Arbre aux mille vertus, l’arganier fait le bonheur des tables marocaines et des géants de la cosmétique mondiale. Pourtant, entre dépendance industrielle, fracture technologique, sécheresse récurrente et recul des traditions, la filière est confrontée à de nombreux défis. Plongez au cœur de cette production ancestrale en pleine refonte.
Par Christian Missia Dio
Dans les collines brûlées du Souss-Massa, région du centre du Maroc, les arganiers résistent encore. Leurs troncs noueux, plantés au sommet de vallées asséchées, dessinent des silhouettes d’un autre temps, vestiges d’un écosystème classé par l’UNESCO au patrimoine mondial. Mais derrière cette image de carte postale, la réalité est plus fragile. Les sécheresses à répétition, la pression foncière et la spéculation transforment peu à peu cet « or liquide » en ressource sous tension. Selon l’Organisation pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), la productivité moyenne des arganeraies a chuté de 35 % depuis 2010. Le recul des précipitations, combiné à la surexploitation des sols, accélère la désertification. Le Maroc, premier producteur mondial (plus de 5 000 tonnes d’huiles par an), voit ainsi un pan de son patrimoine écologique menacé. « Le Maroc perdait près de 600 hectares d’arganeraie par an quand j’ai commencé mes recherches au début des années 1990», se souvient Zoubida Charrouf, professeure à l’Université Mohammed V et pionnière dans la réhabilitation de la filière. «L’idée était de donner une valeur économique à cet arbre pour qu’il soit préservé. Aujourd’hui, nous risquons de reproduire le même déséquilibre que celui qu’on voulait éviter : une exploitation sans retour pour les populations locales. » Au-delà de sa valeur économique, l’arganier joue un rôle écologique vital : il stabilise les sols, protège la biodiversité et retient l’humidité. Aussi sa disparition accélère-t-elle les phénomènes d’érosion, mais aussi de migration rurale. « L’arganier relève du domaine forestier, mais il appartient au quotidien des habitants », observe Omar Agodim, expert en développement durable. « Quand la ressource se tarit, c’est tout un modèle social qui vacille. »
Au-delà de sa valeur économique, l’arganier joue un rôle écologique vital : il stabilise les sols, protège la biodiversité et retient l’humidité.


Droite : Zoubida Charrouf, professeure à l’Université Mohammed V ; Gauche : Omar Agodim, expert en développement durable
Le Rêve d’Un Plan Maroc Vert, Les Limites d’Un Modèle
Lancé en 2008, le Plan Maroc Vert a transformé la filière en symbole du renouveau agricole. Deux piliers pour un même objectif : stimuler la production et inclure les petits producteurs, surtout les femmes. Des centaines de coopératives ont vu le jour, dotées de presses mécaniques et de labels bio. « Avant, tout se faisait de manière artisanale, à domicile », raconte Zoubida Charrouf. « Les femmes travaillaient vingt heures pour produire un litre d’huile. Nous avons introduit des normes de qualité, formé des productrices, et créé en 1996 le premier groupement coopératif structuré, Targanine. » Le Plan Maroc Vert a permis la plantation de plus de 140 000 hectares d’arganiers, la création de 300 coopératives et la reconnaissance d’une Indication géographique protégée (IGP). Sur le papier, le succès est indéniable : le chiffre d’affaires de la filière – devenue vitrine du développement durable – a triplé entre 2012 et 2019, pour atteindre environ 108 millions d’euros, selon le ministère de l’Agriculture. Mais dans les villages, les écarts se creusent. « La mécanisation et la digitalisation avancent vite, parfois trop vite », alerte Zoubida Charrouf. « Une présence excessive de la technologie risque de défavoriser les coopératives féminines, car elles ne sont pas formées à ces outils. On ne peut leur demander de maîtriser des logiciels alors qu’elles sortent à peine de l’analphabétisme. La technologie doit servir les femmes, pas les remplacer. » La stratégie «Génération Green 2020-2030 » promet de replacer l’humain au cœur du modèle. Mais sur le terrain, les coopératives peinent à percevoir les retombées. « Le Maroc reste le premier producteur mondial, mais l’essentiel de la valeur ajoutée est capté à l’étranger », note Omar Agodim. « Nous avons industrialisé la récolte, mais pas la richesse. » Le constat est partagé par plusieurs observateurs : l’État a soutenu la plantation et la certification, mais beaucoup moins la commercialisation. Les subventions de l’Agence pour le développement agricole (ADA) ont surtout favorisé les infrastructures. « On a accompagné la production, pas la marque, résume un expert de la FAO. Tant que le Maroc ne développera pas ses propres circuits de distribution et ses labels premium, la valeur restera exportée ». Pour Lamia Hanafi, fondatrice et directrice générale du hub d’innovation transcontinental Nest Accelerator, le diagnostic est clair : « Les coopératives marocaines ont prouvé leur compétence, mais elles restent fragiles économiquement. Il faut leur donner accès au crédit, les aider à se certifier et à vendre en ligne. Sinon, la filière restera captive des grands groupes. »
Deux piliers pour un même objectif : stimuler la production et inclure les petits producteurs, surtout les femmes.

