Nourri par le mobile money, l’intelligence artificielle et la blockchain, le jeu en ligne sur le continent a changé d’échelle au cours des dernières années.Mais au cœur de cette révolution silencieuse, un flou réglementaire persiste – faisant du pari sportif un laboratoire à ciel ouvert où s’invente, parfois sans garde-fous, le futur du divertissement numérique. Enquête.
Par Pokou Ablé
Derrière les projecteurs et les écrans de la Coupe d’Afrique des Nations (CAN) 2025 se joue une autre compétition, plus discrète, tout aussi haletante : celle des paris en ligne, phénomène qui voit des milliers de parieurs se presser sur les serveurs des opérateurs, espérant décrocher la mise – y compris en misant sur les contre-performances de leurs propres équipes nationales. Constant, 32 ans, utilisateur régulier de Betclic, confie dans un sourire : « Depuis 2018, je ne regarde plus seulement la CAN pour le plaisir. Je mise sur tout : le score, les cartons, même le nombre de corners. Avec l’application, tout se fait en quelques secondes ». Chauffeur de taxi dans la métropole d’Abidjan, il fait partie de cette communauté pour qui le jeu est devenu un prolongement naturel de la passion, un moyen d’amplifier les émotions du sport autant qu’un espoir d’émancipation économique. Une communauté de plus en plus vaste, à en croire Grand View Research, qui évalue le marché mondial des paris à 100 milliards de dollars en 2024, pour une croissance annuelle moyenne de 11 % d’ici 2030. Dans cette dynamique, l’Afrique s’impose de plus en plus comme l’un des marchés les plus dynamiques. Selon le rapport 2025 de Slotegrator, les jeux d’argent devraient y atteindre 17,6 milliards de dollars cette année, avec un taux de croissance annuel moyen estimé à 4,2 % d’ici 2029. La clé de cette progression ? L’essor de plusieurs technologies – à commencer par celle du mobile money.
Le Mobile Money, Fer de Lance du Pari Sportif en Ligne en Afrique
Ntoudi Mouyelo, ancien dirigeant au sein du groupe PawaTech, opérateur de la marque betPawa, en est convaincu : «Le véritable moteur de l’industrie, c’est le mobile money. Ce qui a transformé le marché, c’est la capacité d’un joueur à miser depuis n’importe où, avec un simple téléphone et quelques unités de données. Ce n’est pas de la haute technologie : c’est de la proximité. » Les chiffres semblent aller dans ce sens. Cette année encore (2025), la GSMA rappelait que l’Afrique subsaharienne demeure la première région mondiale pour l’adoption du mobile money, avec plus de 1,1 milliard de comptes enregistrés et 1 100 milliards de dollars de transactions en 2024, soit près de 65 % de la valeur totale des transactions mondiales. Autrement dit, le téléphone est devenu la première infrastructure financière du continent – et du pari en ligne.
Le téléphone est devenu la première infrastructure financière du continent – et du pari en ligne.
GeoPoll en apportait d’ailleurs une illustration frappante en avril 2025 : 94 % des parieurs interrogés au Ghana, au Nigéria, au Kenya, en Afrique du Sud, en Tanzanie et en Ouganda déclaraient utiliser leur téléphone comme principal canal de jeu. «Partant de ce constat, si votre produit nécessite un smartphone haut de gamme ou une carte bancaire, vous avez déjà perdu. Le pari fonctionne ici parce qu’il épouse les usages, pas parce qu’il les invente. » Ceci explique sans doute le succès de betPawa, qui a fait le choix de s’intégrer directement aux opérateurs de mobile money – MTN, Airtel, Orange Money. Résultat : une expérience fluide où dépôt, mise et retrait s’effectuent en quelques secondes, et près de 200 millions de dollars de chiffre d’affaires généré en 2024. Idem pour 1xBet, qui a bâti sa stratégie autour du mobile-first : interfaces légères, partenariats avec les opérateurs de mobile money, et campagnes locales massives. Cette approche lui a permis de s’imposer au Nigéria, au Kenya ou en Tanzanie – trois des marchés les plus dynamiques du continent d’après Intelpoint.
