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Sidi Ould Tah : « La BADEA doit se positionner plus fortement sur le continent »

Dr. Sidi Ould TAh © Frédie Marufu

Ministre de l’Économie et des Finances de Mauritanie pendant près d’une décennie (de 2008 à 2015), Sidi Ould Tah est à la tête de la Banque arabe pour le développement économique en Afrique (BADEA) depuis juillet 2015. Sous sa houlette, l’institution financière s’est progressivement imposée comme un acteur majeur du paysage bancaire africain. Un poids encore renforcé dans le sillage de la relance post-Covid. Entretien avec un financier aussi discret que puissant.

Propos recueillis par Jérémie Suchard

Peu connue du grand public, la BADEA n’en est pas moins l’une des banques publiques de développement les plus actives sur le continent africain. Pourriez-vous nous présenter votre institution ?  

La BADEA a été créée en 1974 comme un instrument de coopération économique et financière entre le monde arabe et l’Afrique subsaharienne. Concrètement, notre institution utilise toute une palette d’outils financiers pour assurer sa mission, ces leviers d’action allant des prêts concessionnels au financement classique du secteur privé et du commerce, en passant par les dons, centrés sur l’assistance technique. Les axes stratégiques de notre programme BADEA 2030 sont quant à eux au nombre de quatre : il y a tout d’abord les infrastructures, un segment pour lequel nous disposons d’une expertise historique éprouvée (plus de 200 projets routiers financés sur le continent depuis les débuts de la BADEA, sans parler des ports, aéroports, infrastructures énergétiques et de télécommunications….) et où nous mettons notamment l’accent sur les pays enclavés ;  il y a également le développement des chaînes de valeur agricoles que nous cherchons à renforcer afin de capter plus de valeur économique (en particulier grâce à la transformation des matières brutes sur place) et créer plus d’emplois localement ; il y a aussi l’entrepreneuriat des jeunes et des femmes ainsi que le développement des micro, petites et moyennes entreprises (MPME). De fait, au vu des ordres de grandeur en jeu (plus de 70 % de jeunes sur le continent, plus de 52 % de femmes et des MPME représentant plus de 90 % du tissu économique), ce troisième axe est très important pour nous. Enfin, le quatrième et dernier axe concerne le développement du secteur privé et du commerce. Là encore, il s’agit d’un autre axe majeur avec le lancement de la Zone de libre-échange continentale africaine (Zlecaf) et pour lequel nous participons notamment au renforcement des échanges intra-africains par le biais de financements appropriés.

Dans la foulée de la pandémie de Covid-19, l’Afrique a vu ses besoins en soutien financier sensiblement augmenter. Quelle a été la réponse de la BADEA sur ce point et sous quelles formes concrètes cet appui s’est-il manifesté ?

Notre banque a été l’une des premières institutions financières à s’engager pour répondre à la crise née de la pandémie, et ce en mettant notamment en place un plan s’articulant autour de 3 axes : le premier levier a consisté à mettre en œuvre une aide d’urgence pour les pays dans le besoin et ce grâce à des dons, une réallocation rapide des reliquats de prêts non utilisés et des financements nouveaux ;  le second point a porté sur un appui important et délibéré aux MPME qui, comme chacun le sait, ont été particulièrement affectées par la crise économique née de la crise sanitaire (fermetures des frontières et des commerces non essentiels, mesures de confinements…). Dans ce contexte, nous avons mis en place des solutions de financement adaptées, telles que les systèmes de décaissement rapide (procédures fast-track avec 50 % du montant total décaissé dès la signature de l’accord de financement) et ce tant en faveur des PME qu’à destination des acteurs de la microfinance. Au total, nos engagements pour se segment se sont chiffrés à 200 millions de dollars environ.           

Suite à la dernière édition de votre forum sur le commerce entre pays arabes et africains, qui s’est tenue les 3 et 4 novembre derniers au Caire, vous avez impulsé une  « coalition globale » en faveur des PME du continent. De quoi s’agit-il au juste ?

