Exclusif Web

Youssef Travaly : «La crise du Covid‑19 nous a permis d’optimiser l’usage des nouvelles technologies»

L’édition 2020 du Next Einstein Forum prévue en mars dernier à Nairobi avec pour thème « l’Innovation, moteur de la transformation du continent africain », n’a pas eu lieu pour cause de Covid-19. Comme nous l’explique Youssef Travaly, vice-président de l’African Institute for Mathematical Sciences (AIMS), le choix de ce thème s’inscrivait dans la continuité des éditions précédentes avec comme ligne directrice : l’économie digitale comme composante transversale essentielle à la marche du continent. En pleine crise du Covid-19, il analyse pour Forbes Afrique l’impact social et économique de la pandémie sur le continent.

Forbes Afrique : Cette année le thème du Next Einstein Forum devait porter sur l’Innovation comme moteur de la transformation du continent. Pourquoi cette thématique ?

Youssef Travaly : Le choix du thème s’inscrit dans la continuité des éditions précédentes. En 2016, à Dakar, nous avons fait le choix d’amorcer la transition du continent vers une économie de la connaissance. En 2018, à Kigali, nous avons porté cette réflexion un cran plus loin en proposant un cadre formel et générique de mise en œuvre de cette économie de la connaissance à l’échelle panafricaine. A l’issu du rassemblement de Kigali, l’économie digitale est ressortie comme une composante transversale essentielle à la marche du continent. Cette année, à Nairobi, nous souhaitions construire sur les acquis et recommandations des deux premières éditions avec un débat plus englobant, portant sur la Quatrième Révolution Industrielle, qui nous le pensons, va permettre d’accélérer la transition du continent vers une économie inclusive. Les grandes thématiques sont inchangées par rapport à l’édition précédente. Elles sont dédiées à : l’Education, la Santé de Précision / Personnalisée, à l’Economie Digitale et la Croissance Durable. On notera toutefois certaines nouveautés, à savoir, la mise en place d’un salon de l’innovation, mais surtout le lancement du Kifra Prize, qui est une grande première.

De quelle manière le NEF et l’African Institute for Mathematical Sciences contribuent-ils concrètement à cette innovation et à cette transformation du continent africain ?

Y T : Au sein du Next Einstein Forum, nous avons une Unité d’Analyse Prospective, une équipe pluridisciplinaire de chercheurs travaillant sur les thématiques évoquées précédemment. Nous produisons toute une série de documents d’orientation stratégique. Cela porte sur la mise en place de politiques nationales, régionales et continentale pour la Science et l’Innovation. De même, ces documents d’orientation s’intéressent au développement d’instruments financiers innovants visant à financer les chaines de valeur les plus prometteuses ainsi qu’à l’identification de ces chaines de valeur. Aussi, il en est de même en ce qui concerne l’indentification du capital humain requis tout au long des étapes de l’innovation, de la conception à la mise sur le marché. Et enfin nous travaillons à l’identification des partenariats stratégiques associés.

Comment-analysez-vous les progrès technologiques en Afrique et leur réel impact sur le continent aujourd’hui ?

Y T: L’impact des progrès technologiques sur le continent devrait se faire sentir à quatre niveaux : création d’emplois ; création de nouvelles chaines de valeur et par conséquent de nouveaux segments d’affaires ; la création de nouveaux marchés et enfin, l’impact sur la croissance. Malheureusement le constat est que sur chacun de ces quatre critères, les avancées sont marginales. Le Continent est sans doute connu pour le dynamisme et le potentiel de sa jeunesse en matière d’innovation, le fait est que cela ne se traduit pas encore par des résultats tangibles et transformateurs. Cela nous amène donc à repenser le cadre dans lequel la science et l’innovation se font en Afrique.

Quels sont les enjeux et les défis de la recherche scientifique en Afrique ?

Y T : Le financement est sans doute le défi majeur. Nous investissons à peine 1% de notre PIB, comparés aux USA et à la Chine qui investissent 2 à 2.5% de leur PIB, qui est 8 à 10 supérieur à celui de l’Afrique. Les conséquences d’un tel gap de financement sont évidentes. A cela s’ajoute le manque d’infrastructures technologiques de pointe, sans doute en raison de l’absence de moyens financiers. Les autres enjeux touchent également la faiblesse de la capacité de supervision et d’encadrement des thèses de recherche. Enfin, il faut aussi évoquer le « mental » de nos chercheurs convaincus que la reconnaissance de leurs travaux ne se fera que s’ils publient dans des revues scientifiques américaines ou occidentales.

Le monde est bouleversé par la pandémie du Covid-19 qui n’épargne aucun pays et a mis à mal l’économie globale. Quelles sont d’après vous les conséquences économiques de cette crise pour l’Afrique à court terme ?

Y T : Tous les secteurs de l’économie africaine sont impactés. À moyen et à long terme, si les bonnes mesures sont prises, des économies plus résilientes et durables verront le jour, mais les conséquences immédiates de la pandémie seront particulièrement sérieuses dans les économies plus vulnérables. À la mi-mars, bien avant le pic de la pandémie, on estimait une perte de 29 milliards de dollars due au dérèglement de l’économie mondiale. Selon la Banque africaine de développement (BAD), la pandémie du COVID-19 pourrait engendrer une baisse du Produit Intérieur Brut (PIB) africain de 22,1 milliards de dollars dans le scénario de base voire de 88,3 milliards d’USD dans le scénario catastrophe, ce avec une chute de la croissance pour un certain nombre de raisons, dont la perturbation des chaînes d’approvisionnement mondiales. Particulièrement vulnérables, l’économie informelle et les petites exploitations agricoles seront durement touchées, en grande partie dû à leur fonctionnement au quotidien, leur manque d’épargne et d’accès au capital, mais aussi aux marchés au jour le jour. Ce sont les premières nécessités de ces catégories les plus démunies qui seront le plus durement impactées. Pour terminer sur une note plus positive, les start-ups africaines saisissent l’opportunité qui leur est offerte de venir à la rescousse des gouvernements, à l’image de Lifebank voire de l’Africa Business Angel Network, pour ne citer qu’eux.

