Jusqu’à présent, poursuivre des études dans une institution de référence internationale a souvent impliqué de partir à l’étranger. Cette équation évolue. Écoles africaines qui renforcent leurs standards académiques, partenariats avec de grandes institutions étrangères, formations adaptées aux besoins des entreprises : le continent voit son offre d’enseignement supérieur se transformer. Un marché en pleine expansion, où la capacité à conjuguer excellence internationale et compréhension des réalités africaines devient déterminante.
Par Dounia Ben Mohamed
Former davantage, mais surtout mieux. Pour l’enseignement supérieur africain, le défi est à la mesure de la dynamique démographique du continent et de ses ambitions économiques. À l’échelle mondiale, le nombre d’étudiants inscrits dans l’enseignement supérieur a atteint 269 millions en 2024, contre environ 100 millions en 2000, selon le premier rapport mondial de l’UNESCO sur les tendances de l’enseignement supérieur, publié en mai 2026. Mais cette progression masque de profondes inégalités d’accès : le taux de scolarisation des jeunes dans le supérieur atteint 80 % en Europe occidentale et en Amérique du Nord, contre seulement 9 % en Afrique subsaharienne. À l’échelle mondiale, ce taux s’établit à 43 %. L’enjeu est donc double : élargir l’accès à la formation et permettre à davantage de jeunes d’accéder à un enseignement de qualité sans devoir nécessairement quitter leur pays.
L’ancrage local, une valeur ajoutée stratégique
Pour Abdou Diouf, directeur général du Groupe ISM (Dakar), fondé en 1992 et première business school privée du Sénégal, l’essor de l’offre internationale doit d’abord être replacé dans une logique de marché. « Aujourd’hui, ce mouvement des grandes universités du Nord vers le Sud répond avant tout à une logique de marché. Il s’agit d’abord de répondre à une demande. » La demande de formation progresse en Afrique, tandis que les établissements doivent trouver de nouveaux relais de développement. Le continent devient ainsi un terrain d’expansion pour les institutions étrangères, mais aussi un espace où les établissements africains peuvent affirmer leur propre proposition de valeur.
Celle-ci tient notamment à leur proximité avec les économies qu’ils servent. « Les problématiques qui sont les nôtres sont difficilement traitables par un grand mastodonte universitaire basé à Boston, au Massachusetts ou à Paris », estime Abdou Diouf. Et de citer pour exemple : « Au Sénégal, comme dans une grande partie de l’Afrique, l’économie informelle représente une part considérable de l’activité économique. Or, je ne connais pas d’université dans le monde qui consacre un enseignement spécifique à ce secteur, peut-être à l’exception de certaines en Asie. C’est pourtant une réalité incontournable de nos économies. C’est pourquoi notre mission prend tout son sens : former nos étudiants à partir des réalités économiques de nos pays ». Au Groupe ISM, cette approche se traduit par des travaux appliqués aux entreprises de proximité : « Nous vivons avec les PME-PMI. Nous sommes nous-mêmes une PME qui rencontre les problématiques des PME. Nous rédigeons des cas d’entreprises liés à notre environnement. »
« Nous avons réussi à convaincre les parents que l’excellence académique n’était pas l’apanage des établissements éloignés de chez eux et qu’ils pouvaient la trouver dans une école de proximité. » — Abdou Diouf, directeur général du Groupe ISM
Cette proximité ne signifie pas un repli sur le marché national. Le Groupe ISM accueille, selon son directeur général, 45 % d’étudiants venus d’autres pays africains. Il s’appuie également sur des enseignants internationaux et des accords avec des établissements partenaires. L’objectif est de combiner la connaissance du terrain et l’ouverture sur le monde, plutôt que de les opposer.
