Après une carrière au sein d’Apple et de L’Oréal, Victorine Sarr a lancé Lyvv Cosmetics, des soins premium conçus en Afrique pour les peaux riches en mélanine. Présente dans neuf pays, l’entreprise a levé plus d’un million de dollars (Barka Capital) suite à l’émission Les Nouveaux Boss (TV5Monde). Dans Forbes Afrique, l’entrepreneure sénégalaise revient sur son parcours et sur son ambition : franchir le million de dollars de CA pour imposer sa marque sur la scène mondiale.
Forbes Afrique : Au-delà de la visibilité médiatique, qu’est-ce que votre participation au concours TV Les Nouveaux Boss a réellement changé pour l’entreprise ?
Victorine Sarr : Je n’ai pas gagné Les Nouveaux Boss. Et c’est peut-être ce qui m’a le plus appris. Je suis allée jusqu’aux portes de la finale. Et cette expérience a été l’un des catalyseurs les plus puissants de la trajectoire récente de Lyvv. Parce que la vraie question n’est jamais : « Est-ce que tu gagnes ? » La vraie question est : « Est-ce que tu sais utiliser ce que tu traverses ? » Concrètement, cela a changé ma position dans la négociation. Lorsque j’ai repris les discussions avec Barka Capital, je n’arrivais plus seulement avec mes chiffres et ma structure. J’arrivais avec une légitimité médiatique que les investisseurs perçoivent immédiatement. Cette visibilité a contribué à faire aboutir notre levée de fonds. Elle a également ouvert des portes institutionnelles et accompagné une montée en crédibilité globale de la marque. Notre lancement sur Nordstrom.com via The Folklore en est une illustration. Dans l’entrepreneuriat, la visibilité est un actif stratégique à part entière. Pas la visibilité pour l’ego mais la visibilité comme levier, comme outil de négociation, comme signal envoyé au marché. Je n’ai pas gagné le trophée. Mais j’ai gagné quelque chose de plus durable.
Justement, vous avez réussi à lever plus d’un million de dollars auprès de fonds d’investissement américain Barka Capital. Comment cette levée s’est-elle concrètement construite ?
V. S. : Elle s’est construite sur des années de preuves de marché, de vision et de caractère. Trop souvent, on présente les levées de fonds comme des moments magiques. Ce n’en est pas un. C’est le résultat d’un travail acharné de crédibilisation. Ce qui a convaincu, c’est d’abord la thèse. Le marché de la beauté africaine est l’un des plus sous-investis et des plus sous-estimés au monde, alors qu’il représente une opportunité portée par une démographie jeune, urbaine et de plus en plus exigeante sur la qualité. Ce que Barka Capital a vu dans Lyvv, c’est une marque déjà ancrée sur plusieurs marchés, avec une traction commerciale réelle, un modèle de distribution diversifié et une fondatrice qui connaît l’industrie de l’intérieur.
Ce qui a convaincu, c’est ensuite la structure. Nous n’arrivions pas avec une idée, mais avec une entreprise solide. Cette rigueur juridique et financière a immédiatement signalé à des investisseurs américains que nous parlions leur langage. Ce qui a convaincu, enfin, c’est l’irréductibilité de la mission. Il y a des marques qu’on peut copier. Et il y a des marques dont la fondatrice est la marque. Lyvv appartient à la deuxième catégorie. Je suis une femme noire à peau foncée, née à Dakar, formée à l’international, qui fabrique en Afrique pour les femmes africaines et leur diaspora. Cette combinaison n’existe nulle part ailleurs. Cette levée fait de moi la première fondatrice ouest-africaine francophone à lever du capital-risque dans la beauté africaine sur le continent. Ce n’est pas un titre que je porte légèrement. C’est une responsabilité vis-à-vis des fondatrices qui viendront après moi.
« Ce que Barka Capital a vu dans Lyvv, c’est une marque déjà ancrée sur plusieurs marchés, avec une traction commerciale réelle, un modèle de distribution diversifié et une fondatrice qui connaît l’industrie de l’intérieur »

Quel a été le déclic qui vous a convaincue de renoncer à une carrière confortable dans de grands groupes pour entreprendre ?
V. S. : Le déclic n’a pas été un moment. C’était une accumulation. Moi en tant que femme noire à peau foncée, j’avais grandi avec cette douleur-là : j’ai été moquée pour ma couleur de peau. J’ai passé des années à chercher des produits qui me correspondent, une industrie qui me voit – vraiment. L’Oréal m’a donné les outils, le vocabulaire du luxe, la compréhension des marchés. Mais aussi la preuve que les grandes maisons ne feraient jamais ce que quelqu’un comme moi pouvait faire. La vraie question était : est-ce que je peux passer ma vie entière à construire la vision de quelqu’un d’autre, quand j’ai une mission que personne d’autre ne fera à ma place ? Lyvv n’est pas une réponse au marché. C’est une réponse à ma propre histoire – et à des millions de femmes qui méritent d’entendre que leur peau, telle qu’elle est, est la norme. Pas l’exception.