Le Marché Mondial, Un Jeu à Somme Inégale
Si l’huile d’argan est un produit traditionnel au Maroc, c’est seulement dans les années 1990 qu’elle a fait son apparition en Europe, grâce aux marques cosmétiques. Désormais, de New York à Séoul, l’huile miracle aux vertus nourrissantes et antioxydantes est considérée comme un ingrédient star des cosmétiques. Mais derrière ce succès, le paradoxe demeure : cette richesse nationale, utilisée également en cuisine, profite d’abord à l’étranger. « Avant, c’était un produit du quotidien. Aujourd’hui, c’est un luxe », note Mohamed Erraji, directeur commercial et de la stratégie de Misitano & Stracuzzi SpA, fabricant italien d’huiles essentielles et de jus d’agrumes. « Le litre dépasse les 50 euros, alors qu’il valait 3 euros il y a trente ans. » Mais pour Zoubida Charrouf, d’autres raisons expliquent ce glissement. « Bien sûr, le prix joue un rôle », concède-t-elle, « mais il faut se demander si ce n’est pas aussi le signe d’un bouleversement plus profond de nos traditions alimentaires. L’huile d’argan, autrefois symbole de convivialité et de transmission, tend à disparaître du quotidien ». Les exportations, elles, explosent : plus de 90 % de la production est désormais destinée à l’étranger, selon la FAO, avec pour premiers marchés la France, les États-Unis et l’Allemagne (source : Morocco Foodex). Les labels bio européens, les normes de traçabilité et les certifications ISO imposent une uniformisation qui gomme les spécificités locales. « Le succès international pousse à la standardisation », ajoute Lamia Hanafi. « Certains lots perdent leur authenticité pour répondre aux normes. Si nous voulons préserver la spécificité de l’huile d’argan, il faut renforcer les laboratoires et les contrôles qualité au Maroc. »
« Le litre dépasse les 50 euros, alors qu’il valait 3 euros il y a trente ans. »

