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Mo Ibrahim, un homme en mission

Mo Ibrahim ©Forbes Afrique

Entrepreneur emblématique des années 2000, le milliardaire soudanais Mo Ibrahim s’est lancé un ultime défi : défendre au mieux les intérêts des Africains en promouvant la bonne gouvernance et la justice climatique. Rencontre avec un homme qui fait bouger les lignes.

Par Szymon Jagiello

Tout commence dans un ascenseur. Alors que nous peaufinions les derniers détails de l‘entretien en montant vers notre point de rendez-vous, nous fûmes pris de court, lorsqu’au deuxième niveau du building, Mo Ibrahim apparut soudainement devant nous. Vêtu d’un costume beige, il entra et salua poliment chaque personne, en commençant par les dames. Une anecdote qui souligne que nous étions face à un gentleman, bien que cet homme anglo-soudanais soit surtout connu pour son franc succès dans le monde des affaires.

Les chiffres parlent d’eux-mêmes. En 1998, il fonde Celtel, un opérateur de téléphonie mobile qui devient rapidement un acteur incontournable du secteur, comptant plus de 24 millions d’abonnés dans 18 pays différents en 2005. Une année synonyme de vente de sa compagnie à MTC Kuwait pour une somme estimée « à 3,4 milliards de dollars et qui lui a permis d’empocher au passage 1.4 milliards de dollars » selon Forbes. « Une transaction financière majeure dont cet entrepreneur peut se targuer d’avoir mené en bonne et due forme, » explique un expert rwandais qui travaille régulièrement sur les réussites des hommes d’affaires africains et qui souhaite rester anonyme. Un aboutissement, rajoute-t-il, « que bon nombre de businessmen de sa trempe ne peuvent pas s’en vanter sur le continent. » Des chefs d’entreprise, qui pour beaucoup, auraient probablement pris à 57 ans – son âge au moment de la vente – « une retraite dorée et bien méritée » partage un membre de l’équipe de Forbes Afrique en marge de l’entretien. Une réflexion qui a fait sourire notre hôte du jour.

Cependant, révèle le milliardaire, la découverte, en citant Nelson Mandela, « que l’Afrique est riche, mais que ses habitants sont pauvres » l’a poussé à suivre de plus près ce sujet. Un intérêt, remarque-t-il, qui lui fit découvrir « qu’au moment où les États du continent accédaient à leur indépendance, parallèlement à l’Inde voire la Corée du Sud, leur Produit intérieur brut (PIB) était supérieur aux pays cités, avant de baisser ». Une chute estimée à 11% entre 1974 et le début des années 2000, selon des chiffres avancés par une étude issue du bureau national américain pour la recherche économique.

Le leadership en question

Une réalité imputable « à une mauvaise gestion de notre richesse naturelle et humaine » analyse-t-il lucidement. Autrement dit, une faute attribuable à une mauvaise gouvernance, un thème méconnu à l’époque qui le motivera à créer, en 2006, la fondation qui porte son nom.

Expliquant les différentes entreprises lancées au cours des 16 dernières années par son organisation, comme le célèbre indice Mo Ibrahim de la gouvernance africaine (IIAG), une initiative en particulier attire l’attention de l’équipe de la rédaction lors de l’entretien. Doté d’une somme de 5 millions de dollars, le Prix Ibrahim pour un leadership d’excellence en Afrique n’a été décerné qu’à 6 reprises (excluant Nelson Mandela) depuis sa création. Pourquoi ? Notre interlocuteur, affirme sans ambages, « qu’il est difficile de trouver des dirigeants africains qui répondent aux critères exigés tous les ans. Tant en Afrique, qu’en Europe, il y a actuellement très peu de grands hommes d’État. La plupart sont des politiciens qui feront tout pour gagner des élections. Mais ont-ils fait pour autant avancer leur pays ? » Une opinion franche qui dévoile au passage que Mo Ibrahim est un homme qui ne mâche pas ses mots et qui s’émeut de constater que finalement « le grand public, surtout dans l’hémisphère Nord, ne connaît pas ou peu de bons leaders africains. » En effet, mis à part Nelson Mandela cité auparavant, qui d’entre nous serait capable de mentionner spontanément au moins 3 voire 4 figures publiques qui ont fait réellement bouger les lignes démocratiques et économiques sur le continent ? Qui pourrait mentionner ce qu’a accompli un Joaquim Chissano au Mozambique voire un Festus Mogae au Botswana ? Une question abordée lors des vifs échanges et à laquelle, le richissime philanthrope, à une réponse directe.