Notre initiative part d’un constat simple : au-delà des exhortations habituelles à encourager l’appui aux MPME, il y a en réalité peu d’aide effective pour ces entreprises, souvent laissées à elles-mêmes. Nous avons donc cherché à comprendre la cause de ce décalage : si tout le monde dit vouloir soutenir les MPME, comment se fait-il alors que les principales concernées soient si peu assistées ? La conclusion de notre travail d’enquête est que ce n’est pas tant un manque de volonté qu’un éparpillement des actions et une vision parcellaire de la réalité qui aboutissent à ce genre de situation. D’où l’idée d’établir une « coalition globale » en faveur des PME  afin de disposer d’une approche holistique sur cette question mais surtout, pour réunir tous les acteurs concernés (apporteurs et bénéficiaires de financement, pourvoyeurs de garanties, fournisseurs d’assistance technique, gouvernements, acteurs de la société civile…) autour d’une même table en vue de trouver des solutions intégrées. De manière générale, nous sommes satisfaits des premiers résultats obtenus et espérons prochainement la signature d’une charte où toutes les parties prenantes impliquées dans cette démarche globale en faveur des MPME s’engageront de manière cohérente et concertée.     

En février, l’agence financière Moody’s vous a attribué une première notation de AA2, dans l’optique notamment d’accéder prochainement aux marchés internationaux des capitaux. Pourriez-vous expliciter votre démarche à ce sujet ?

En premier lieu, il est bon de rappeler que la notation AA2 est la troisième meilleure notation possible dans l’échelle Moody’s (qui va d’un maximum de AAA [société ou institution financièrement très solide] à un minimum de C [société ou institution à risque], ndlr), ce qui traduit de fait la qualité de notre profil institutionnel (forte capitalisation, liquidité excédentaire, gouvernance d’ensemble…). Cette bonne notation financière obtenue, la prochaine étape consistera à lever des fonds via un emprunt obligataire en euros, qui servira notamment à financer à des conditions avantageuses nos opérations de soutien au secteur privé et au commerce en Afrique de l’Ouest et centrale, deux régions dont la monnaie- le franc CFA- est justement arrimée à l’euro.  Cet apport de fonds devrait par ailleurs accélérer les réformes opérationnelles engagées par notre banque, ce qui nous permettra au final, du moins je l’espère- de renforcer encore un peu plus notre signature financière, et de prétendre ainsi à la note maximale AAA.      

Sur le long terme, quelles sont vos ambitions pour la BADEA ? Et au-delà pour l’Afrique ?

Je pense très sincèrement que la BADEA doit se positionner plus fortement sur le continent et être un acteur financier de premier plan. Nous sommes d’ores et déjà la seconde institution financière la mieux notée du continent, derrière la BAD (notée « AAA » la meilleure notation possible, ndlr) et j’ose espérer que nous aurons prochainement la même notation, la même notoriété mais surtout le même impact- sinon plus- sur le continent africain. Je pense par ailleurs que le continent recèle d’importantes potentialités qui, pleinement exploitées, pourraient faire de l’Afrique le géant du monde. C’est un marché de 1,2 milliard d’habitants- attendu à 2 milliards d’ici 2050- regorgeant de ressources naturelles, disposant de plus de 60 % des terres arables de la planète et où la faiblesse actuelle des rendements agricoles à l’hectare (un tiers de la moyenne mondiale) est aussi un formidable réservoir de croissance pour l’avenir. Dans l’absolu, l’Afrique pourrait potentiellement nourrir l’ensemble du monde. Autant d’atouts et de potentiels qui doivent désormais être transformés en réalité. De ce point de vue, nous avons tous- nous, institutions de développement et de financement mais aussi secteurs privés et élites de nos pays respectifs- le devoir de prendre nos responsabilités pour faire en sorte que le continent puisse pleinement convertir ces potentialités en acquis bénéficiant à tout un chacun.

Un dernier mot sur votre bilan à la tête de la BADEA : Quel est votre principal regret ? Et votre principal motif de fierté ?

Si je devais formuler un regret, ce serait que la BADEA reste encore peu connue en Afrique mais aussi sur la scène internationale. Peut-être du reste que la nouvelle visibilité gagnée grâce à notre première notation Moody’s permettra de changer cette donne, ce qui serait du reste un juste retour des choses car notre banque mérite vraiment d’être mieux connue.  Quant à ma principale fierté, c’est assurément mon équipe, qui m’aide tous les jours à réaliser nos ambitions et à aller encore plus loin dans les objectifs que nous nous sommes fixés.  

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