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Karin Maasel : «Plusieurs start-up estoniennes ont une large base de consommateurs en Afrique»

Karin Maasel ©DR

Considéré comme un « tigre » numérique en Europe, l’Estonie cherche aujourd’hui à intensifier sa collaboration digitale avec le continent africain. Directrice du département Afrique et marchés émergents au Centre estonien pour la coopération internationale (ESTDEV), Karin Maasel précise dans cet entretien les contours de ce partenariat.

Par Szymon Jagiello 

Forbes Afrique: Votre pays, l’Estonie est considéré comme l’un des pionniers du tout-numérique, la quasi-totalité des services publics étant disponibles en ligne. Quel bénéfice économique tire votre pays de cette transformation digitale?

Karin Maasel: En effet, le numérique est devenu un bien public en Estonie. L’infrastructure d’e-gouvernement nous fait économiser environ 2% du produit intérieur brut (PIB) et plus de 1400 ans de temps de travail par an. Cela libère des fonds pour investir dans d’autres secteurs cruciaux pour la croissance économique, tels que l’éducation et la santé, tout en favorisant un environnement plus propice pour les entreprises. Par exemple, en 2021, l’Estonie- grâce à son programme d’e-résidence, qui permet à quiconque de devenir un e-résident estonien – a gagné 12 000 nouveaux e-résidents, ce qui est comparable au nombre de bébés nés au cours de la même période dans le pays, générant 32 millions d’euros de recettes fiscales. Une somme considérable pour une nation de seulement 1,3 million d’habitants !

F.A. Le ministère estonien des Affaires étrangères a présenté en 2021 sa stratégie régionale pour l’Afrique sur la période 2020-2030. La coopération avec le continent dans le domaine digital sera notamment un volet important. Que peut apporter votre pays aux États africains sur ce segment particulier?

K.M. La première stratégie régionale de l’Estonie pour l’Afrique est un pas en avant significatif dans la mise en évidence de l’importance des pays africains en tant que partenaires clés. Les ressources financières et la main-d’œuvre de l’Estonie ne sont pas comparables à celles des principaux donateurs ; il est donc raisonnable pour nous de nous associer à l’Afrique dans des domaines où nous avons nous-mêmes une expérience convaincante et une valeur ajoutée. Pour les relations économiques comme pour la coopération au développement, la transformation numérique, l’innovation dans l’éducation et le développement de l’écosystème des start-up sont donc des priorités essentielles et le rôle d’ESTDEV est de créer des partenariats estono-africains en mettant en œuvre les politiques citées.

F.A : L’invasion de l’Ukraine a-t-elle influencé les ambitions énoncées dans cette stratégie?

K.M : Maintenir le continent africain sur la liste des priorités de la politique étrangère chez nous nécessite un plaidoyer politique constant. C’était le cas avant le conflit en Ukraine et cela continue de l’être aujourd’hui. Je vois ici un grand rôle pour notre organisation de faire en sorte que les défis et les opportunités africaines restent à l’ordre du jour de la politique étrangère, même face à une menace sécuritaire très réelle dans notre voisinage immédiat. En ce sens, je ne vois pas de changement majeur dans les priorités et certainement pas de changement dans l’ambition avec laquelle nous prévoyons de nous engager avec l’Afrique à l’avenir.

F.A : L’innovation est-elle un élément qui pourrait renforcer la coopération économique entre l’Estonie et l’Afrique?

K.M : Absolument. L’Estonie a gagné sa 10ème licorne (nom donné aux entreprises évaluées à plus d’un milliard de dollars) cette année, ce qui en fait le pays disposant du meilleur ratio de licornes par habitant en Europe. Une capacité numérique avancée et un environnement favorable aux entreprises ont été des facteurs clés pour cela. Plusieurs start-up et licornes ont une large base de consommateurs en Afrique et ont même localisé leurs services pour répondre aux besoins locaux.

F.A. : Pourriez-nous nous donner des exemples de licornes estoniennes actives sur le continent?

K.M.: Plusieurs sociétés pourraient être citées mais le spécialiste des services de voitures de transport avec chauffeur (VTC) Bolt me paraît un bon exemple de la coopération économique entre l’Estonie et l’Afrique. Depuis Tallin, cette compagnie concentre presque la moitié de ses activités sur le continent. Elle y compte actuellement plus de 40 millions de clients dans sept pays, offrant des opportunités de revenus et d’entrepreneuriat à plus de 700 000 chauffeurs à travers le continent.

F.A.: Quels écueils freinent encore la coopération entre votre pays et le continent?

K.M.: En termes de défis du côté de l’Estonie, il s’agit certainement de trouver le meilleur modèle possible de coopération avec nos pays partenaires en Afrique. En tant que petit pays, nous n’aurons jamais la capacité d’intégrer de grandes équipes d’experts pour siéger localement en Afrique à plein temps. Pour l’Estonie, la localisation n’est pas seulement une façon de faire les choses, c’est la seule façon. L’impulsion politique et l’appropriation locale peuvent être soit un véritable catalyseur, soit leur absence est un goulet d’étranglement très sérieux. Nous exportons essentiellement une expérience qui, non seulement favorise la lutte contre la corruption et la transparence, ce à condition de mettre également en place les technologies qui favorisent le développement de ces derniers. La question est de savoir s’il y a suffisamment d’élan politique dans les pays africains pour faire de cet objectif une réalité.

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