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Entretien avec Gilles Yabi, fondateur du think tank Wathi

Touchés de plein fouet par une inflation au plus haut depuis plus d’une décennie, les pays africains voient aujourd’hui les difficultés économiques s’accumuler et la grogne sociale monter. Fondateur et directeur exécutif du think tank Wathi, basé à Dakar, l’économiste et politologue béninois Giles Yabi revient pour Forbes Afrique sur les raisons de cette conjoncture tout en traçant des pistes de solutions possibles.

Propos recueillis par Szymon Jagiello, envoyé spécial aux Atlantic Dialogues à Marrakech


Forbes Afrique : Dans le livre intitulé « Conséquences de la guerre en Europe : l’Occident contre le Sud Global, les économistes du Policy Center for the New South, Abdelaaziz Aït Ali et Badr Mandri, estiment que le taux d’inflation moyen pour l’année 2022 devrait s’élever à 16% en Afrique, du jamais vu depuis 1996. Quelles sont les raisons qui expliquent ce haut niveau d’inflation?

Gilles Yabi : En Afrique, les niveaux d’inflation ont augmenté partout mais dans des proportions toutefois variables d’un pays à l’autre, en fonction du degré de dépendance aux produits importés les plus touchés par la hausse des prix mondiaux, des contextes macroéconomiques antérieurs à la crise en Ukraine et aussi des régimes de change et des politiques monétaires. Les pays africains, qui avaient souvent plus de tensions inflationnistes que d’autres, sont encore ceux où l’inflation s’est le plus accrue au cours des derniers mois. Mais le phénomène est mondial et les pays africains font face surtout à une inflation importée, qui entraîne de facto une inflation locale généralisée. C’est un problème d’autant plus sérieux que la hausse des prix frappe directement et douloureusement les populations, ce qui peut faire basculer en peu de temps des millions de personnes dans la grande pauvreté. Il y a peu de phénomènes économiques qui soient aussi faciles à expliquer que la hausse brutale et continue des prix…

F.A.: Dans ce même ouvrage, ils soulignent que la guerre actuelle en Ukraine expose la viabilité de la dette des pays africains à des risques supplémentaires. Pourquoi ?

G.Y.: En effet, il y a une inquiétude tout à fait justifiée par rapport à l’augmentation du poids de la dette extérieure de beaucoup de pays africains, et ce bien qu’il faille, là encore, prendre soin de ne pas généraliser. Cette inquiétude est antérieure à la guerre en Ukraine et à ses effets multiples sur l’économie mondiale et les économies nationales. Mais la guerre accroît le sentiment d’incertitude et donc aussi la perception des risques pour les acteurs économiques, y compris les investisseurs et le contexte d’inflation induit par cette guerre pousse par ailleurs les banques centrales à adopter des politiques restrictives en augmentant les taux d’intérêt. Dans ces conditions, les pays qui ont déjà un niveau d’endettement élevé par rapport à leur capacité de remboursement et ceux qui ont peut-être pris des risques importants dans leur politique d’endettement au cours des dernières années, sont exposés à une grave crise.

F.A.: Quels autres dangers potentiels, de nature économique, peuvent toucher le continent, notamment l’Afrique de l’Ouest, en 2023 ?

G.Y.: La guerre en Ukraine, qui a rappelé l’importance des facteurs géopolitiques, fait peut-être oublier le facteur climatique qui est un déterminant majeur des conjonctures économiques et des conditions de vie concrètes des populations africaines. Ce facteur passe notamment par la disponibilité et l’accessibilité des produits alimentaires de base issus de l’agriculture, de l’élevage et de la pêche. Les performances dans ces secteurs sont essentielles pour qu’une année soit bonne ou, au contraire, difficile pour la plupart des économies africaines. Et ces performances sont très dépendantes des données climatiques qui sont elles-mêmes soumises à davantage d’imprévisibilité du fait du changement climatique global. Alors ce danger ne doit pas être négligé d’autant plus que les politiques d’adaptation très discutées prendront beaucoup de temps à produire des résultats sur le terrain.

F.A.: Quelles solutions peuvent apporter les pays de la sous-région aux défis cités ?

G.Y.: La nature et l’ampleur des défis varient d’un pays à l’autre et il n’y a certainement pas de solutions clés en main à prôner. En premier lieu, il faut recommander de la prudence et de la rigueur dans toutes les politiques économiques et sociales de manière à ne pas aggraver la situation macroéconomique car la crise de l’endettement peut ruiner en quelques mois des programmes de développement qui étaient prometteurs. En Afrique comme partout ailleurs, ce sont les pays qui tireront le meilleur parti de leurs ressources humaines pour trouver les meilleures réponses qui auront les meilleures chances de limiter l’impact négatif de la conjoncture économique actuelle. Au sein de notre groupe de réflexion Wathi, nous avons publié un document sur les leçons qu’il fallait tirer de la crise sanitaire en matière de gouvernance en Afrique de l’Ouest. Une de nos recommandations était de remettre au cœur de la formulation des politiques publiques la consultation, l’écoute et l’implication effectives des scientifiques, des innovateurs et des entrepreneurs des secteurs technologiques pour mieux mobiliser l’intelligence collective dans et en dehors des institutions publiques pour réagir aux situations de crise et pour les anticiper. Cela me semble parfaitement valable aussi dans le domaine économique.

F.A.: En ont-ils les moyens alors que certains d’entre eux comme le Ghana sont confrontés à de forts niveaux d’inflation?

G.Y.: Le Ghana fait partie de ces pays en grande difficulté sur le plan financier et économique avec une inflation énorme (un taux annualisé de 50,3% enregistré en novembre 2022, le plus haut niveau depuis 21 ans) et une crise d’endettement grave. Il est clair que les marges sont très limitées quand un pays est dans une telle situation et que 2023 sera une année très difficile. Je trouve du reste cette situation particulièrement regrettable dans la mesure où le Ghana a fait des progrès économiques et sociaux notables sur une longue durée et que le pouvoir actuel avait un discours très volontariste promettant par exemple une industrialisation rapide et une autonomisation par rapport aux institutions financières internationales. Manifestement, ce volontarisme s’est aussi traduit par une prise de risque importante en matière d’endettement et ne semble pas avoir produit dans les faits une gouvernance économique transparente et efficace. Il faut espérer que l’accord récemment trouvé avec le FMI permettra de stopper la dégradation des indicateurs et de restaurer progressivement la confiance.

F.A.: Comment les acteurs internationaux, tels que le FMI, peuvent-ils aider les États de la sous-région à résorber ce problème économique ?

G.Y.: Le Ghana fournit justement un exemple concret de l’utilité d’une institution telle que le FMI, qui joue ici le rôle de prêteur en dernier ressort. Évidemment, personne n’oublie le passif des institutions financières de Bretton Woods (le FMI et la Banque mondiale), dont les mesures de stabilisation puis d’ajustement ont aussi parfois servi à promouvoir des choix économiques qui ont durablement affaibli les capacités des États africains. Mais ces institutions aussi ont évolué dans leurs approches et ont besoin, dans un monde où les rapports de force ont changé, de conserver leur utilité et de défendre leur légitimité. Le FMI, en plus du rôle de pompier exigeant et vigilant, est aussi utile dans ses missions de conseil et de formation dans nombre de domaines.

Crédit-photo : DR

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