En organisant le sommet Africa Forward à Nairobi les 11 et 12 mai 2026, la France confirme un tournant stratégique majeur : après des décennies centrées sur son ancien pré carré francophone, Paris accélère son repositionnement vers les économies anglophones les plus dynamiques du continent. Kenya, Nigeria, Ghana ou encore Rwanda deviennent les nouveaux piliers d’une diplomatie davantage tournée vers l’investissement, l’innovation et les partenariats économiques.
Par Dounia Ben Mohamed
Longtemps structurée autour de l’Afrique francophone, la stratégie africaine de la France connaît une profonde recomposition. Fragilisée par les ruptures diplomatiques et militaires au Sahel, Paris cherche désormais à renforcer sa présence dans les grands marchés anglophones du continent, devenus des moteurs de croissance économique et technologique.
Le choix de Nairobi pour accueillir le sommet Africa Forward illustre ce basculement. C’est la première fois qu’un événement français de cette ampleur consacré aux relations économiques franco-africaines se tient dans un pays anglophone d’Afrique de l’Est.
Le Kenya, Nouveau Hub Stratégique Français
Depuis la visite d’Emmanuel Macron à Nairobi en 2019 — première visite officielle d’un président français au Kenya — les relations bilatérales se sont considérablement intensifiées.
En avril 2026, le Parlement kényan a approuvé un nouvel accord de coopération militaire avec Paris portant sur la sécurité maritime, la lutte contre le terrorisme, le renseignement et la formation.
Mais l’offensive française est surtout économique.
Selon les données de Agence française de développement, le groupe et sa filiale Proparco ont engagé près d’un milliard d’euros au Kenya depuis les années 1990 dans les secteurs de l’énergie, des transports, de l’agriculture et de la santé.
Le Kenya représente aujourd’hui un point d’entrée stratégique vers l’Afrique de l’Est, un marché régional de près de 300 millions d’habitants porté par l’intégration croissante de la Communauté d’Afrique de l’Est.
Les entreprises françaises y multiplient les investissements. Carrefour, opéré localement par Majid Al Futtaim, poursuit son expansion dans le pays avec plus de vingt magasins. Des groupes comme Thales, Airbus ou Ocea se positionnent également dans les domaines de la cybersécurité, de l’aéronautique et de la défense maritime.


Nigeria : Le Centre de Gravité Économique
Le repositionnement français passe aussi par le Nigeria, devenu le principal partenaire commercial de Paris en Afrique subsaharienne.
Selon la Direction générale du Trésor français, les échanges commerciaux franco-nigérians atteignent près de 5 milliards d’euros, devant l’Afrique du Sud et la Côte d’Ivoire.
La présence des groupes français y est déjà importante. TotalEnergies demeure l’un des principaux acteurs étrangers du secteur énergétique nigérian, tandis que Canal+ a renforcé sa présence continentale avec l’acquisition de MultiChoice, leader africain de la télévision payante.
Dans la finance et les services, des groupes comme BNP Paribas ou Société Générale accompagnent également le développement des banques locales et des fintechs africaines.
Ghana, Rwanda, Ouganda : Infrastructures et Énergie Verte
Au Ghana, la stratégie française repose principalement sur les infrastructures urbaines, les transports et la transition énergétique.
L’AFD y finance plusieurs projets liés à l’énergie solaire, à l’assainissement urbain et à la mobilité, tandis que des groupes comme Vinci et Bouygues participent à des projets routiers et aéroportuaires.
En Uganda et au Rwanda, les investissements français ciblent davantage les infrastructures énergétiques, la logistique et les technologies numériques.
TotalEnergies reste notamment impliqué dans le projet pétrolier EACOP reliant l’Ouganda à la Tanzanie, l’un des plus importants projets énergétiques actuellement développés en Afrique de l’Est.

Une Stratégie Fondée sur l’Investissement Plutôt que l’Influence Politique
Cette évolution traduit une transformation plus profonde de la doctrine française en Afrique.
Lors d’un entretien consacré aux relations franco-africaines, Emmanuel Macron déclarait vouloir « bâtir une relation nouvelle avec l’Afrique, fondée sur l’investissement et les résultats économiques plutôt que sur des logiques de dépendance ».
L’objectif affiché par Paris est désormais de privilégier les partenariats économiques, l’investissement privé et les projets industriels plutôt qu’une approche principalement politique ou militaire.
Selon les données du Trésor français, les échanges entre la France et l’Afrique subsaharienne atteignent environ 24 milliards d’euros par an. Mais la géographie de ces échanges évolue rapidement au profit des économies anglophones.
D’après Bpifrance, plus de 1 000 entreprises françaises sont présentes sur le continent africain, avec une progression des implantations en Afrique de l’Est et dans les grands marchés anglophones.
Une Compétition Mondiale de Plus en Plus Intense
Cette stratégie s’inscrit dans un contexte de concurrence internationale accrue.
La part de marché de la France dans le commerce africain a fortement reculé au cours des deux dernières décennies, tandis que la Chine, les États-Unis, la Turquie, l’Inde ou les Émirats arabes unis renforcent leur présence sur le continent.
Pour le politologue Antoine Glaser, « l’Élysée veut désormais parler économie avec tous les acteurs du continent ».
Derrière ce pivot anglophone, Paris cherche avant tout à repositionner son influence autour des secteurs considérés comme stratégiques pour la croissance africaine : énergie, numérique, infrastructures, logistique et finance.
Ce basculement ne marque pas la fin des relations avec l’Afrique francophone, mais l’émergence d’un modèle plus pragmatique, davantage centré sur les investissements, l’innovation et les intérêts économiques de long terme.
En chiffres
● Près de 45 % des investissements français en Afrique se concentrent encore en zone francophone, mais la part de l’Afrique de l’Est et australe a doublé depuis 2015.
● L’AFD et Proparco ont injecté plus de 10 milliards d’euros cumulés sur le continent entre 2018 et 2025.
● Les échanges France–Nigeria et France–Kenya représentent désormais près de 8,3 milliards d’euros par an, selon les données du Trésor français.