Quel enseignement acquis au sein de ces groupes influence encore aujourd’hui votre manière de diriger Lyvv, et à l’inverse, quelle approche avez-vous délibérément choisi de ne pas reproduire en tant qu’entrepreneuse ?
V. S. : De Apple, j’ai appris que l’obsession du détail n’est pas un luxe, c’est une discipline. Chez Apple, rien n’est accidentel – pas une ligne de code, pas un emballage, pas un mot dans une présentation. Cette exigence m’a formée profondément. Chez Lyvv, elle se traduit concrètement : la texture d’une formule, la couleur exacte d’un packaging, le mot choisi dans une campagne – tout est intentionnel. Le luxe africain ne s’excuse pas, il s’affirme. Et cette affirmation commence par le soin apporté à chaque détail. De L’Oréal, j’ai appris quelque chose de différent : la compréhension que la beauté est une industrie d’émotions autant que de formules. La science du désir. Comment une marque parle à une femme, comment elle lui fait sentir qu’elle est vue. Cette intelligence du consommateur – et particulièrement de la consommatrice – est au cœur de tout ce que je construis.
Mais ce que j’ai choisi de ne pas reproduire est tout aussi important. Dans les grands groupes, la diversité est souvent un exercice de communication, pas une conviction opérationnelle. On crée une ligne « pour les peaux foncées » comme on crée un produit de niche – on l’isole, on lui donne un budget marginal, on la met dans un coin du catalogue. J’ai refusé cette logique. Chez Lyvv, la peau noire n’est pas un segment. C’est le point de départ. C’est le standard autour duquel tout le reste est conçu. J’ai aussi délibérément rejeté la culture de la lenteur institutionnelle – les validations en cascade, les comités qui décident de ce que les consommatrices veulent sans jamais leur parler. Les grandes maisons m’ont appris comment faire. L’entrepreneuriat m’a appris pourquoi faire. Et c’est le pourquoi qui gouverne tout.
« Dans les grands groupes, la diversité est souvent un exercice de communication, pas une conviction opérationnelle. On crée une ligne « pour les peaux foncées » comme on crée un produit de niche »
Vous avez créé Lyvv à une époque où les notions de clean beauty et d’inclusivité étaient encore marginales. Aujourd’hui, ces thèmes sont devenus des arguments marketing omniprésents. Est-ce une victoire pour votre vision ou un défi supplémentaire pour vous différencier ?
V. S. : Les deux. Et c’est exactement là que réside l’enjeu. Quand j’ai créé Lyvv, parler de peau noire comme d’un standard – et non comme d’une niche – était une position radicale. Aujourd’hui, toutes les grandes maisons ont leur discours sur l’inclusivité. Dans un sens, oui, c’est une victoire culturelle. La conversation a changé. Mais soyons honnêtes : la plupart de ces conversions sont cosmétiques. L’inclusivité est devenue un argument de vente avant d’être une conviction de formulation. On change les visuels, on élargit les teintes, mais les structures restent souvent les mêmes. Et c’est précisément là où Lyvv est irréductible.
Je ne peux pas être copiée sur l’essentiel, parce que l’essentiel n’est pas une stratégie marketing, c’est une biographie. Je suis une femme noire à peau foncée, qui a grandi à Dakar, qui a travaillé dans l’industrie beauté mondiale et qui fabrique aujourd’hui ses produits en Afrique pour des femmes africaines et de la diaspora. Ce n’est pas un positionnement. C’est une vérité. La prolifération du discours inclusif ne me fragilise pas. Elle crée au contraire des consommatrices plus exigeantes, capables de faire la différence entre une marque qui leur parle réellement et une marque qui les utilise comme argument marketing. Ces femmes-là choisissent Lyvv. Parce qu’elles sentent la différence.
« La prolifération du discours inclusif crée des consommatrices plus exigeantes, capables de faire la différence entre une marque qui leur parle réellement et une marque qui les utilise comme argument marketing »

Comment l’entreprise a-t-elle évolué depuis sa création ?
V. S. : En quelques années, nous sommes passés d’une marque lancée avec une conviction à une structure multi-entités présente sur plusieurs marchés internationaux : États-Unis, Canada, Sénégal, Côte d’Ivoire, Ghana, entre autres. Nous distribuons aujourd’hui sur Amazon US et Canada, sur Nordstrom.com via The Folklore, ainsi que dans les réseaux pharmaceutiques au Sénégal et chez des partenaires distributeurs en Côte d’Ivoire. Nous préparons également notre entrée au Kenya.
Pour 2026, notre objectif est d’atteindre le million de dollars de revenus consolidés sur l’ensemble de nos neuf marchés. Nous avons également bouclé cette levée de fonds significative auprès de Barka Capital – une première pour une fondatrice ouest-africaine francophone dans la beauté africaine. Notre best-seller est sans hésitation le Face Serum. Du Sénégal aux États-Unis, c’est le produit que nos clientes recommandent en premier. Ce qui me rend fière n’est pas uniquement la croissance. C’est que nous avons construit une marque qui génère de la confiance – et la confiance, dans le luxe, est la seule monnaie qui dure.
