Après des décennies d’exportation de minerai sans transformation locale, l’Afrique de l’Ouest amorce un basculement stratégique. La Guinée a interdit, le 19 juin dernier, toute exportation d’or brut, emboîtant le pas au Mali et au Burkina Faso, qui misent depuis plusieurs mois sur le raffinage sur place. Au-delà du symbole industriel, c’est tout un modèle régional d’exploitation minière qui se redessine…
Par Dounia Ben Mohamed
Le chiffre résume à lui seul l’enjeu. L’Afrique produit environ 25 % de l’or brut mondial, selon le Conseil mondial de l’or, mais n’en raffine que 10 %, d’après l’Association du marché des lingots de Londres (LBMA). « Ce paradoxe, qui n’est pas exclusif à l’or, est le résultat d’un certain nombre de contraintes structurelles et réglementaires qui coûtent très cher à l’Afrique », explique Rabah Arezki, ancien chef économiste de la Banque africaine de développement (BAD) et de la Banque mondiale pour la région MENA, aujourd’hui chercheur à la Kennedy School de Harvard. Seule l’Afrique du Sud dispose aujourd’hui de l’accréditation LBMA sur le continent, un verrou qui en fait, de facto, le principal importateur d’or brut africain.
C’est dans ce contexte que le président guinéen Mamadi Doumbouya a convoqué, le 19 juin 2026 à Conakry, l’ensemble des opérateurs miniers du pays pour leur notifier une décision sans appel : l’interdiction définitive de l’exportation d’or brut. « L’or guinéen sera fondu, certifié et valorisé en Guinée avant d’être exporté vers les marchés internationaux », a-t-il déclaré, menaçant de suspension d’agrément tout contrevenant. La mesure s’appuie sur l’entrée en service prochaine de Nimba Gold Refinery, à Gbessia, présentée comme la plus grande raffinerie d’Afrique, avec une capacité de traitement de 2 000 kilogrammes d’or par jour, extensible à 4 000 kilogrammes.
Pour Marguerite Kaba, responsable des partenariats stratégiques à la Chambre des Mines de Guinée, ce projet « marque un véritable tournant. Après des décennies où l’essentiel de l’or guinéen partait brut vers des centres de raffinage étrangers, le pays s’est doté d’une infrastructure conçue pour traiter localement sa production ». Le potentiel de recettes associé est évalué, selon elle, à près de 10 milliards de dollars par an. La réforme s’inscrit dans le programme « Simandou 2040 », qui vise à transformer localement bauxite, fer et or plutôt que de les exporter à l’état brut. Un décret présidentiel a par ailleurs instauré un registre national de traçabilité de l’or, imposant aux producteurs d’approvisionner en priorité les raffineries agréées sur le territoire.
Bamako et Ouagadougou, deux longueurs d’avance… et un même obstacle
La Guinée n’est pas seule sur cette trajectoire. Elle rejoint un mouvement régional déjà engagé au Mali et au Burkina Faso. Au Burkina Faso, où la production industrielle avoisine 53 tonnes par an, le Conseil des ministres a autorisé, le 9 juillet 2026, l’exploitation de la mine d’or de Bouboulou par la société d’État SOPAMIB — premier grand projet minier détenu à 100 % par l’État burkinabè, mobilisant 32 milliards de francs CFA (environ 48,7 millions d’euros) pour une production attendue de 7,27 tonnes d’or sur quinze ans. Au Mali, les autorités ont lancé dès juin 2025 la construction de la raffinerie SOROMA-SA à Bamako, en partenariat avec un groupe russe, avec une capacité annuelle annoncée autour de 120 tonnes.
« Dans les deux cas, un même constat s’impose : la réussite de ces projets dépendra largement de l’obtention de la certification LBMA, sans laquelle l’or raffiné localement reste difficile à écouler sur les marchés internationaux aux meilleures conditions », prévient Marguerite Kaba. Elle relève qu’en dépit de ces initiatives, une grande partie de la chaîne de valeur aurifère régionale continue de transiter par des hubs extérieurs comme la Suisse ou les Émirats arabes unis. Ce que la Guinée en retient : « sécuriser très tôt les certifications internationales, ne pas négliger l’intégration de la production artisanale dans les circuits formels, et construire un cadre réglementaire stable ».

L’angle mort artisanal
Reste un défi que ni les discours présidentiels ni les infrastructures ne suffiront à résoudre seuls : l’or artisanal échappe largement aux statistiques officielles. En Guinée, sur les quelque 50 tonnes d’or artisanal déclarées à l’export en 2025, contre environ 20 tonnes issues de l’industrie, une part significative continue de transiter par des circuits informels. Rabah Arezki insiste sur ce point : « La question de la formalisation de l’extraction artisanale dans un cadre inclusif est centrale pour éviter les problèmes d’instabilité et pour améliorer la professionnalisation du secteur extractif local », prévenant contre le risque d’opacité dans les flux financiers si cette intégration échoue.
Sur l’équilibre entre souveraineté et attractivité pour les investisseurs internationaux, Rabah Arezki appelle à la lucidité : « Les investisseurs étrangers peuvent apporter des capitaux et des techniques essentiels pour développer les ressources sur le continent, ce qui permet d’aller plus vite, mais avec le risque d’y perdre au change ». Il cite l’exemple chinois — un savoir-faire industriel construit sur plusieurs décennies — comme horizon réaliste plutôt que comme promesse de résultats immédiats. « À moyen terme, conclut l’expert, il est nécessaire pour les pays africains de mieux valoriser leurs ressources en or, que ce soit par la fiscalité ou par l’investissement dans la capacité de raffinage locale. Ces deux stratégies nécessitent un capital humain spécialisé, qu’il s’agisse d’ingénieurs ou d’experts locaux en fiscalité. »
Une bataille qui ne fait que commencer
Ni le Ghana ni la Côte d’Ivoire, pourtant dotés de capacités de raffinage, n’ont pour l’instant imposé une interdiction totale d’exportation comparable à celle de Conakry. La Guinée se retrouve ainsi en position de pionnière régionale sur ce terrain précis, un pari dont la réussite dépendra moins de l’annonce politique que de la capacité de Nimba Gold Refinery à absorber effectivement la production nationale, et de l’aptitude de Conakry à convaincre banques centrales et négociants internationaux que l’or raffiné localement offre les mêmes garanties de traçabilité que celui certifié à Zurich ou Dubaï.

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