Dans un contexte d’accords de pêche âprement négociés et d’appauvrissement des ressources halieutiques au large des côtes subsahariennes, la pisciculture en Côte d’Ivoire, qui représente aujourd’hui moins d’un dixième de la production nationale de poissons, se développe à grands renforts de solutions technologiques. Décryptage1.
Par Marie-France Réveillard
« Le chef de l’État a instruit le gouvernement de mettre en œuvre la procédure de dénonciation unilatérale de l’accord », indiquait un communiqué de la Primature gabonaise le 4 juin 2025, actant de la fin d’un traité de pêche conclu entre l’Union européenne (UE) et le Gabon en 2007. Restant ouvert à la négociation, le président Brice Oligui Nguema entend rééquilibrer les relations euro-gabonaises d’une filière qui nourrit plusieurs milliers de Gabonais. Globalement, « l’économie bleue fait vivre près de 50 millions de personnes en Afrique » selon la Banque mondiale, mais le secteur, aux prises avec de multiples défis, est à la dérive.
Alors que les accords de pêche euro-gabonais sont suspendus, la Côte d’Ivoire vient de renouveler son partenariat avec les 27. Ainsi, le 6 juin dernier, Abidjan signait un protocole d’accord avec Bruxelles permettant aux bateaux sous pavillon des pays de l’UE de pêcher 6 100 tonnes de thon par an, en autres espèces migratrices, contre 740 000 euros par an sur la période 2025-2029 (+ 8,5 % par rapport à l’accord 2018-2024).
Suite à ce nouvel accord, le ministère des Ressources animales et halieutiques (MIRAH) assurait le 13 juin 2025, par voie de communiqué, que les relations de pêche entre la Côte d’Ivoire et l’Union européenne « évoluaient au fil du temps vers des accords de “partenariat”plus équilibrés, gagnant-gagnant, axés sur la durabilité ».
« Alors que les accords de pêche euro-gabonais sont suspendus, la Côte d’Ivoire vient de renouveler son partenariat avec les 27 »
Ce type de partenariat est cependant de plus en plus décrié. Fin 2024, l’accord de pêche qui liait Dakar à Bruxelles était dénoncé de part et d’autre… Pourtant, force est de constater que les chalutiers européens représentent un faible défi face à la surpêche de leurs homologues chinois, qui impacte lourdement les côtes subsahariennes. Si la Chine revendique officiellement 2 600 navires de haute mer, un certain nombre d’experts évaluent leur nombre entre 17 000 et 19 000.
« Si la Chine revendique officiellement 2 600 navires de haute mer, un certain nombre d’experts évaluent leur nombre entre 17 000 et 19 000 »

Les Défis Abyssaux de la Pêche Ivoirienne
En 2022, la production aquacole mondiale a atteint 130,9 millions de tonnes, pour une valeur de 312,8 milliards de dollars, selon le document de synthèse intitulé L’Afrique face à l’épuisement de ses ressources de la pêche maritime, publié par le think tank marocain Policy Center for the New South. Parallèlement, la demande des consommateurs n’a cessé d’augmenter alors que les ressources se sont raréfiées. En Côte d’Ivoire, entre 2016 et 2023, la production halieutique a diminué de 15 % à 18 %. Elle couvre à ce jour, moins de 20 % de la consommation nationale, selon le ministère ivoirien de l’Économie. De fait, la Côte d’Ivoire importe l’essentiel de sa consommation de poissons : un comble pour ce pays qui dispose de 570 km de littoral. Deuxième exportateur mondial de thon (270 000 tonnes exportées par an) derrière le Japon, le pays importe chaque année l’équivalent de 675 millions d’euros de poisson sur les marchés internationaux, selon la Banque centrale des États d’Afrique de l’Ouest (BCEAO). De plus, si le secteur de la pêche ne représente que 0,5 % du PIB ivoirien, il génère encore plus de 100 000 emplois directs et 580 000 indirectement (dont un tiers par les femmes), selon les autorités nationales.
« La Côte d’Ivoire importe l’essentiel de sa consommation de poissons : un comble pour ce pays qui dispose de 570 km de littoral »
Les flottes industrielles étrangères ratissent les fonds des côtes ivoiriennes, altèrent les habitats marins et impactent les ressources des pêcheurs locaux. Parallèlement, selon le rapport Fishers on the Gulf of Guinea : Climate, and the income diversification imperative publié le 1er mai 2025 par le centre de recherche américain Salata Institute for Climate and Sustainability, la pêche de poissons pélagiques (vivant entre la surface et le fond mais qui ne dépendent pas du fond pour se nourrir) en Côte d’Ivoire a chuté de 40 % entre 2003 et 2020. Une situation que l’Institut impute en partie au réchauffement des océans, qui absorbent plus de 90 % de la chaleur excédentaire piégée par les gaz à effet de serre (GES). Ce phénomène génère une baisse de la concentration en oxygène et donc de la nourriture des poissons. Selon le scénario le plus catastrophique de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), les températures de surface de l’océan dans le Golfe de Guinée pourraient augmenter de 3 degrés Celsius d’ici la fin du siècle.