« Nous avons construit une marque qui génère de la confiance — et la confiance, dans le luxe, est la seule monnaie qui dure »
Lorsque vous échangez avec des investisseurs internationaux, avez-vous le sentiment que les entrepreneuses africaines sont aujourd’hui évaluées selon les mêmes critères que leurs homologues masculins ou occidentaux ?
V. S. : Non. Et prétendre le contraire serait me rendre complice d’un mensonge confortable. En tant que fondatrice africaine, noire et femme, je n’entre jamais dans une salle avec un seul préjugé à combattre. J’en affronte plusieurs simultanément. Il y a d’abord le préjugé géographique. Une marque née en Afrique de l’Ouest est automatiquement présumée locale, limitée, fragile, même lorsque ses chiffres et son ambition démontrent le contraire. On nous demande de prouver notre scalabilité avec une rigueur qu’on n’exige pas toujours d’une marque née à Paris ou à New York. Ensuite, le préjugé de genre. J’ai remarqué que les questions qui m’étaient posées portaient davantage sur les risques et les obstacles, quand mes homologues masculins recevaient des questions sur leur vision et leur potentiel de croissance.
Mais j’ai aussi appris que les bons investisseurs regardent les données. Barka Capital en fait partie. Une nouvelle génération d’investisseurs a compris que les fondatrices africaines représentent précisément le type de profil qu’ils recherchent : résilientes par nécessité, créatives par contrainte et ancrées dans des marchés que leurs concurrents ne comprennent pas encore.Le système n’est pas équitable. Mais il n’est pas non plus immobile.
« Une nouvelle génération d’investisseurs a compris que les fondatrices africaines représentent précisément le type de profil qu’ils recherchent : résilientes par nécessité, créatives par contrainte et ancrées dans des marchés que leurs concurrents ne comprennent pas encore »
Vous évoluez dans un secteur où les femmes constituent l’essentiel de la clientèle mais restent minoritaires parmi les dirigeants des grands groupes mondiaux de la beauté. Pensez-vous que cela influence encore les décisions prises par l’industrie ?
V. S. : Absolument. La beauté est une industrie construite sur les femmes, mais pendant des décennies les décisions stratégiques ont été prises majoritairement par des hommes. Ce n’est pas une coïncidence si les femmes à peau foncée ont été si longtemps ignorées par les grandes maisons. Les choses évoluent, mais lentement. Je fais une distinction entre les femmes qui accèdent au pouvoir en reproduisant les structures existantes et celles qui y accèdent pour les transformer. Quand une femme noire participe réellement aux décisions concernant la formule, le positionnement, le prix ou la distribution, le produit qui en résulte est fondamentalement différent. Chez Lyvv, je ne suis pas une femme noire qu’on a invitée à la table. Je suis celle qui a construit la table. Quand je développe un produit, je ne me demande pas comment adapter une norme existante aux peaux noires. Je pars de la peau noire comme norme.
« Je fais une distinction entre les femmes qui accèdent au pouvoir en reproduisant les structures existantes et celles qui y accèdent pour les transformer »
Quelle est encore la plus grande erreur que commettent les grandes marques internationales lorsqu’elles s’adressent aux consommateurs africains ou aux peaux riches en mélanine ?
V. S. : L’erreur la plus grande ? Arriver avec des réponses avant d’avoir posé les bonnes questions. La plupart adaptent au lieu de concevoir. Elles partent d’une formule existante, changent le packaging, recrutent une ambassadrice noire et appellent cela de l’inclusivité. Ce n’est pas de l’inclusivité. C’est de la traduction. La peau riche en mélanine n’est pas une variation mais un point de départ, avec ses propres dynamiques. La deuxième erreur est de considérer l’Afrique comme un marché homogène. « Le marché africain » n’existe pas. Il existe 54 pays, des climats, des habitudes de soin et des réalités très différentes. La troisième erreur est de parler aux femmes africaines sans leur parler réellement. Il existe une différence immense entre observer une communauté et en faire partie. Ce que Lyvv fait différemment, c’est partir de l’intérieur. Je suis cette femme. Mon équipe ressemble à ces femmes. Nos laboratoires sont sur ce continent. Nous comprenons ces peaux non pas comme un sujet d’étude mais comme une réalité quotidienne.
« Nous comprenons ces peaux non pas comme un sujet d’étude mais comme une réalité quotidienne »
Lyvv Cosmetics en chiffres
Chiffre d’affaires 2025 : 550 000 dollars
Prévisions 2026 : 1 million de dollars
Montant des fonds levés : 1 million de dollars
Produit best seller: Face serum
Part des ventes réalisées via Amazon : 5%
Nombre de collaborateurs : une vingtaine

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