Une vision de l’Afrique parfois tronquée

Ainsi, raconte-t-il en commandant un verre d’eau, « les médias internationaux ne sont malheureusement intéressés que par de grandes histoires qui se focalisent que sur la corruption voire des massacres qui ont été perpétrés » . Une raison qui explique pourquoi la majorité « des citoyens européens, voire américains, ne connaissent qu’un Mobutu Sese Seko voire un Omar el-Béchir ».

Une concentration sur des aspects négatifs de l’Afrique dans la diffusion de l’information qui entrave notamment les lecteurs et les téléspectateurs de découvrir qu’au Cap-Vert, au-delà de plages paradisiaques offertes par ce pays insulaire, un Chef d’État, Pedro Pires, a joué un rôle clé dans la transformation de son pays. Au point qu’il en a fait « un modèle de démocratie, de stabilité et de prospérité » peut-on lire sur un document de la fondation retraçant les lauréats des dernières années. Un exemple qui démontre, confie le fondateur de Satya Capital, une firme basée à Londres qui s’est associée en 2015 à TPG Growth et pesant 7 milliards de dollars pour booster des investissements dans des secteurs clés en Afrique, « qu’un bon leader est un individu qui vient pour servir et non pas pour être servi ».

Par ailleurs, rajoute l’entrepreneur, cette situation médiatique empêche aussi de savoir qu’actuellement « plus de 22 pays en Afrique utilisent les énergies vertes pour leur production électrique, soit plus qu’aucun autre continent. » Une observation, s’offusque-t-il, « dont on ne parle pas non plus » alors que le berceau de l’Humanité est l’endroit du monde qui subit le plus les conséquences liées aux changements climatiques, tout en étant le moins responsable des émissions totales de gaz à effet de serre à travers la planète.

Le changement climatique en Afrique, son nouveau combat

Pas besoin d’aller bien loin pour comprendre ce paradoxe, une rapide comparaison des empreintes carbones dans différentes régions suffit. Ainsi, selon Mo Ibrahim, « l’empreinte carbone moyenne actuelle d’un Américain est de 15 tonnes par an. Celle d’un Européen représente de 5 à 6 tonnes par an, soit 50 à 60 fois plus qu’un Ougandais qui s’élève qu’à 0.1 de tonne par an. » Preuve qu’il étaye ses arguments sur des faits et que les chiffres évoqués peuvent susciter des « doutes » sur la capacité des grandes puissances d’être des donneurs de leçons, ce à l’heure où la récente COP 26 de Glasgow n’a pas tenu toutes ses promesses.

Dans le viseur, l’engagement non respecté, par exemple, des États « riches » à mobiliser 100 milliards de dollars par an – qu’ils assurent d’« honorer » à partir de 2023 – pour aider les pays « émergents » à faire face aux conséquences des grandes fluctuations météorologiques que connaissent nos sociétés. Un montant considérable que l’Afrique serait en mesure d’atteindre.

Ainsi, argumente avec force l’homme de 76 ans, « bien que la corruption existe et s’élève à 6 voire 7 milliards dollars par an, l’éléphant dans la pièce sont les flux financiers illicites qui coûtent 100 milliards dollars par an à l’Afrique car les grandes multinationales ne paient pas de taxes sur le continent par le biais de transferts de bénéfices (profit-shifting) et des évaluations erronées de coût (mispricing) ». Un manque à gagner considérable donc qui devrait être résorbé car celui-ci permettrait finalement au continent de disposer d’une manne financière propre pour investir dans des initiatives qui répondent à ses urgences environnementales.

Autre point et non des moindres, la décision des pays du G20 de cesser de soutenir les projets d’énergies fossiles à l’étranger sans technique de capture de carbone en novembre 2021. Une situation que l’homme d’affaires qualifie, de manière véhémente, d’« hypocrite, ce sans vouloir manquer de respect à quiconque ». Pour cause, « la décision de l’Allemagne de cesser de produire de l’énergie nucléaire en construisant 3 grandes centrales à charbon » qui représente toujours, selon les dernières données issues de l’Office fédéral de statistiques (Destatis), « la première source énergétique » du géant européen. Des énergies fossiles dont l’Afrique pourrait tirer bénéfice, notamment par l’intermédiaire du gaz, suggère-t-il, lors d’un bref interlude pour se réhydrater après plus d’une heure de discussions.

Le gaz, une solution dans la transition énergétique pour l’Afrique ?

En effet, force est de constater que l’Afrique en possède énormément. Comme le souligne l’analyse intitulée « The Road to COP 27 : MakingAfrica’s Case in the Climate Debate », les réserves de gaz présentes dans son sol sont estimées à plus de 455.2 billions de mètres cubes en 2020. Une ressource abondante qui faciliterait « l’accès aux 600 millions de personnes qui sont dépourvues d’électricité » mentionne le milliardaire, « tout en ne contribuant que pour 0.6% de plus dans les émissions totales de gaz à effet de serre, même si tous les pays d’Afrique subsaharienne (hors Afrique du Sud) triplaient leur production en utilisant cette source d’énergie » précise le rapport de sa fondation. Cependant, comment faire bouger les lignes au niveau mondial ?