« La pêche de poissons pélagiques en Côte d’Ivoire a chuté de 40 % entre 2003 et 2020 »
L’Aquaculture au Service de l’Autosuffisance Alimentaire
Selon les prospectives avancées par la FAO, l’aquaculture représentera, d’ici à 2032, 54 % de la production d’animaux aquatiques et devrait générer 60 % des produits alimentaires aquatiques destinés à la consommation humaine (soit 184 millions de tonnes par an). À ce jour, un Ivoirien consomme en moyenne 24 kg de poisson par an, selon le ministère des Ressources animales et halieutiques. Dans le grand Abidjan, environ 75 % des commerçants sur les marchés vendent du tilapia importé de Chine, tandis que 70 % des « maquis » en proposent à leur clientèle, selon une étude conduite en 2019 par le Centre de recherches océanologiques et l’Institut national polytechnique Félix-Houphouët-Boigny de Yamoussoukro.
Face à la pression démographique et à la hausse de la demande, les initiatives nationales se multiplient. Afin d’augmenter la production, les autorités ont d’ailleurs lancé en 2022 un Programme stratégique de transformation de l’aquaculture en Côte d’Ivoire (PSTACI) pour faire passer le rendement piscicole annuel de 9 000 tonnes à 500 000 tonnes à l’horizon 2030.
L’aquaculture serait-elle la réponse idoine pour augmenter la production de poisson en Côte d’Ivoire et pour satisfaire l’appétit des consommateurs, dans une logique d’autosuffisance alimentaire ? C’est précisément le défi que la start-up ivoirienne O’Marigot a décidé de relever…
« Les autorités ont lancé en 2022 un Programme stratégique de transformation de l’aquaculture en Côte d’Ivoire (PSTACI) pour faire passer le rendement piscicole annuel de 9 000 tonnes à 500 000 tonnes à l’horizon 2030 »

O’Marigot : l’IA Pour Démocratiser la Pisciculture
« Petit à petit, nos océans se vident. Le constat est unanime. Lors de son passage sur le Salon Vivatech 2024 à Paris, Werner Vogels, le Directeur technique du groupe Amazon, soulignait l’importance de l’intelligence artificielle en matière de pisciculture, arguant que c’était la voie à suivre dans l’avenir pour répondre à la demande mondiale des consommateurs », explique Boniface N’Cho, le cofondateur d’O’Marigot, une start-up ivoirienne spécialisée dans la pisciculture, qui a vu le jour en 2023.
C’est sur un site de 42 hectares (le lac du Ranch du Jourdain, à Abidjan), que la start-up mène son projet pilote, sur un lac privé de 26 hectares. L’objectif est simple : accompagner les Ivoiriens (professionnels comme néophytes) à augmenter leurs rendements. À ce jour, la production annuelle de la pisciculture ivoirienne se situe aux alentours de 9 000 tonnes par an, c’est-à-dire moins d’un dixième de la production totale.
« La pisciculture est un métier de précision. Or, la plupart des personnes que nous avons rencontrées jusqu’à maintenant ne disposent même pas d’un thermomètre. O’Marigot a fait le choix de recourir à l’intelligence artificielle pour une exploitation piscicole optimisée. Notre solution permet de calculer le volume précis de nourriture à distribuer, en fonction de la température ambiante » explique Boniface N’Cho.
Concrètement, O’Marigot place des alevins dans des cages flottantes qui sont équipées de caméras intelligentes alimentées par l’énergie solaire, de capteurs connectés pour mesurer la température, le pH, le taux d’oxygène, et de puces 4G permettant une surveillance continue et automatisée des conditions d’élevage. Le nourrissage des poissons est piloté à distance via un tableau de bord offrant une précision inédite dans la gestion quotidienne des fermes aquacoles. Avec le machine learning, compter le nombre de poissons tout en estimant leur taille et leur poids devient un jeu d’enfant. Grâce au chatbot développé par O’Marigot, le suivi des pisciculteurs est quotidien. « Notre principal défi reste la transition numérique dans les zones rurales », souligne l’entrepreneur, qui développe des solutions simples pour faciliter l’apprentissage 2.0 de ses interlocuteurs.
« Le nourrissage des poissons est piloté à distance via un tableau de bord offrant une précision inédite dans la gestion quotidienne des fermes aquacoles »
Tout en consolidant leur modèle, la petite entreprise collabore déjà avec une trentaine de pisciculteurs qui s’acquittent d’un forfait mensuel de 100 euros. En phase d’early stage, la start-up cherche à lever 700 000 euros pour renforcer sa recherche et développement (R&D) et pour élargir ses activités. « En participant au renforcement de la filière, nous voulons accompagner, à terme, l’industrialisation de la production. Mais pour l’instant, notre objectif se concentre sur l’autosuffisance alimentaire des Ivoiriens. Nous cherchons avant tout à régler le problème du petit producteur qui doit nourrir sa famille », explique Boniface N’Cho.
« Pour l’instant, notre objectif se concentre sur l’autosuffisance alimentaire des Ivoiriens. Nous cherchons avant tout à régler le problème du petit producteur qui doit nourrir sa famille »
1. « L’économie bleue fait vivre près de 50 millions de personnes en Afrique » selon la Banque mondiale, mais le secteur, aux prises avec de multiples défis, est à la dérive.
