Longtemps dominée par les marchés londoniens et européens, l’assurance spécialisée demeure pourtant l’un des rouages discrets mais essentiels du commerce international. Son insuffisance chronique en Afrique a constitué, pendant des décennies, un frein silencieux à la compétitivité du continent. Avec AfrexInsure, sa filiale dédiée, Afreximbank – la Banque africaine d’export-import – entend combler ce vide stratégique et redéfinir les équilibres.
Un débat se tient actuellement dans les salles de réunion de Lagos, Nairobi, Accra et Bridgetown, mais il fait rarement la une des journaux. Il ne porte ni sur les cours des matières premières, ni sur les fluctuations monétaires, ni sur l’inauguration d’une nouvelle infrastructure. Ces discussions plus discrètes et techniques portent sur le risque et sur ceux qui en assument la charge. Et ce sont peut-être bien ces échanges – plus que tout autre – qui auront l’impact le plus fort sur l’avenir du commerce en Afrique et dans les Caraïbes.
La prime de risque que l’Afrique a toujours payé
Chaque transaction dans le commerce international comporte un coût, et ce coût n’apparaît jamais sur une facture. C’est la prime de risque, un surcoût invisible intégré dans les taux d’intérêt, les termes contractuels et les conditions de financement, qui reflète l’incertitude d’une partie quant à la capacité de l’autre à exécuter ses obligations, à résister aux aléas ou à être intégralement indemnisée en cas de problème. Depuis des décennies, l’Afrique a payé cette prime à un niveau injustifiable. Non parce que les entreprises africaines sont intrinsèquement plus risquées, mais parce que les mécanismes d’identification, de tarification et de transfert du risque étaient sous-développés, contrôlés de l’extérieur ou tout simplement absents. Lorsqu’un industriel nigérian sollicitait un crédit pour exporter des produits transformés, le comité de crédit de la banque ne se contentait pas d’examiner ses états financiers. Il vérifiait notamment si la cargaison serait assurée, si l’assureur était solvable, et si une réclamation, une fois déposée, serait réglée dans un délai raisonnable et en devise forte.
Bien trop souvent, la réponse honnête à ces trois questions était : « Nous n’en sommes pas sûrs ». Et lorsque les prêteurs sont dans l’incertitude, ils préfèrent soit décliner la demande de financement, soit faire payer cette incertitude à l’emprunteur, souvent à un coût exorbitant. C’est ce coût caché que l’assurance spécialisée, lorsqu’elle est correctement mise en œuvre, permet d’éliminer. Elle transforme l’ambiguïté en une responsabilité clairement définie, tarifée et transférée. Elle convertit l’inquiétude du prêteur en une certitude contractuelle. Ce faisant, elle réduit ainsi le coût du crédit, élargit le champ des transactions bancables et stimule le commerce à une échelle qu’aucune baisse des droits de douane ni aucun investissement portuaire ne pourraient, à eux seuls, atteindre.

L’atténuation des risques n’est pas un effet de mode, mais un modèle économique
Le terme « atténuation des risques » est devenu quelque peu en vogue dans les milieux du financement du développement, où il est parfois employé avec plus d’enthousiasme que de précision. Mais dans le contexte de l’assurance spécialisée, il revêt une signification précise et opérationnelle. Atténuer les risques d’une transaction commerciale, c’est veiller à ce que chaque risque identifiable – de la perte de cargaison en mer à la défaillance d’un entrepreneur, en passant par les violences politiques ou la panne d’équipement – soit évalué, attribué à la partie la mieux à même de le gérer et, le cas échéant, transféré à un assureur disposé à le prendre en charge moyennant une prime déterminée.
Considérons la structure d’un grand projet d’infrastructure, par exemple en République démocratique du Congo ou en Côte d’Ivoire. Une centrale électrique est en cours de construction dans le cadre d’un contrat EPC (ingénierie, approvisionnement et construction). Le montage financier comprend une dette senior accordée par une institution de financement du développement, un financement mezzanine provenant d’une banque régionale et des fonds propres apportés par un promoteur local. La construction du projet durera trente mois et générera des revenus pendant les vingt-cinq années suivantes.
Sans assurance spécialisée, il demeure soumis à une incertitude structurelle à chaque étape de son développement. Que se passerait-il si un équipement essentiel était endommagé pendant le transport ? Comment réagir si une inondation détruisait trois mois de travaux de construction ? Quelle serait la conséquence d’une crise politique interrompant l’exploitation au cours de la deuxième année de production commerciale ? Sans réponses à ces interrogations, dûment encadrées par des dispositifs contractuels et assurantiels, aucun prêteur rationnel n’investit, aucun contractant ne propose d’offre compétitive, et aucun actionnaire ne dort tranquille.
Lorsqu’un programme d’assurance spécialisée est correctement mis en place – ce qui inclut l’assurance maritime des équipements en transit, l’assurance tous risques chantier (CAR) pour la phase de construction, l’assurance pertes d’exploitation (BI) pour les interruptions d’activité et l’assurance contre le risque politique (PRI) pour les risques souverains –, le cadre de risque est entièrement transformé. Chaque risque trouve sa place. Chaque partie prenante connaît son niveau d’exposition. Et le projet, qui autrement aurait pu rester en suspens pendant des années, devient finançable. Il ne s’agit pas d’une hypothèse. C’est le travail quotidien d’AfrexInsure, mis en œuvre dans 26 pays et à travers plus de 205 polices, couvrant des actifs d’une valeur supérieure à 14,5 milliards de dollars US.

