Directeur général du groupe Forrest International (GFI), Malta David Forrest analyse les opportunités, les fragilités et les conditions d’un développement durable du BTP en RDC, dans un contexte de boom résidentiel, de verticalisation des villes et de pression démographique.
Propos recueillis par Patrick Ndungidi
Forbes Afrique : Comment Décririez-Vous l’État Actuel du Secteur de La Construction en RDC ? Quelles Opportunités Offre le Marché et quels Défis Freinent son Développement ?
Malta David Forrest : Depuis une dizaine d’années, j’observe un véritable boom de la construction en République démocratique du Congo, en particulier dans le secteur résidentiel. Si vous vous promenez dans des villes comme Kinshasa, Lubumbashi ou Kolwezi, vous serez frappé par le nombre de chantiers. On construit partout.
Cette dynamique est directement liée à l’exode rural massif et à une croissance démographique très rapide. À Kinshasa, par exemple, la population est passée d’environ 11 à 12 millions d’habitants en 2015 à près de 17 millions estimés pour 2025, avec encore un million supplémentaire attendu dans les prochaines années. Cette croissance crée mécaniquement une demande très forte en logements, en infrastructures et en équipements publics.
Un des problèmes est que cette expansion ne s’est pas accompagnée d’une véritable planification urbaine. Il n’y a pas eu de projection suffisamment anticipée pour absorber cet afflux de population. Les tracés de routes n’ont pas été pensés en amont, il n’y a pas eu de plan urbanistique structuré pour organiser l’expansion des villes. Beaucoup de choses se sont faites dans le désordre.
On observe également un manque d’anticipation pour désengorger les centres-villes. C’est particulièrement frappant à Kinshasa où tout reste concentré à la Gombe : administrations, centres financiers, grandes entreprises. Il n’y a pas eu de politique forte pour développer des pôles administratifs ou économiques en périphérie afin de mieux répartir les flux. Résultat : une congestion permanente qui pèse sur la productivité et la qualité de vie.
Dans le même temps, l’attribution des permis de construire n’a pas toujours été faite dans les règles de l’art. Il y a eu des manquements, un manque de contrôle et parfois de rigueur, et nous en payons aujourd’hui les conséquences. Les problèmes de stabilité des sols, les constructions inadaptées et surtout les inondations récurrentes, particulièrement à Kinshasa, en sont des exemples frappants. Ces inondations ne sont pas uniquement liées aux pluies ou au changement climatique ; elles sont aussi le résultat d’un déficit de planification, d’un réseau d’assainissement insuffisant et d’implantations urbaines mal maîtrisées. Chaque année, les dégâts humains et économiques sont considérables.
Pour nous qui sommes actifs dans les travaux publics, le secteur est donc à la fois porteur et contraint. Les besoins sont immenses : routes, ponts, drainage, infrastructures énergétiques, et les opportunités sont réelles. Mais elles exigent des investissements lourds, une gouvernance rigoureuse et une vision à long terme.
Quelles Évolutions ou Innovations Techniques Avez-vous Observées Dans la Construction Urbaine au Cours des Dernières Années ?
M. D. F. : L’une des évolutions les plus visibles de ces dernières années concerne la transformation du paysage urbain, en particulier dans les grandes villes. Là où l’architecture était autrefois relativement uniforme et dominée par des bâtiments de faible hauteur, on observe aujourd’hui une multiplication des immeubles d’habitation de grande hauteur, parfois jusqu’à 30 étages. Cette densification verticale est une réponse directe à la pression démographique et au manque d’espace dans les centres urbains.
Parallèlement, comme je l’évoquais plus haut, on constate une évolution notable dans la manière dont les particuliers et les entreprises abordent la question de l’énergie. De plus en plus de ménages s’équipent de panneaux solaires pour leurs besoins domestiques, tandis que les petites et moyennes entreprises investissent dans des mini-centrales solaires. C’est un choix à la fois pragmatique et stratégique dans un contexte africain où la luminosité est exceptionnelle et où le déficit énergétique reste un frein majeur au développement économique.