De la Superstition au « Coaching Numérique »
Cette expansion du pari sportif permise par le mobile money n’est toutefois pas sans limites. Par exemple, l’absence d’un système d’identification biométrique unifié et la fragmentation des cadres réglementaires sur le continent laissent apparaître des zones grises. « Quand l’accès au mobile money est généralisé, le vrai défi du régulateur, c’est de s’assurer que seuls les joueurs autorisés peuvent participer, et que ne se développent pas des comportements d’abus et d’addiction», alerte Ntoudi Mouyelo, qui œuvre aujourd’hui à structurer et financer durablement l’écosystème sportif africain à travers sa fondation et un label de certification dédié. « C’est un défi auquel l’intelligence artificielle peut répondre. » Pendant longtemps, le pari sportif a reposé sur un mélange de superstition, d’intuition et de connaissance empirique… jusqu’à ce que le Machine Learning bouleverse cette pratique. En croisant des millions de points de données historiques, statistiques, comportementales, voire émotionnelles –, les algorithmes sont récemment devenus des « coachs numériques », capables de décoder les dynamiques de jeu, d’identifier les signaux faibles et de conseiller les parieurs.
Connectées à des API (interfaces logicielles) internationales et à des bases de données sportives comme Opta, Flashscore ou LiveScore, des plateformes africaines comme AccuratePredict (Nigéria), Sportsprediction (Ghana) ou InfinitySports (Cameroun) produisent désormais des prédictions en temps réel sur les grandes compétitions, intégrant performances d’équipes, statistiques de matchs et signaux sociaux. Et certaines revendiquent même des taux de précision dépassant 90% ! « Avant, je pariais un peu au feeling, selon l’équipe que j’aimais ou l’ambiance du moment. Maintenant, je regarde les prédictions : l’IA te dit si un joueur n’est pas en forme, si l’équipe a trop voyagé, ou si la météo peut changer le match. C’est comme avoir un analyste pro dans la poche », raconte Mat, vice-président russe d’un opérateur chypriote rencontré au SiGMA Africa Summit en mars 2025, et lui-même parieur à ses heures perdues.
« Des plateformes africaines comme AccuratePredict (Nigéria), Sportsprediction (Ghana) ou InfinitySports (Cameroun) produisent désormais des prédictions en temps réel sur les grandes compétitions »
Et si l’IA aide les joueurs à être plus performants, elle sert tout autant les bookmakers, qu’elle assiste à présent dans leur ciblage marketing en anticipant les comportements, en segmentant les usages, et en calibrant des offres en temps réel, adaptées individuellement. Chez Betclic, cette bascule est déjà à l’œuvre : présente à 95 % sur mobile, le bookmaker a repensé son architecture relationnelle autour de la plateforme d’engagement client SAP Emarsys. Cette solution alimentée par le Machine Learning lui aurait même permis de réduire de deux jours à deux heures le temps de conception de ses campagnes, tout en multipliant par quatre la vitesse d’envoi de ses notifications push. Mais surtout, l’IA est amenée à devenir un outil de gouvernance, capable d’anticiper les dérives du secteur. « L’IA peut aider à sécuriser le marché autant qu’à le dynamiser» , observe Ntoudi Mouyelo. « En croisant les données de transaction et les profils d’usage, elle permet de repérer les comportements à risque ou de détecter les schémas de fraude avant même qu’ils n’émergent. »
« L’IA est amenée à devenir un outil de gouvernance, capable d’anticiper les dérives du secteur »
Aux Pays-Bas par exemple, la plateforme BetCity.nl a noué un partenariat avec le danois Mindway AI afin d’intégrer à son écosystème GameScanner, outil combinant apprentissage automatique et neurosciences pour analyser les comportements en temps réel et détecter les premiers signes de jeu problématique. Déployé dans 47 juridictions, le modèle couvre actuellement plus de 7 millions d’utilisateurs actifs par mois dans le monde. Idem en Allemagne où la réglementation va encore plus loin en imposant depuis 2021 le recours à des systèmes automatisés de détection d’addiction pour surveiller les habitudes de jeu et déclencher des interventions ciblées en cas de risque.
