Née à Khénifra, au Maroc, Hasnae Taleb n’appartient à aucune des trajectoires balisées qui mènent traditionnellement aux sommets de la finance mondiale. Ni héritage financier, ni réseau préétabli, ni passeport d’évidence. Et pourtant, de Wall Street à Dubaï, son parcours se distingue aujourd’hui comme l’un des plus singuliers de sa génération : celui d’une stratège du capital qui a appris très tôt à lire les marchés comme on lit une carte du pouvoir.
Par Olivia Yéré Daubrey
A 31 ans, Hasnae Taleb a su se hisser parmi les figures féminines les plus influentes de la place financière de Dubaï. Ancienne associée et directrice des investissements chez Ento Capital, elle y a supervisé plus de 4,2 milliards de dollars d’actifs, avant de devenir associée GCC chez Fuel Venture Capital, au sein de fonds totalisant 660 millions de dollars. Élue « Meilleure jeune tradeuse de l’année » en 2014 par le média américain The Richest, puis consacrée dans la foulée par le Nasdaq comme la plus jeune self-made tradeuse de son histoire, celle que l’on surnomme la « louve du Nasdaq » est aujourd’hui à la tête de Mintiply Capital, société spécialisée en gestion d’actifs et en banque d’affaires, établie dans la Cité de l’Or.
Discipline et Adaptation
Aînée d’une fratrie de trois enfants, Hasnae Taleb grandit au Maroc au rythme des mutations professionnelles de son père, qui obligent la famille à déménager régulièrement. Une enfance faite d’adaptation permanente, d’observation attentive et de capacité à trouver rapidement sa place dans des environnements nouveaux. Mais c’est surtout sa mère qui imprime la marque la plus profonde sur sa trajectoire. « Elle n’a pas eu accès à l’éducation qu’elle méritait, et elle m’a élevée avec une conviction très claire : si elle n’a pas pu le faire, moi je pouvais. Cette idée est devenue le socle de mon ambition », raconte la dirigeante. L’éducation devient alors, pour Hasnae, non seulement un levier social, mais une responsabilité intime. « En grandissant, je croyais sincèrement que l’éducation était le chemin et la porte d’entrée vers une vie plus grande : voyager, rivaliser au niveau international, et gagner une place à des tables qui, autrefois, semblaient inaccessibles. Pour moi, le dépassement de soi n’était pas une tendance : c’était une forme de survie, et une promesse à ma mère que ses rêves inachevés ne s’arrêteraient pas avec elle ».
À 17 ans, sa sélection au NASA Space Camp (le « Camp de l’Espace »), aux États-Unis, agit comme un premier basculement. Elle y découvre un environnement où la performance est évaluée à l’aune des résultats, des décisions prises et des risques assumés, indépendamment de l’origine ou du parcours. « La décision de partir aux États-Unis était stratégique. Je savais que c’était une première étape essentielle. Je voulais apprendre dans un environnement où la compétition est intense, où l’on est testé au quotidien, et où l’excellence n’est pas négociable ». Sans réseau ni garantie, elle choisit la compétition brute, consciente que l’inconfort prolongé est parfois le prix d’une trajectoire internationale durable. De fait, son séjour prolongé aux États-Unis s’achèvera sur un parcours académique d’excellence : Bachelor of Business Administration à l’American University, puis MBA en Asset Management à l’Université de Bolton (2017-2019).
« Tout le monde peut trader en bourse », lui dit un jour quelqu’un. Cette phrase agit comme un déclencheur identitaire pour Hasnae Taleb. Elle comprend que les marchés financiers ne sont pas un monde à observer de loin, mais un espace dans lequel elle peut s’engager et agir. « Je croyais que c’était fait pour des gens avec certains passeports, certaines connexions, ou un certain héritage familial, confie-t-elle. Ça a changé instantanément ma façon d’être. Je suis devenue obsédée par le fonctionnement réel des marchés : le risque, la psychologie, la discipline, les probabilités ». Là où elle voyait un monde réservé à d’autres, elle commence à percevoir un système régi par des règles compréhensibles, mesurables, et donc accessibles à qui accepte la discipline. Le trading lui apparaît comme un langage de clarté : soit la décision est juste, soit elle a un coût. Cette logique structurera l’ensemble de son rapport au risque, à la responsabilité et à la performance.