Sur le plan strictement technique, nous restons, au sein d’EGMF (notre filiale BTP), très attentifs aux innovations et aux meilleures pratiques observées à l’international, tout en les adaptant aux réalités locales. Les contraintes de construction en RDC, qu’elles soient géotechniques, climatiques ou logistiques, sont importantes, et elles nous obligent à recourir à des solutions techniques modernes et éprouvées.
À titre d’exemple, nous avons récemment réalisé l’échangeur de Kolwezi en utilisant la technique française Atalus. Il s’agit d’un système de soutènement végétalisé combinant des blocs en béton creux et des géosynthétiques de renforcement. Cette solution permet de construire des ouvrages stables et durables, tout en limitant l’impact environnemental et en réduisant les besoins en expropriation, un enjeu majeur en milieu urbain dense.
Dans le domaine routier, nous utilisons également, lorsque cela se justifie, des technologies comme le geogrid, qui permet de renforcer les sols et d’améliorer significativement la durabilité et la résistance des chaussées.
Enfin, la prise en compte progressive des enjeux énergétiques et environnementaux influence de plus en plus la conception des bâtiments et des infrastructures, même si cette évolution reste encore limitée à certains projets. Les innovations existent et avancent, mais leur adoption à grande échelle dépend fortement des coûts, de la formation des équipes locales et de l’existence d’un cadre normatif clair et adapté.

Quels Segments de Marché (Résidentiel, Commercial, Infrastructures Publiques) Connaissent la Croissance la Plus Dynamique, et Pourquoi ?
M. D. F. : Clairement et sans hésitation, le segment le plus dynamique aujourd’hui est le résidentiel privé. Dans des villes comme Kinshasa, Lubumbashi ou Kolwezi, la pression démographique, l’urbanisation rapide et l’exode rural soutiennent une demande constante en logements. Ce marché est principalement porté par l’initiative privée, qui compense en grande partie l’insuffisance des politiques publiques en matière de logement.
Il faut aussi être lucide sur un autre facteur : il devient de plus en plus difficile de faire sortir de l’argent du pays. Les banques étrangères sont aujourd’hui très regardantes, les flux financiers en provenance de la RDC font l’objet d’une attention particulière, et les Congolais qui souhaitent exporter leurs capitaux rencontrent davantage de contraintes. Cette réalité change la donne.
Plutôt que de chercher à investir à l’extérieur, beaucoup choisissent désormais d’investir localement. Et le secteur de la construction apparaît comme une valeur refuge : c’est tangible, visible, et cela permet de sécuriser son capital. Cela explique en partie l’essor des immeubles résidentiels et des projets immobiliers privés que l’on observe dans les grandes villes.
Le segment commercial commence également à se structurer, en particulier dans les grandes agglomérations. On voit apparaître les premiers centres commerciaux de type « malls », signe d’une évolution des modes de consommation et d’une classe moyenne urbaine en croissance. Même si ce segment reste encore limité en volume, il est en nette progression et traduit une certaine maturation du marché urbain.
En ce qui concerne les infrastructures publiques, des avancées sont visibles, notamment dans certaines provinces disposant de ressources importantes. Kolwezi en est un bon exemple, avec la construction d’un nouvel aéroport, du premier échangeur de la province et de plusieurs bâtiments administratifs, qui ont profondément transformé le visage de la ville. Ces réalisations sont spectaculaires et structurantes, mais elles restent, en termes de volume et d’investissement global, marginales par rapport à l’activité générée par le secteur privé.
Selon moi, cette situation s’explique en grande partie par la faiblesse des budgets publics disponibles par habitant. À titre de comparaison, la Zambie dispose d’un budget national d’environ 7 milliards de dollars pour une population de 21 millions d’habitants. En RDC, le budget est d’environ 17 milliards de dollars pour près de 90 millions d’habitants. Proportionnellement, cela signifie que le budget par habitant est environ deux fois plus faible en RDC qu’en Zambie.
Cette contrainte budgétaire limite fortement la capacité de l’État à investir massivement dans les infrastructures publiques. Le niveau de mobilisation des recettes fiscales et les enjeux de bonne gouvernance restent, à mon sens, des défis structurels majeurs qui freinent le développement à grande échelle de ce segment pourtant essentiel.

