Alors que la RDC regorge de minerais critiques indispensables à la transition énergétique, le pays peine encore à transformer localement ses ressources brutes en véritable levier de développement. Une donne qui est d’abord un défi collectif plutôt qu’une fatalité, plaident les économistes Isabelle Lessedjina et Jean-Marc Kilolo dans cette tribune.
Par Isabelle Lessedjina et Jean-Marc Kilolo
La République démocratique du Congo n’est pas seulement riche en ressources minières. Elle est indispensable au fonctionnement de l’économie mondiale moderne. Cobalt, cuivre, tantale : sans ces métaux, pas de transition énergétique, pas d’intelligence artificielle à grande échelle, pas de chaînes de valeur industrielles sécurisées.
Cette réalité est connue depuis longtemps — au point d’avoir donné naissance à l’expression de « scandale géologique ». Ce qui l’est moins, c’est la question centrale de cette décennie : la RDC saura‑t‑elle transformer son avantage géologique en avantage industriel ?
Car le paradoxe demeure. Malgré une richesse minérale exceptionnelle, la création d’emplois industriels et de valeur ajoutée locale reste limitée. La transformation, le raffinage et la fabrication continuent, pour l’essentiel, de se faire ailleurs. Changer cette trajectoire n’est pas automatique. Cela suppose des choix clairs : investir dans les compétences, sélectionner des partenaires stratégiques et utiliser pleinement des plateformes régionales comme l’initiative Batteries et Véhicules Électriques RDC–Zambie.
S’il y a un moment pour opérer ce changement, c’est maintenant.
Trois Révolutions. Un Pays Au Centre Du Jeu
Trois dynamiques majeures redessinent aujourd’hui l’économie mondiale. La RDC se trouve au point d’intersection des trois.
La Première Est La Transition Energétique
La demande mondiale en minerais critiques va exploser au cours des quinze prochaines années. Le cobalt et le cuivre sont au cœur de cette transformation — et la RDC est incontournable. Aucun scénario crédible de décarbonation n’est possible sans l’apport congolais.
La Deuxième Est La Révolution Numérique Et L’avènement De L’intelligence Artificielle
Les centres de données, les semi‑conducteurs et les infrastructures d’IA reposent sur des métaux comme le tantale, issu du coltan. Là encore, la RDC est un acteur clé. Pourtant, elle capte une part infime de la valeur créée : les minerais quittent le pays, tandis que les données, les plateformes et les profits sont construits ailleurs.
La Troisième Est Géopolitique
Dans un contexte de fragmentation des chaînes d’approvisionnement et de tensions géopolitiques, les métaux stratégiques redeviennent des actifs de sécurité nationale. Les pays développés cherchent à réduire leur dépendance à quelques fournisseurs dominants. La RDC n’est plus un simple pays producteur : elle est un pivot stratégique.
Mais cet avantage n’a de valeur que s’il est utilisé. Le levier ne compte que s’il crée des entreprises, des emplois et des industries locales.
Cette fenêtre d’opportunité ne restera pas ouverte indéfiniment. Les choix faits aujourd’hui détermineront où seront implantées les usines, les hubs industriels et les chaînes de valeur de demain.
Le Dilemme Des 80%
Un chiffre résume le défi africain : plus de 80 % des minerais du continent sont exportés à l’état brut. La RDC ne fait pas exception. Cobalt et cuivre quittent massivement le pays sans transformation locale significative.
Ce n’est ni une fatalité ni une contrainte technique. Avec un engagement clair, c’est tout à fait possible.
L’Indonésie l’a démontré. En imposant la transformation locale du nickel, le pays a fait exploser les investissements, attiré des industriels et construit un écosystème de valeur. Le marché n’a pas été faussé — il a été créé.
La RDC dispose d’un argument économique encore plus solide. Les écarts de prix entre matières brutes et produits raffinés sont significatifs. Comme le rappelle le dernier rapport annuel d’Afreximbank- African Trade and Economic Outlook 2026 -, la transformation locale, à l’échelle du continent, représente des centaines de milliards de dollars de valeur potentielle chaque année. C’est de la croissance, de l’expertise et de la richesse qui peuvent — et doivent — rester en Afrique.
L’architecture : Chaque Acteur A Sa Place
Nous avons déjà entrevu ce qui est possible. Le complexe cuprifère de Kamoa Kakula — cofinancé via une syndication de 400 millions de dollars impliquant Rawbank, l’AFC et ABSA — démontre que le capital africain peut contribuer à des projets miniers de classe mondiale. Il a également permis de fournir 178 MW d’hydroélectricité propre au réseau national. Quant aux investisseurs internationaux, le récent succès de la première émission obligataire en dollars de la RDC – une opération eurobond à 1,25 milliard de dollars, sursouscrite quatre fois – prouve la confiance de ces derniers dans le fort potentiel économique du pays. Le message est clair : l’extraction peut soutenir l’industrialisation — à condition d’être pensée dans ce sens.
Pour y parvenir, chacun doit jouer son rôle :
- Les institutions multilatérales et les agences bilatérales peuvent financer les fondations indispensables : études de faisabilité, appui technique ciblé et garanties contre les risques politiques. Sans ce socle, peu de projets sont finançables.
- Les institutions financières de développement régionales et africaines peuvent assumer les premiers risques et apporter des financements de long terme — tranches juniors et maturités plus longues — afin de débloquer des capitaux privés plus importants.
- Les banques publiques de développement locales devraient soutenir les entreprises congolaises et favoriser l’appropriation nationale, au-delà de la simple perception de redevances.
- Les banques commerciales peuvent déployer des financements à grande échelle une fois certains risques maîtrisés : syndications, financement des fournisseurs et des équipements, ainsi que financement du commerce pour soutenir le raffinage et la fabrication.
Tout un écosystème qui se renforce. Chaque niveau rend le suivant possible — et chaque acteur doit rendre compte de son action.
L’appel A L’action
Le message est simple : le monde a besoin des minerais congolais. La RDC dispose d’un levier stratégique rare. Ce qui manque n’est ni la demande, ni le capital. Ce sont la coordination, la prévisibilité et l’exécution.
Le timing est unique : trois vagues de demande simultanées, des institutions financières africaines plus solides et déterminées, et un État plus engagé dans l’industrialisation. C’est un moment de coalition.
- Aux décideurs publics : offrir un cadre clair, stable et crédible pour la transformation et la création de richesse locale.
- Aux partenaires financiers de développement : investir dans la préparation et la structuration des projets.
- Aux banques publiques et privées : agir comme des bâtisseurs et des socles d’écosystèmes.
- Au secteur privé : investir, transformer, produire — et s’ancrer sur le long terme.
Et aux Congolais : le monde a toujours convoité ce qui gît sous notre sol. Ce qui change aujourd’hui, c’est que nous avons la capacité de décider de ce qui se construit par-dessus.
Ce qui change aujourd’hui, grâce aux trois révolutions qui nous rendent encore plus indispensables, c’est que notre génération décide ce qui s’élève par-dessus.
La décennie à venir sera décisive. La question n’est plus de savoir si la RDC est stratégique. La question est de savoir si elle saura transformer ce potentiel en puissance réelle.
À Propos Des Auteurs
Isabelle Lessedjina est envoyée spéciale pour Finance in Common et préside le conseil d’administration de Rawbank ainsi que celui de Defy Consortium.
Jean-Marc Kilolo est économiste du développement à la Commission économique pour l’Afrique (CEA).
