui a valu plusieurs distinctions internationales, notamment de la Holcim Foundation for Sustainable Construction et de l’Architectural League of New York.


Diébédo Francis Kéré (Burkina Faso) : Construire avec le Climat

Au cours des dernières années, ce bâtisseur burkinabè s’est imposé comme une figure à part dans le champ de l’architecture africaine contemporaine. Né à Gando, formé à l’Université technique de Berlin, il fonde Kéré Architecture en 2005 à la suite d’un projet fondateur – l’école primaire de son village natal (Gando Primary School). Ce projet fixe les principes d’une méthode appelée à structurer son travail : conception participative, recours à des dispositifs climatiques passifs, usage de matériaux locaux et transmission de savoir-faire aux communautés… Longtemps développée en marge des circuits dominants, cette approche trouve néanmoins son succès avec l’attribution du prix Pritzker en 2022, qui fait de Kéré le premier architecte africain à recevoir la distinction. Ses réalisations, du Serpentine Pavilion 2017 à Londres jusqu’à de nombreux équipements publics en Afrique (écoles, centres de santé, bâtiments civiques, Assemblée nationale au Bénin…) ont depuis installé un vocabulaire identifiable, sobre et contextuel, salué de toute part par la profession.


Sénamé Koffi Agbodjinou (Togo) : Penser la vie en Commun Hors des Lieux Communs

Pour cette référence du Togo, la ville ne peut être pensée indépendamment des structures sociales qui la produisent. C’est la raison pour laquelle, à l’issue d’un parcours transdisciplinaire, à la croisée de l’architecture, de l’anthropologie et de la recherche urbaine, il fonde – en 2010 – L’Africaine d’architecture, avant de s’installer à Lomé où il engage un travail mêlant recherche, expérimentation et action directe sur les territoires urbains. Dans cette logique, Koffi Agbodjinou initie en 2012 le WoeLab, fablab conçu comme un espace de production, de formation et d’apprentissage ancré dans les usages locaux et les enjeux de recyclage des déchets électroniques. De cette expérience émerge notamment le projet W.Afate, une imprimante 3D développée à partir de déchets électroniques, distinguée par le Global Fab Award à Barcelone en 2014. Mais elle nourrit, plus largement, le concept de HubCité, pensé comme un réseau de micro-lieux à l’échelle des quartiers, articulant fabrication numérique, recyclage, agriculture urbaine et formes de gouvernance de proximité. À travers ces initiatives, auxquelles s’ajoutent des projets culturels comme la Maison Gbébé, dédiée au patrimoine vivant, l’architecte défend la capacité des contextes africains à produire leurs propres cadres d’innovation urbaine et technologique.


Ola Olayimika Faladé (Bénin) : Bien Faire, à Partir de ce que l’on a

Né à Porto-Novo au Bénin et formé à Paris, Ola Olayimika Faladé cofonde en 2014, avec l’architecte franco-allemande Clarisse Krause, le cabinet COBLOC. Implanté entre Cotonou et Paris, cet atelier-laboratoire intervient à différentes échelles, du bâti au mobilier, et inscrit ses projets dans une logique de maîtrise et d’efficacité d’usage. Dès l’origine, la pratique met un point d’orgue à limiter le recours aux importations et à mobiliser les filières locales, afin de produire des bâtiments sobres, performants et soutenables. Cette orientation se traduit par une approche pragmatique de l’écologie urbaine, fondée sur la ventilation naturelle, l’orientation, l’inertie thermique, les dispositifs de double peau, ainsi que le choix de matériaux adaptés, permettant de réduire les besoins énergétiques tout en maintenant des niveaux de confort élevés, comme en témoignent les projets menés par le cabinet – de l’incubateur béninois Sèmè One (4 500 m², au cœur de Cotonou) à la réhabilitation du Musée en Herbe à Paris.


Mariam Kamara (Niger) : Des Espaces Pour le Quotidien

Ingénieure en informatique reconvertie dans l’architecture, Kamara fonde atelier masōmī (devenu depuis Mariam Issoufou Architects) à Niamey, afin de développer une pratique attentive aux réalités sahéliennes (contraintes climatiques, disponibilité des ressources et cadres sociaux), en accordant une place centrale aux femmes issues des sociétés musulmanes. Cette orientation se matérialise au village de Dandaji avec le projet Hikma (Legacy Restored Center), mené en collaboration avec Yasaman Esmaili (Studio Chahar, Iran) et qui comprend la construction d’une mosquée pouvant accueillir environ 1 000 fidèles, ainsi que la reconversion d’une ancienne mosquée en centre d’alphabétisation et bibliothèque – les deux bâtiments étant reliés par un espace paysager pour former un complexe civique. Intégrant des techniques en terre crue, complétées par des dispositifs climatiques (ventilation naturelle, inertie thermique des murs en adobe, éclairage naturel, récupération des eaux de pluie), le projet est livré en 2018 et distingué par un Global LafargeHolcim Award (Middle East & Africa). Cette logique était cependant déjà à l’œuvre en 2015, via les habitations Niamey 2000, conçues avec United4design, le réseau international d’architectes cofondé par Kamara, pour proposer un modèle de densification résidentielle adapté au climat et aux modes de vie nigériens.


Hassan Ragab (Égypte) : Habiter les Imaginaires

Le travail de cet artiste égyptien s’inscrit dans un déplacement assumé de l’architecture vers le champ de la spéculation visuelle et des récits urbains. Formé à l’Université d’Alexandrie et aujourd’hui installé en Californie, Hassan Ragab a en effet opéré un glissement hors du registre du projet construit pour mobiliser l’intelligence artificielle comme outil d’exploration critique, au service d’une interrogation sur les formes, les archétypes et les imaginaires de la ville contemporaine. C’est notamment à partir de 2022 qu’il développe une série de corpus (The City is a Tram, Cairo Sketches, We Are All Kings) où tramways habitables, pyramides réinterprétées, ksour futuristes ou mégastructures mobiles rejouent, par le prisme de l’IA, les motifs de l’Égypte et du monde arabe. Cette production se caractérise par un refus de l’esthétique paramétrique standardisée, au profit d’une hybridation culturelle assumée, d’une perte partielle de contrôle de l’auteur et d’une remise en question du fonctionnalisme comme horizon unique. Le travail de Hassan Ragab a été présenté à Xposure (Sharjah/Émirats arabes unis), à Haute Photographie (Rotterdam/Pays-Bas) et à Forever Is Now, au pied des pyramides de Gizeh en Égypte.




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