« En grandissant, je croyais sincèrement que l’éducation était le chemin et la porte d’entrée vers une vie plus grande. »


Entrer Dans la Finance Mondiale : Briser les Plafonds
La jeune Marocaine débute sa carrière chez Morgan Stanley, où elle acquiert une discipline de niveau institutionnel en analyse de marché, gestion du risque et transformation de thèses d’investissement en décisions structurées. Elle rejoint ensuite le Nasdaq au sein des opérations de marché, y devenant l’une des premières femmes arabes et africaines à occuper un poste de ce type. En 2014, elle est officiellement reconnue par le Nasdaq comme la plus jeune self-made tradeuse de son histoire, avant d’être, neuf ans plus tard, consacrée comme référence internationale du trading institutionnel.
« Être une femme dans une finance à haute intensité signifie souvent être jugée avant même de parler. J’ai donc appris à rester posée et à laisser la préparation parler à ma place. Je me suis concentrée sur des compétences qui ne peuvent être contestées : l’analyse, la gestion du risque, l’exécution et la communication », explique-t-elle. Elle apprend la vitesse, la pression et la responsabilité immédiate. « J’ai aussi appris à demander ce dont j’avais besoin sans m’excuser, et à arrêter d’essayer de “rentrer dans le moule”. Le jour où j’ai accepté que je n’étais pas là pour être aimée mais pour être excellente, tout a changé. Et l’avantage, c’est qu’une fois que vous gagnez le respect par la compétence, il devient durable. »
« Je suis devenue obsédée par le fonctionnement réel des marchés : le risque, la psychologie, la discipline, les probabilités. »
Du Premier Million à la Création de Mintiply Capital
À 23 ans, Hasnae Taleb atteint son premier million de dollars. Un moment charnière, qu’elle décrit moins comme une victoire que comme un test. « J’ai grandi dans un environnement où l’argent est parfois perçu comme quelque chose de mauvais, comme si avoir de l’argent signifiait forcément être une mauvaise personne. Je n’ai jamais été d’accord avec ça. Quand j’ai gagné mon premier million de dollars […], la pression était surtout psychologique : maintenir la performance, protéger le capital, rester ancrée quand la vie change vite. Ça a transformé ma vision du succès : passer de gagner à conserver et faire croître. Et pas seulement l’argent : la réputation, les relations, le respect de soi ».
En 2022, elle fonde Mintiply Capital à Dubaï, après avoir occupé le poste de directrice des investissements (Chief Investment Officer) chez Ento Capital, une société de gestion régulée par la Dubai Financial Services Authority (DFSA), l’autorité financière indépendante du Dubai International Financial Centre. Mintiply est conçue comme une plateforme d’exécution, à l’intersection des marchés publics, du capital privé et du conseil stratégique. La société accompagne fondateurs, conseils d’administration et institutions dans des décisions où les dimensions financières, réglementaires et réputationnelles engagent le long terme. Quant à Hasnae Taleb, la discipline du comité d’investissement, la documentation des thèses, la gestion des scénarios et le suivi continu constituent le socle de son approche.