L’enjeu est aussi celui de l’accessibilité économique. Abdou Diouf souligne que les modèles tarifaires de certaines grandes institutions étrangères peuvent difficilement correspondre au pouvoir d’achat d’une grande partie des familles africaines. Il cite le cas de l’ISM, dont la scolarité annuelle ne dépasse pas, selon lui, 2 500 euros. « Nous avons réussi à convaincre les parents que l’excellence académique n’était pas l’apanage des établissements éloignés de chez eux et qu’ils pouvaient la trouver dans une école de proximité. C’est un défi que nous avons relevé. »
L’excellence internationale, sans copier-coller
Cette recherche d’équilibre se retrouve dans la stratégie de HEC Montréal. L’établissement intervient en Afrique auprès d’organisations bancaires, d’entreprises et de cadres dirigeants, notamment à travers des formations sur mesure. Depuis plusieurs années, il développe également des activités avec BEM, partenaire présent notamment à Dakar, dans le cadre de l’École des dirigeants Afrique.
Pour Federico Pasin, directeur général de HEC Montréal, l’internationalisation ne peut se résumer à exporter un programme conçu ailleurs. « Nous développons des connaissances et des savoir-faire que nous cherchons à rendre aussi transposables que possible, qu’il s’agisse d’intelligence artificielle, de transformation numérique ou de logistique. Toutefois, l’expérience montre que chaque marché possède ses spécificités et que les modèles doivent être adaptés aux réalités locales. »
La connaissance du terrain devient alors une compétence stratégique. « Cette fine connaissance des contextes locaux est extrêmement précieuse quand on veut soutenir de grandes organisations qui ont de grandes ambitions », poursuit-il. D’où le choix de privilégier les partenariats plutôt que de multiplier les campus : ils permettent de mieux comprendre les besoins des organisations, d’ajuster les contenus et de faire progresser les deux parties.
Federico Pasin défend ainsi une relation dans laquelle l’expertise internationale s’enrichit du savoir-faire local, sans s’y substituer. « Je suis convaincu que nous avons beaucoup à apprendre de nos partenaires locaux et que ces échanges nous permettent de progresser ensemble ». Une équation qui laisse toute sa place aux établissements africains, à condition que ceux-ci continuent à investir dans la qualité académique et la recherche.
Produire ses propres savoirs
Pour Thami Ghorfi, président d’ESCA École de Management (fondée en 1992 au Maroc), établissement pionnier de l’enseignement supérieur en management sur le continent, l’enjeu est précisément de ne pas réduire l’excellence à une certification ou à la présence d’une marque internationale. « Notre démarche consiste à reconnaître, d’une part, l’existence de standards internationaux et la dimension universelle de l’enseignement supérieur et, d’autre part, la nécessité de prendre en compte ce qui est spécifique aux contextes locaux, régionaux et continentaux. »
« C’est ce que nous avons fait en allant chercher une accréditation internationale, afin de démontrer qu’une institution africaine était capable d’atteindre ces standards. » — Thami Ghorfi, président d’ESCA École de Management
ESCA résume cette philosophie par une formule : « Globally open, but locally rooted », autrement dit, ouverts sur le monde, mais profondément ancrés localement. Cette exigence se traduit par une démarche de reconnaissance internationale. « C’est ce que nous avons fait en allant chercher une accréditation internationale, afin de démontrer qu’une institution africaine était capable d’atteindre ces standards », souligne Thami Ghorfi.
Mais l’ambition va au-delà de la reconnaissance des diplômes. Elle porte sur la production de connaissances à partir des réalités africaines. Avec son Africa Case Lab, ESCA travaille à développer des études de cas consacrées aux entreprises et aux contextes du continent. Un enjeu pédagogique, mais aussi intellectuel : les futurs dirigeants doivent pouvoir apprendre à partir d’exemples qui correspondent aux économies dans lesquelles ils seront amenés à décider.
L’objectif est donc double : permettre aux institutions africaines d’enseigner à partir de leurs propres réalités et donner aux écoles de management du monde entier accès à des cas africains conçus par des Africains. Le savoir ne circule alors plus dans un seul sens. Le continent devient aussi producteur de références, de méthodes et d’expertise.