Le Marketing, Enjeu N° 1
L’huile brute est exportée entre 22 et 25 euros le litre, tandis que les produits finis peuvent dépasser 300 euros sur les marchés asiatiques et américains. « La marge perdue au Maroc est considérable », explique Mohamed Erraji. « Nous devons construire des marques nationales fortes, capables de raconter une histoire, pas seulement de fournir une matière première. » De fait, les grandes marques internationales capitalisent sur l’imaginaire de l’arganier – désert, authenticité, femmes artisanes – tout en maîtrisant la communication digitale mondiale. Or, aucune marque marocaine n’a encore réussi à incarner cette identité à grande échelle. « Il nous faut apprendre à raconter notre propre histoire », insiste cet expert en commerce international. « Sans storytelling, l’or liquide restera invisible. » Derrière les belles histoires de développement, une autre réalité s’impose : celle de la dépendance. À Agadir, la société française Olvea Maroc contrôle près de 70 % des exportations d’huile brute. Son usine moderne achète la matière première aux coopératives, la transforme en Europe, puis revend des produits finis à forte marge. « Le Maroc a créé la filière, mais il n’en maîtrise plus la rentabilité », déplore Omar Agodim. « Il faut imposer une part de transformation locale avant toute exportation. » Les coopératives dénoncent un rapport de force déséquilibré. Le marché international impose ses standards, mais laisse peu de place à la valeur locale. «Le véritable enjeu n’est plus la production, mais le marketing », résume Zoubida Charrouf. « Le packaging, la communication, la participation aux salons coûtent cher. Sans soutien public, les coopératives resteront des sous-traitantes. » De son côté, Lamia Hanafi plaide pour un plan d’investissement ciblé : « La montée en gamme suppose un fonds national dédié à la valorisation locale. Les coopératives doivent pouvoir financer la certification, le design et l’e-commerce. » Quant à Mohamed Erraji, il estime que le défi est aussi politique : « Le Maroc doit défendre sa souveraineté agro-industrielle. L’ouverture n’est pas un mal en soi, mais la modernisation doit être inclusive. Nous pouvons devenir une référence méditerranéenne de l’agro-industrie durable, à condition de réconcilier tradition et innovation. »
L’huile brute est exportée entre 22 et 25 euros le litre, tandis que les produits finis peuvent dépasser 300 euros sur les marchés asiatiques et américains.


« Sans storytelling, l’or liquide restera invisible. »
Un Patrimoine à Réinventer
À Taghazout, le Musée de l’Arganier raconte cette histoire à sa manière. Entre troncs centenaires et presses modernes, les visiteurs y découvrent les secrets de l’or vert du Maroc. « Dix pour cent de nos revenus sont reversés aux coopératives féminines, que nous rémunérons quatre fois plus que la moyenne », souligne son fondateur, Salim Mestour. Les musées, donc, mais aussi les hôtels et les marchés bio urbains peuvent ainsi constituer de nouvelles perspectives pour les coopératives. Certaines, par ailleurs, tentent de se diversifier avec des produits dérivés– savons, miels, cosmétiques –, tandis que d’autres sont associées à des programmes de recherche scientifique portant sur l’extraction d’antioxydants à usage pharmaceutique, ou la valorisation des sous-produits (feuilles, pulpe, coque) : tourteaux (résidus de l’extraction) pour l’alimentation animale, biocosmétiques, carburants… « La science peut réconcilier tradition et modernité », souligne Lamia Hanafi. « Mais encore faut-il que les coopératives soient associées dès la conception, et pas seulement à la fin du processus. » À la croisée de l’économie, du patrimoine et du climat, la filière arganière incarne les dilemmes du Maroc moderne : comment croître sans se perdre ? « L’arganier est plus qu’une ressource : c’est un patrimoine écologique et humain », conclut Zoubida Charrouf. « Si l’on veut qu’il survive, il faut replacer les femmes et les territoires au cœur du modèle économique. »




DE L’ASSIETTE AU LABORATOIRE
Riche en vitamines A et E, l’huile d’argan hydrate, régénère et nourrit. Présente dans la composition de crèmes, lotions, savons, shampoings et après-shampoings, elle soigne l’acné, les vergetures, les irritations cutanées et les signes du vieillissement. Au Maroc, son usage culinaire s’est réduit, mais l’amlou (pâte d’amandes, de miel et d’huile d’argan) connaît un regain créatif avec des versions au matcha, au chocolat ou au spéculoos. Cette huile est par ailleurs utilisée dans les surgelés, les desserts, les confiseries et les snacks, car elle contribue à leur donner du goût. Enfin, elle entre dans la composition de médicaments pour le traitement de l’hypertension artérielle et du diabète.