Déficit structurel
Pour saisir ce que représente AfrexInsure, il convient d’abord de comprendre le déficit structurel – à la fois financier, technique et institutionnel – qu’elle a été conçue pour combler. D’un point de vue financier, l’Afrique a longtemps transféré ses primes de risque hors du continent. Les transactions de grande envergure, complexes ou de forte valeur, étaient systématiquement placées auprès des marchés londoniens, de réassureurs européens ou d’entités offshore, en raison des capacités limitées des marchés locaux et régionaux. En a résulté une perte massive de capitaux, qui a affaibli la capacité financière des acteurs locaux, freiné la croissance des assureurs locaux et créé une dépendance vis-à-vis de l’appétit pour le risque des acteurs étrangers, exposant ainsi le commerce africain aux cycles et aux préjugés des places financières étrangères.
Le déficit était tout aussi considérable sur le plan technique. À la différence des assurances de particuliers et des couvertures commerciales traditionnelles, l’assurance spécialisée requiert une expertise technique poussée, adaptée aux spécificités de chaque opération. Souscrire une police d’assurance corps de navire pour une flotte opérant dans le golfe de Guinée n’est pas la même chose que souscrire une police d’assurance habitation à Johannesburg. Tarifer un programme d’assurance tous risques chantier (CAR) pour un projet minier en Zambie nécessite des connaissances en géologie, en hydrologie, sur les profils de risque des entrepreneurs et sur les environnements réglementaires locaux, que le Lloyd’s de Londres a mis des générations à accumuler. Privés des volumes de primes indispensables à l’entretien d’une telle expertise, les marchés africains se sont retrouvés enfermés dans un cercle vicieux : incapables de développer les capacités nécessaires parce qu’ils ne retenaient pas les primes, et incapables de retenir les primes parce qu’ils ne disposaient pas encore de ces capacités.
Sur le plan institutionnel, ce déficit s’est traduit par une fragmentation des cadres réglementaires, l’absence de formulations standardisées dans les politiques et l’absence de plateformes panafricaines capables d’agréger les risques au-delà des frontières. Une transaction couvrant trois ou quatre juridictions africaines se heurtait à la complexité de devoir composer avec trois ou quatre régimes réglementaires différents, autant d’exigences distinctes en matière de réassurance et autant de cadres juridiques pour le règlement des sinistres. AfrexInsure a été pensée pour traiter simultanément ces trois dimensions ; c’est précisément ce qui lui donne une portée structurelle qui dépasse largement le seul intérêt commercial.
Le modèle de syndication : maintenir les risques et les capitaux sur le continent
Plutôt que de recourir systématiquement aux marchés offshore dès lors que les capacités locales sont épuisées, AfrexInsure a mis en place un syndicat à plusieurs niveaux regroupant des assureurs panafricains. Les capacités locales sont mobilisées en premier ressort ; une fois leurs limites atteintes, le solde est réparti au sein du syndicat avant que tout excédent ne soit cédé à des marchés extérieurs. Il en résulte un taux de rétention des primes très largement supérieur aux normes du secteur, permettant de conserver sur le continent un capital de long terme. Il s’agit, en pratique, de souveraineté du capital – un principe qui fait écho au rôle qu’Afreximbank joue dans le financement du commerce depuis 1993. AfrexInsure vise à reproduire, dans l’assurance, la même transformation structurelle.
L’enjeu caribéen : un pont à bâtir
On ne saurait aborder pleinement la mission d’AfrexInsure sans évoquer les Caraïbes, une région qui partage avec l’Afrique bien plus que ce que la simple géographie laisserait supposer. L’architecture du commerce caribéen présente des défis structurellement comparables : des marchés fragmentés, des capacités assurantielles locales limitées, une dépendance aux marchés offshore pour la prise en charge des risques, et une forte exposition aux aléas climatiques et politiques, rendant les assurances normalisées souvent inaccessibles ou hors de prix.
Face à une exposition élevée aux ouragans, aux ondes de tempête et aux événements climatiques paramétriques, les Caraïbes ont vu émerger ces dernières années un intérêt accru pour des solutions d’assurance innovantes, notamment le CCRIF et divers dispositifs paramétriques soutenus par la Banque mondiale. Malgré cela, les branches d’assurance commerciale spécialisée qui structurent le commerce quotidien — assurance maritime des marchandises, assurance tous risques chantier et assurance pertes d’exploitation — demeurent essentiellement souscrites sur les marchés londoniens ou nord-américains, alimentant la même érosion de capitaux observée historiquement en Afrique.
L’expansion d’AfrexInsure dans les Caraïbes, dans le cadre de son mandat élargi, représente une opportunité de transposer le modèle de syndication, le cadre de renforcement des capacités et la discipline de rétention des primes qui ont fait leurs preuves en Afrique vers une région qui partage à la fois les mêmes défis et les mêmes aspirations. Le capital de savoir-faire acquis grâce aux opérations réalisées dans 26 pays africains, à la gestion de plus de 205 polices d’assurance et à la couverture de 14,5 milliards de dollars américains d’actifs assurés peuvent être mobilisés et reproduits à grande échelle. Par ailleurs, les partenariats noués avec les grands réassureurs internationaux et les plateformes multilatérales offrent une base crédible et solide pour soutenir cette expansion. Les liens avec les réassureurs internationaux et les plateformes multilatérales constituent un point d’appui crédible pour le démarrage de l’initiative.