Forbes Afrique : Les mesures entreprises sur le continent sont-elles à la hauteur de l’enjeu ?

Youssef Travaly : Les interventions ne peuvent pas être homogènes compte tenu de la diversité du continent africain et il est encore tôt pour déterminer l’efficacité des mesures. La plupart des pays ont été pris au dépourvu et aveuglés par le récit selon lequel il s’agissait d’une maladie chinoise. Des mesures de distanciation sociale, du verrouillage partiel au verrouillage total, étaient nécessaires. Toutefois, elles auraient pu être mieux gérées si des efforts avaient été faits pour étudier, ce avec l’aide d’épidémiologistes, de scientifiques, de responsables de la santé publique notamment, le niveau d’efficacité des actions qu’entreprendraient les pouvoirs publics et analyser comment d’autres pays s’attaquaient à la pandémie, notamment Taïwan et la Corée du Sud, qui avaient un taux de cas importés très élevé. Une évaluation au préalable de l’impact de ces mesures sur les secteurs les plus vulnérables de la société était essentielle pour protéger leurs moyens de subsistance et leurs entreprises tels que les travailleurs informels et les petits agriculteurs. Et justement, cette analyse de l’impact des mesures prises par les différents États sur l’évolution de la pandémie et sur les conditions de reprise des activités économiques est actuellement en cours au Next Einstein Forum, dont certaines observations clés seront divulguées au cours des prochaines semaines.

 Quelles sont les pistes qui devraient être privilégiées ?

Y T : J’en vois plusieurs. La première consisterait à appliquer un verrouillage total systématique et des tests massifs. Les règles de distanciation sociale ne sont pas efficaces pendant ces fermetures partielles et le manque de tests approfondis pour toutes les personnes symptomatiques ou asymptomatiques à risque retardera le délai pour aplanir la courbe. Ensuite, il faudrait investir dans l’expérimentation rapide du traitement, en particulier avec les traitements déjà existants qui peuvent diminuer le taux de progression et abaisser le taux de mortalité. Il apparait aussi nécessaire d’adopter des mesures socio-économiques visant à réduire le stress économique sur la population, d’autant plus que nous voyons davantage de personnes dans l’économie informelle tomber dans une pauvreté extrême durant cette période. Enfin, des projets pilotes innovants dans la recherche se basant sur une collaboration continentale pour étudier par exemple la manière dont les tests pourraient être produits en Afrique s’avèrent importants, ce pour que les pays puissent, à l’avenir, prendre leurs décisions dans le domaine de la santé publique par exemple en se référant sur des avis de spécialistes africains.

Bien que déjà bien présente avec la 4ème révolution industrielle, on remarque que l’épidémie du COVID-19 a accéléré l’utilisation des nouvelles technologies par les entreprises. Assistons-nous à l’émergence de nouveaux modèles économiques ?

Y T : Cette crise nous a permis d’optimiser l’usage des nouvelles technologies, notamment numériques, pour maintenir une communication au sein des organisations, et pour ne pas paralyser des processus permettant de produire, distribuer et consommer les biens et les services. Les réunions à distance, les outils de géolocalisation facilitant le partage d’équipements et autres ressources, nous permettent d’envisager de nouveaux modèles de production et de consommation, tout en réduisant notre empreinte CO2, nos investissements en équipements sous-utilisés, en temps et moyens financiers passé à nous déplacer quand les rencontres peuvent s’organiser à distance. Les nouveaux modèles de l’économie collaborative, de la fonctionnalité, du partage en sont de bons exemples. Mais, il faut nous assurer que l’émergence de ces nouveaux fonctionnements soient accessibles à tous, en réduisant la fracture numérique plutôt qu’en l’accroissant. Il s’agit aussi de mettre ces nouvelles technologies au service d’une économie plus résiliente et durable sans l’imposer à tout prix.

Comment l’Afrique pourrait-elle se préparer pour tirer profit de cette nouvelle ère à venir ?

Y T : À mon sens, il faut se doter d’un cadre formel pour implémenter une économie inclusive basée sur l’innovation. J’entends par-là le développement d’infrastructures physiques durables, d’infrastructures adaptées aux nouvelles économies – qui requièrent un financement estimé à 3 mille milliards de dollars pour les 10 prochaines années -, d’instruments financiers robustes, de la capacité à développer des politiques d’innovation appropriées et du capital humain répondant aux enjeux de la quatrième révolution industrielle. Nous devons également nous accorder sur des enjeux sociétaux continentaux. J’en vois quatre à savoir, réinventer notre modèle d’éducation, repenser nos systèmes de santé pour aller vers des systèmes de santé dits de précision ou personnalisés, mettre sur pied une véritable économie digitale et développer une économie durable, circulaire et à faible empreinte carbone. En somme, il faut adopter des « économies basées sur l’innovation inclusive.»