« Le modèle africain de demain doit reposer sur trois principes : anticiper, hybrider et mesurer. » — Mody Oury Barry, CEO de CEDITECH
Cette capacité à produire des compétences pertinentes est au cœur du modèle défendu par Mody Oury Barry, CEO du Centre d’Excellence Digital et Technologies (CEDITECH), qui intervient sur les métiers du numérique et les besoins des entreprises. « Aujourd’hui, avoir un diplôme ne suffit plus. Ce que les entreprises recherchent, ce sont des personnes capables de transformer leurs connaissances en compétences, et leurs compétences en résultats. »
Pour lui, la performance d’un système de formation doit se mesurer davantage à ses effets concrets sur l’emploi et la création de valeur. « Le modèle africain de demain doit reposer sur trois principes : anticiper, hybrider et mesurer. » Une approche que CEDITECH décline dans ses formations aux métiers du numérique, de l’intelligence artificielle à la cybersécurité, en passant par la data et le cloud. Le centre accompagne également les entreprises dans la montée en compétences de leurs équipes et les dirigeants face aux enjeux de la transformation numérique.
Au-delà de l’employabilité, Mody Oury Barry pose la question de la capacité du continent à développer ses propres expertises technologiques. « Nous ne pouvons pas vouloir devenir un continent majeur dans l’intelligence artificielle, la cybersécurité, le cloud ou la data tout en dépendant durablement de compétences produites ailleurs ». Dans cette perspective, l’arrivée d’écoles et d’universités internationales en Afrique représente, à ses yeux, une opportunité, à condition de ne pas se limiter à l’importation de programmes. « Un programme conçu à Paris, Montréal ou Boston ne devient pas africain simplement parce qu’il est enseigné à Abidjan, Dakar ou Kigali », souligne-t-il.
CEDITECH illustre cette volonté de coopération à travers ses échanges avec l’École des dirigeants de HEC Montréal et son partenariat avec Aivancity, école française spécialisée en intelligence artificielle et en data. Cette dernière collaboration vise notamment à développer des formations destinées aux dirigeants africains pour les aider à mieux comprendre, gouverner et piloter l’IA. Une approche qui rejoint la conviction de Mody Oury Barry : « La vraie valeur apparaît lorsque l’on combine une excellence académique internationale avec une compréhension profonde de nos économies, de nos entreprises et des compétences dont le continent a réellement besoin. »
L’ambition est également de permettre aux talents africains d’accéder aux marchés internationaux sans que leur réussite implique nécessairement leur départ du continent. « Nous devons aussi être capables, depuis l’Afrique, de produire de l’expertise, des services numériques et de la valeur pour des entreprises et des marchés internationaux », insiste-t-il. Il résume cet objectif par une formule : « rendre les compétences africaines exportables sans nécessairement rendre les talents africains expatriables ».

Un marché appelé à changer d’échelle
L’enjeu est désormais de faire grandir cet écosystème. Selon la Banque mondiale, l’Afrique crée environ trois millions d’emplois formels par an, alors que 10 à 12 millions de jeunes arrivent chaque année sur le marché du travail. Ce décalage impose aux établissements de former davantage, mais surtout de mieux préparer les jeunes aux mutations économiques du continent. Pour Federico Pasin, cette transformation pourrait aussi rebattre les cartes à l’échelle mondiale. « Aujourd’hui, si vous regardez parmi les meilleures universités au monde, il y en a plusieurs qui proviennent d’Asie. J’ai le sentiment qu’on va avoir le même phénomène avec l’Afrique. Plusieurs écoles sont déjà à un excellent niveau. »
La prochaine étape ne sera donc pas seulement de permettre aux écoles africaines de rejoindre les standards internationaux, mais de faire reconnaître la valeur du modèle qu’elles sont en train de construire. Ainsi que le souligne Abdou Diouf : « Si on doit livrer un secret de la réussite de l’ISM, c’est cette capacité aujourd’hui à rester une université de dimension humaine, où l’étudiant n’est pas un simple numéro, mais une personne que l’on accompagne tout au long de son parcours ». Et si les écoles africaines, en inventant un modèle fidèle aux valeurs du continent et à la hauteur de ses défis, ne se contentaient plus de suivre les standards internationaux, mais devenaient demain celles qui les redéfinissent ?

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