Une Figure Médiatique…
Cette exigence se reflète dans les témoignages de ceux qui travaillent à ses côtés. Selon Noel Hatem, associé et directeur des opérations au sein de Mintiply Capital, « Hasnae apporte une expertise et une capacité à remplir une pièce de joie tout en étant extrêmement pragmatique lorsque c’est nécessaire. Elle prend des risques, mais jamais de manière irréfléchie : elle alloue le capital mieux que quiconque et veille toujours à ce que les actifs soient protégés. Elle a cette capacité à s’asseoir dans n’importe quelle pièce et à atteindre n’importe qui dans le monde. Elle est volontaire, respectueuse, opère avec des standards personnels très élevés et n’accepte jamais moins. Lorsqu’elle explique quelque chose, elle demande aux gens de prendre des notes – et il vaut mieux le faire, car si vous ne vous souvenez pas, vous aurez des difficultés. Elle est extrêmement affûtée et directe dans l’exécution. »
Désormais, la tradeuse partage d’ailleurs son expertise dans l’émission Awal Malyoun, diffusée sur Al Mashhad TV, où elle accompagne une nouvelle génération d’investisseurs. Elle est également membre du jury international du programme Les Nouveaux Boss sur TV5 Monde, premier concours audiovisuel donnant une visibilité mondiale aux entrepreneurs africains.
Au-delà de la sphère institutionnelle, Hasnae Taleb conserve un rapport très humain au leadership. Chris Wood, développeur logiciel et trader indépendant, qui collabore avec elle depuis plus d’une décennie, raconte :« Elle a une aura unique. Une chaleur, un charisme contagieux. Quand les choses deviennent difficiles, elle baisse la tête et avance. Elle aborde les problèmes avec la certitude qu’ils finiront par être résolus, même si cela implique un pivot complet. Le succès ne l’a pas changée : il lui a simplement donné une aura plus large. Elle reste profondément attentionnée et sensible, tout en étant incroyablement tenace et déterminée. »
« Être une femme dans une finance à haute intensité signifie souvent être jugée avant même de parler. »


… Et Pédagogique du Capital
Si Hasnae Taleb est aujourd’hui régulièrement invitée à commenter les flux institutionnels, les dynamiques macroéconomiques et les relations financières entre les États-Unis et la région MENA, elle revendique une autorité sans militantisme. Son rapport au genre est lucide, jamais plaintif. Les biais rencontrés l’ont contrainte à une précision extrême, transformant l’exigence en avantage compétitif. « Bien sûr que j’ai été sous-estimée, parfois discrètement, parfois ouvertement », reconnaît-elle. « Très tôt, j’ai appris à ne pas combattre la perception avec de l’émotion. J’ai laissé la performance parler. Le biais m’a aussi forcée à devenir extrêmement précise : sur mes chiffres, mon langage, ma préparation ». Et de conclure : « La finance récompense la discipline et la prise de décision, il n’y a rien de genré là-dedans. Le vrai basculement viendra quand on arrêtera de se demander si les femmes peuvent le faire, et qu’on commencera à se demander si les institutions sont assez intelligentes pour arrêter d’exclure le talent ».
En 2025, la jeune femme d’affaires est invitée à sonner la cloche d’ouverture de l’Abu Dhabi Securities Exchange (ADX), reconnaissance symbolique d’une trajectoire qui continue de s’élargir. Désormais, on la surnomme « Shewolf of Nasdaq » (« Louve du Nasdaq »), métaphore qui consacre son statut de figure mondiale du trading.
Mais Hasnae Taleb regarde déjà plus loin. Et l’Afrique occupe une place centrale dans ses ambitions à moyen terme : créer des ponts entre la rigueur institutionnelle globale et l’excellence africaine, mais également soutenir des projets capables de créer une valeur réelle, durable, sur le continent et au sein de sa diaspora. Son message à la prochaine génération est sans détour : l’origine n’est pas une limite, les habitudes le sont. Construire des compétences qui voyagent, maîtriser le risque, comprendre le capital et rester émotionnellement discipliné. Et surtout, ne jamais croire qu’une carrière internationale impose une rupture avec l’Afrique. Pour Hasnae Taleb, elle exige au contraire de l’emmener avec soi – par l’exigence, l’intégrité et la contribution.
« J’ai aussi appris à demander ce dont j’avais besoin sans m’excuser, et à arrêter d’essayer de “rentrer dans le moule”. »

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