En terminant le long entretien accordé à l’équipe de Forbes Afrique, Mo Ibrahim a souligné qu’il avait récemment parcouru l’une des meilleures propositions dans les débats liés à la justice climatique mondiale. Lancée par l’économiste indien Raghuram Rajan, l’initiative, partage le philanthrope en concluant nos échanges, est simple, à savoir la mise sur pied d’une incitation carbone mondiale.  « Chaque pays qui émet davantage que la moyenne mondiale, disons 4 tonnes par an, paierait annuellement un impôt à un fond d’incitation mondial, dont le montant serait calculé en multipliant l’excédent d’émissions par habitant au sein de la population. À contrario, les pays en dessous de la moyenne mondiale par habitant, comme l’Ouganda évoqué avant, recevraient un paiement proportionnel ». Une idée superbe qui, reconnaît l’entrepreneur, « ne peut être efficace que si elle devenait juridiquement contraignante car la nature humaine veut qu’on ne soit pas touché par des arguments moraux, mais quand des initiatives affectent directement notre portefeuille ».


Mo Ibrahim, entrepreneur à succès devenu investisseur et philanthrope

Né au Soudan en 1946, Mo Ibrahim a bâti sa fortune en pariant avant tout le monde sur le potentiel de la téléphonie mobile en Afrique. Une puissance de frappe financière qu’il redéploie aujourd’hui dans la gestion d’actifs et la philanthropie. 

Par Jérémie Suchard

Pour comprendre la prescience et le succès ultime de Mo Ibrahim dans la filière télécoms, il n’est pas inutile de rappeler que le profil professionnel du personnage, tout autant que les hasards heureux de la vie, a certainement joué un rôle décisif.

Après avoir entamé des études d’ingénieur en Égypte, le jeune Mo Ibrahim poursuit son cursus en Angleterre, où il se spécialise en téléphonie mobile, un marché de niche et peu connu du grand public alors. Au tournant des années quatre-vingt, il devient directeur technique chez Cellnet, une structure rattachée à l’opérateur British Telecom et qui développe le premier réseau cellulaire au monde. En 1989, il fonde sa propre structure, Mobile Systems International (MSI) et élabore un logiciel, Planet, qui permet d’optimiser la conception de réseaux de téléphonie mobile. L’entreprise, en pointe dans son domaine, est particulièrement convoitée et finalement cédée en 2000- au sommet de la bulle boursière associée aux valeurs technos – à la société de télécommunications Marconi pour plus de 900 millions de dollars.

MSI-Cellular Investments

Le continent-mère n’est pas oublié pour autant puisque dès 1998, Mo Ibrahim lance une entreprise qui se consacrera au développement de réseaux GSM sur le continent. Ce sera MSI-Cellular Investments, qui profitera à plein de la très forte croissance de la téléphonie mobile au tournant du siècle et qui sera par la suite renommée Celtel International. Sept ans plus tard, en 2005, l’ingénieur devenu entrepreneur fera la culbute en revendant Celtel International à MTC Kuwait pour 3,4 milliards de dollars, ce qui en fait jusqu’à ce jour l’un des plus beaux deals financiers dans l’histoire contemporaine du capitalisme africain. Au moment de la vente, la société opérait dans 15 pays africains, avec des licences couvrant plus d’un tiers de la population du continent.

Fortune faite dans les télécoms, Mo Ibrahim décide de se lancer dans le combat d’une vie : faire advenir la bonne gouvernance sur le continent, l’homme d’affaires se disant alors convaincu que « la gouvernance et le leadership sont au cœur de toute amélioration tangible et partagée de la qualité de vie des citoyens africains ». Ce sera l’ambition portée par la fondation Mo Ibrahim (MIF), une structure créée en 2006 et dirigée au quotidien par la fille de Mo Ibrahim, Hadeel Ibrahim, le patriarche étant quant à lui président du Conseil d’administration.

Toujours actif sur le front des affaires, l’entrepreneur milliardaire (1,2 milliard de dollars de fortune personnelle selon nos confrères de Forbes US) a également lancé le fonds d’investissement « Satya Capital », une firme qui gère depuis Londres un portefeuille d’actifs de 7 milliards de dollars et dans laquelle il détient une participation majoritaire. Mo Ibrahim est par ailleurs le cofondateur et coprésident de la Fondation Afrique-Europe, qui a été lancée en 2020 pour renforcer les relations Afrique-Europe.


Cet article est extrait du numéro 65 de Forbes Afrique, daté juin 2022.

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