L’agenda stratégique : quatre impératifs
Pour que l’assurance spécialisée puisse pleinement jouer son rôle d’outil de réduction des risques pour le commerce en Afrique et dans les Caraïbes, l’innovation commerciale ne suffit pas à elle seule. Le cadre propice est d’une importance capitale, et il existe quatre impératifs de politique publique que les gouvernements ou les régulateurs ne peuvent se permettre de reporter. Premièrement, favoriser une convergence réglementaire permettant le placement des risques au-delà des frontières. Un modèle de syndication panafricain et afro-caribéen repose sur la clarté et la cohérence entre les différentes juridictions. Même si une harmonisation intégrale peut être progressive, les régulateurs peuvent dès à présent promouvoir la reconnaissance mutuelle, clarifier les règles de réassurance transfrontalière et alléger les procédures d’autorisation. L’utilisation de cadres tels que la ZLECAf et des forums réglementaires régionaux permet de réduire les frictions et de favoriser une mutualisation efficace des risques entre marchés.
Deuxièmement, renforcer les cadres organisés de placement des risques en favorisant en priorité les capacités régionales. Plutôt que de privilégier les incitations fiscales, l’approche devrait reposer sur des protocoles de placement transparents et pilotés par le marché, assurant l’engagement systématique des capacités locales et régionales avant toute externalisation des risques. Des plateformes telles qu’AfrexInsure démontrent déjà comment une syndication coordonnée peut améliorer la rétention tout en respectant les normes internationales. L’extension de cette approche à un plus grand nombre de transactions permettra naturellement de renforcer les marchés nationaux sans fausser la concurrence.
Troisièmement, affecter les primes retenues au financement d’actifs bancables dans le commerce et les infrastructures. La rétention des primes n’atteint son plein potentiel que lorsqu’elle est reliée à un usage productif des capitaux. Sous l’impulsion d’Afreximbank, les institutions de financement du développement peuvent agir comme catalyseurs en structurant des actifs investissables – financement du commerce, titres liés aux infrastructures et crédit structuré – alignés sur les passifs de long terme des assureurs. Il en résulte un système en circuit fermé où le risque est assuré, les primes sont retenues et le capital réinjecté dans l’économie réelle.
Quatrièmement, consolider l’expertise technique par le biais de partenariats et d’un développement de capacités intégré. Il est préférable de développer les capacités d’assurance spécialisée par le biais d’un apprentissage axé sur les transactions plutôt que par une formation autonome. En intégrant les acteurs locaux de l’assurance et de la régulation dans des montages complexes tels que les projets énergétiques, les corridors commerciaux et les infrastructures de grande envergure, AfrexInsure peut favoriser une accélération du transfert de savoir-faire en souscription, ingénierie des risques et gestion des sinistres. En y adossant des plateformes numériques de gestion des données, d’analyse et d’administration des contrats, il sera possible de renforcer davantage la capacité d’extension et la transparence.

L’assurance comme infrastructure
Nous célébrons les routes, les centrales électriques et les satellites. Nous célébrons rarement le souscripteur qui a rendu le financement possible. Si cette invisibilité est en soi un indicateur de succès, elle contribue aussi à sous-évaluer de manière persistante l’importance stratégique de l’assurance spécialisée dans l’activation des échanges commerciaux. AfrexInsure est en train de changer ce récit. La nomination d’un nouveau directeur général marque le passage de la filiale de la phase de démarrage (start-up) à une phase de montée en puissance (scale-up), une étape décisive où la promesse de l’assurance comme levier du commerce sera éprouvée et, en cas de succès, renforcée. Telle est la promesse de l’assurance spécialisée en tant qu’outil de réduction des risques pour le commerce en Afrique et dans les Caraïbes. Et c’est précisément cette promesse qu’AfrexInsure commence à tenir, contrat après contrat et prime après prime.
Le site : https://www.afrexinsure.com

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