Quelles sont les Principales Sources d’Approvisionnement en Matériaux de Construction, et Comment la Filière se Structure-T-Elle en RDC ?
M. D. F. : Je vais répondre de manière très concrète, à partir de notre expérience sur le terrain. Pour nos chantiers, nous utilisons à la fois des matériaux produits localement et des matériaux importés, en fonction de ce qui est disponible et techniquement adapté.
En ce qui concerne les granulats, nous disposons de nos propres carrières à Kolwezi et à Lubumbashi. Cela nous permet d’assurer un approvisionnement direct et maîtrisé pour nos chantiers, tout en fournissant également des clients externes. Le sable est, quant à lui, principalement acheté localement, ce qui limite les coûts et les contraintes logistiques pour ce type de matériau.
Le cas du ciment est plus complexe. La production locale existe, mais elle reste largement insuffisante pour répondre à la demande, notamment en raison du déficit énergétique qui freine la capacité de production des cimenteries. À un moment donné, le gouvernement a tenté de limiter les importations afin de soutenir la production nationale. Cette intention était louable, mais dans les faits, la production locale n’a pas été en mesure de suivre, ce qui a créé des tensions sur le marché.
Le bitume, pour sa part, est entièrement importé. C’est une réalité difficile à accepter, car nous défendons avant tout l’intérêt national et nous préférerions, chaque fois que possible, nous approvisionner localement. Malheureusement, l’absence d’une filière industrielle locale structurée pour certains matériaux clés nous oblige à dépendre des importations.
Cette dépendance aux importations, combinée aux coûts de transport et aux difficultés d’acheminement vers des zones parfois très reculées, explique en grande partie le coût élevé de la construction en RDC. Pour moi, le développement d’une industrie locale des matériaux de construction, soutenue par une énergie fiable et compétitive, est un enjeu stratégique majeur pour réduire les coûts, renforcer la souveraineté économique et soutenir durablement le secteur.

Comment les Entreprises Congolaises se Positionnent-Elles Face aux Acteurs Internationaux dans le Domaine de la Construction ?
M. D. F. : Les entreprises congolaises, comme la nôtre, disposent avant tout d’une connaissance approfondie du terrain, du contexte local et des réalités opérationnelles. Cet ancrage est un avantage compétitif déterminant, en particulier pour la gestion de chantiers complexes, dans des environnements souvent contraints sur les plans logistique, administratif ou géotechnique.
Face aux acteurs internationaux, la concurrence se joue principalement sur d’autres leviers : la capacité financière, l’accès aux technologies de pointe et la structuration des processus. Les grandes entreprises étrangères arrivent souvent avec des moyens importants et des références internationales solides. Pour les entreprises locales, il est donc essentiel de renforcer leur structuration et d’investir dans la montée en compétences.
C’est dans ce contexte que les partenariats, les joint-ventures et le transfert de savoir-faire prennent tout leur sens. Ils permettent aux entreprises congolaises de monter en gamme, d’accéder à des technologies avancées et de rester compétitives sur des projets de grande envergure, tout en conservant un ancrage local fort.
Sur le plan réglementaire, une avancée importante a été réalisée en 2020 avec la mise en place de l’Autorité de régulation de la sous-traitance dans le domaine minier (ARSP). Cette disposition impose aux entreprises minières de recourir à des sous-traitants détenus à plus de 51 % par des capitaux congolais. Cette mesure, qui ne concerne aujourd’hui que le secteur minier, a contribué à structurer et à dynamiser les entreprises locales.
À mon sens, il est regrettable que ce type de dispositif ne soit pas étendu au secteur de la construction. Une politique similaire permettrait de donner un véritable coup d’accélérateur aux entreprises congolaises, de favoriser l’emploi local et d’éviter que des marchés importants soient confiés à des entreprises étrangères qui font souvent appel à une main-d’œuvre venue de l’extérieur. Soutenir les capacités locales, c’est aussi investir durablement dans le développement économique du pays.

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