Si les exemples demeurent encore rares sur le continent, de toute manière, pour la chercheuse nigériane Dr Nneka Osei, spécialiste d’éthique numérique, ces avancées appellent avant tout à la prudence : « L’erreur serait de présenter l’IA comme une solution miracle. Elle peut renforcer la transparence, mais aussi créer une illusion de maîtrise. L’enjeu n’est pas de rendre le pari infaillible, mais de le rendre responsable ». Responsable, notamment face aux dérives que peuvent favoriser d’autres technologies – à commencer par les cryptomonnaies, qui brouillent parfois la frontière entre innovation et contournement.
Cryptos et Blockchain : Entre Inclusion et Zone Grise
Portées par une jeunesse ultra-connectée, les cryptomonnaies incarnent la promesse d’un accès direct et simplifié aux jeux en ligne. Une appétence qui s’inscrit dans un mouvement plus large : celui d’un continent devenu laboratoire de la finance décentralisée pour compenser les contraintes du système bancaire classique alors que, pour rappel, l’Afrique subsaharienne a enregistré plus de 120 milliards de dollars de transactions en actifs numériques sur l’année écoulée selon Chainalysis (2024). Certains opérateurs – mis en difficulté par les frais bancaires et les délais de règlement – y voient d’ailleurs une solution d’optimisation pour fluidifier leurs paiements et réduire leurs coûts opérationnels. Super Group, maison mère de Betway, a par exemple annoncé, en août 2025, vouloir introduire des paiements en cryptomonnaies dans ses principaux marchés africains. «Le coût des services bancaires reste élevé sur le continent », justifie Neal Menashe, CEO du groupe coté au NYSE, avant de poursuivre : « Les cryptos peuvent faire une énorme différence, car les frais de transaction pèsent lourdement sur notre activité. En plus, elles attirent une clientèle différente : plus jeune, plus digitalisée». Cette tendance devrait, en principe, rassurer les régulateurs. En effet, les technologies de registre distribué (Distributed Ledger Technologies, ou DLT) – autre nom de la blockchain – garantissent la traçabilité des flux, la transparence des opérations et la fiabilité des paiements. Chaque transaction y est (normalement) inscrite dans un registre infalsifiable, tandis que des programmes appelés « smart contracts » automatisent le versement des gains, réduisant litiges et fraudes. Et certaines plateformes concrétisent déjà cette promesse. C’est notamment le cas de la start-up nigériane Bitsport, qui certifie sur blockchain les résultats de ses jeux avant tout versement. « Cette preuve de bonne exécution atteste que le pari a été non seulement accepté, mais aussi réglé automatiquement, sans intervention humaine », explique Mat.
Trouver le Bon Équilibre Entre Innovation et Protection
Mais la même technologie ouvre aussi la voie à des dérives difficilement contrôlables. Sur Betpack ou encore Top 100 Bookmakers par exemple, on trouve des plateformes comme BizBet, Ybets ou 20Bet, qui autorisent les dépôts et retraits en Bitcoin, Ethereum ou USDT via leurs versions «.com », accessibles depuis la plupart des pays africains, y compris ceux où elles ne disposent d’aucune licence nationale. Souvent traduits en français, ces opérateurs permettent des paiements directs en cryptoactifs depuis la Côte d’Ivoire, le Cameroun ou le Sénégal, et vont jusqu’à proposer 300 % du premier dépôt ou des retraits quasi instantanés via Binance Pay. Or ces pratiques, bien que séduisantes pour les parieurs, peuvent échapper aux obligations de conformité et alimenter ce que les autorités qualifient de « marché gris ». « Bien souvent, la crypto évolue dans un vide juridique. Elle avance plus vite que la loi, et c’est là que le risque apparaît », reconnaît Ntoudi Mouyelo. Pour autant, à en croire nos interlocuteurs, il ne s’agit pas d’instaurer un cadre réglementaire étouffant pour l’innovation et l’essor d’un écosystème en pleine expansion. La solution serait plutôt d’accompagner la dynamique en trouvant le bon équilibre entre innovation et protection, célérité et équité. Ceci, afin que le jeu reste sûr, transparent et profitable à tous, y compris à l’État, pour qui la consolidation du secteur constitue autant une opportunité de recettes fiscales qu’un défi social face à la montée des pratiques. Dans le cas contraire, celui qui se veut arbitre du jeu pourrait bien, à force d’être mis à l’écart, se muer en mauvais perdant– et décider de siffler la fin de la partie.
