En annonçant le 9 juillet le lancement des premiers pilotes de son infrastructure blockchain avec 17 banques internationales – dont la Sud-Africaine FirstRand – Swift ouvre une nouvelle étape dans la modernisation des paiements transfrontaliers, notamment en Afrique. Décryptage des principaux enseignements à retenir de cette initiative.
Par Régis Pangou
Les paiements internationaux pourraient enfin fonctionner 24 heures sur 24
C’est sans doute le changement le plus visible annoncé par Swift. Grâce à son nouveau registre distribué, les banques participantes pourront initier des paiements transfrontaliers en dépôts tokenisés à toute heure de la journée, y compris les week-ends ou les jours fériés, avant leur règlement final via les infrastructures existantes. Pour Thierry Chilosi, Chief Business Officer de Swift, cette évolution vise à apporter « la vitesse et la flexibilité qu’exige le commerce moderne », tout en conservant « les mêmes niveaux de résilience, de sécurité et de conformité » qui font la force du système bancaire actuel. Pour une entreprise exportatrice ivoirienne vendant du cacao à un industriel asiatique, ou un groupe kényan important des équipements depuis les États-Unis, cette disponibilité permanente pourrait, à terme, réduire les délais entre l’émission d’un paiement et sa prise en compte par les établissements bancaires, améliorant ainsi la visibilité sur la trésorerie.
Derrière cette annonce, la montée en puissance des stablecoins pousse les banques à accélérer
Si Swift ne mentionne jamais explicitement les stablecoins, difficile d’ignorer le contexte dans lequel intervient cette annonce. La valeur des stablecoins en circulation approche désormais 250 milliards de dollars, contre à peine 1 milliard en 2018. Une hausse vertigineuse qui n’est pas prête de s’arrêter : selon l’établissement britannique Standard Chartered, ce marché pourrait atteindre 2 000 milliards de dollars d’ici à 2028. Quant aux deux leaders du marché, Tether (USDT) et Circle (USDC), ils contrôlent à eux seuls plus de 90 % des émissions mondiales de stablecoins. Longtemps cantonnés aux échanges entre cryptoactifs, les stablecoins s’imposent progressivement dans la finance traditionnelle. Société Générale, via sa filiale SG Forge, a récemment lancé son propre stablecoin en dollar, tandis que JPMorgan prépare également ses propres solutions. Leur promesse est simple : des paiements plus rapides, disponibles en permanence et réalisés directement sur la blockchain. Dans ce contexte, l’initiative de Swift apparaît comme une réponse du système bancaire traditionnel à la montée en puissance de ces nouveaux acteurs. Le réseau ne cherche pas à reproduire l’univers des cryptoactifs, mais à offrir plusieurs de leurs avantages — disponibilité permanente, rapidité d’exécution et meilleure gestion de la liquidité — tout en restant dans un cadre bancaire réglementé.
Une meilleure gestion de la liquidité pour les banques… et leurs clients
Au-delà de la rapidité, Swift met surtout en avant un objectif moins visible mais essentiel : améliorer la gestion de la liquidité. Aujourd’hui, les banques immobilisent souvent d’importantes sommes sur différents comptes afin d’assurer leurs règlements internationaux. Le recours aux dépôts tokenisés permettrait de mobiliser ces liquidités de manière plus flexible, tout en conservant les mécanismes de contrôle et de supervision existants. Mentionnée dans la note publiée par Swift, HSBC estime ainsi que cette évolution permettra d’« améliorer l’efficacité de la liquidité, renforcer la visibilité sur les flux de trésorerie et offrir une expérience 24 h/24 aux entreprises ». De fait, pour les groupes africains présents dans plusieurs pays — banques panafricaines, opérateurs télécoms, industriels ou logisticiens — une meilleure circulation des liquidités pourrait réduire le besoin de préfinancer certaines opérations internationales, et simplifier la gestion quotidienne de leur trésorerie. De quoi considérablement fluidifier les transactions.
Les banques africaines devront investir pour rester dans la course
L’Afrique est déjà présente dans cette première phase pilote grâce à l’établissement sud-africain FirstRand, mais on regrettera toutefois qu’aucune banque d’Afrique francophone ne figure encore parmi les établissements sélectionnés. Pour les autres banques du continent, le signal est clair : les infrastructures mondiales évoluent rapidement. Citée dans le communiqué précité de Swift et présente en Afrique, BNP Paribas explique pour sa part vouloir contribuer à « industrialiser la finance numérique à grande échelle » afin d’offrir à ses clients des transactions « plus rapides, plus transparentes et plus sûres ». L’enjeu dépasse toutefois la seule adoption d’une nouvelle technologie. Les établissements africains devront progressivement adapter leurs systèmes d’information, renforcer leur interopérabilité et développer des compétences autour de la tokenisation s’ils souhaitent rester pleinement intégrés aux futurs standards des paiements internationaux.
Une Afrique qui accélère elle aussi la modernisation de ses paiements
L’annonce de Swift intervient alors que plusieurs institutions africaines accélèrent elles aussi la modernisation des infrastructures financières du continent. Début juillet, la Banque des États de l’Afrique centrale (BEAC) a officiellement rejoint le Système panafricain de paiement et de règlement (PAPSS), ouvrant la voie au raccordement de la CEMAC au réseau africain de paiements en monnaies locales. En Afrique de l’Ouest, la BCEAO réfléchit de son côté à l’encadrement des crypto-actifs, des stablecoins, de la tokenisation des actifs financiers et des monnaies numériques de banque centrale, afin d’adapter son cadre réglementaire aux mutations de la finance mondiale. Si ces initiatives répondent à des enjeux différents, elles participent d’une même dynamique : bâtir des infrastructures de paiement plus rapides, plus interconnectées et mieux adaptées aux exigences d’un commerce mondial fonctionnant désormais en continu. À l’Afrique désormais de saisir cette opportunité pour construire l’infrastructure financière qui accompagnera son intégration économique et sa croissance.
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