Chaque année, des patients africains fortunés quittent leur pays pour se faire soigner en Inde, en Turquie, en Europe ou aux États-Unis. Cardiologie, oncologie, neurochirurgie, chirurgie spécialisée : derrière ces départs se joue un marché estimé à plusieurs milliards de dollars, porté par la recherche d’expertise, de technologies et surtout de confiance.
Par Dounia Ben Mohamed
New Delhi pour un cœur. Istanbul pour un genou. Paris pour un cancer… Chaque année, les patients africains les plus fortunés dessinent, sans le vouloir, la carte des défaillances de leur propre système de santé, et celle, en creux, d’un marché mondial qui prospère sur cette carence.
Des patients qui voyagent avec leur fortune
Selon Afreximbank, les Africains dépensent chaque année entre 6 et 10 milliards de dollars pour se faire soigner à l’étranger. L’Inde, la Turquie, l’Europe et les États-Unis figurent parmi les destinations recherchées, selon les pathologies, les spécialités disponibles et les moyens financiers des patients. Dans les pathologies lourdes, le choix de partir repose notamment sur l’accès à une expertise ou à une technologie qui n’est pas disponible, ou pas suffisamment accessible, dans le pays d’origine. Jean-Louis Benae, neurochirurgien d’origine camerounaise exerçant aux États-Unis, souligne que les États-Unis ne constituent pas nécessairement la première destination des patients africains : « La destination majeure reste l’Inde. » La Turquie occupe également une place importante, notamment dans le domaine de l’esthétique.
Le phénomène est particulièrement visible en oncologie. Une enquête publiée dans le Journal of Global Oncology indique que 75 % des cliniciens interrogés dans 17 pays africains déclaraient avoir adressé des patients atteints de cancer à l’étranger. À Abuja, l’African Medical Centre of Excellence, développé par Afreximbank avec King’s College Hospital London, s’inscrit dans cette problématique avec des services notamment consacrés à l’oncologie, à l’hématologie et à la cardiologie.


L’Hôpital américain de Paris, une relation « de confiance » historique avec l’Afrique
L’Hôpital américain de Paris, par sa notoriété et son histoire, accueille depuis des décennies des patients internationaux. Créé en 1906 par des Américains installés à Paris, l’établissement a progressivement élargi sa vocation à une clientèle internationale. Benoît Gallix, professeur de médecine, radiologue et directeur général de l’Hôpital américain de Paris, explique que l’établissement accueille « en ce moment, 21-22 % » de patients internationaux en hospitalisation, après avoir oscillé autour d’un quart selon les périodes, parmi lesquels des patients africains.
« Certains viennent régulièrement pour des bilans de santé ou profitent d’un séjour en France pour consulter »
C’est là le fruit d’une relation ancienne et étroite avec l’Afrique. « L’Afrique du Nord, d’abord, historiquement. Et depuis 40 ou 50 ans, avec l’Afrique subsaharienne, notamment la sous-région francophone de l’Afrique de l’Ouest ». Le profil des patients ne se limite d’ailleurs pas aux interventions lourdes. « Certains viennent régulièrement pour des bilans de santé ou profitent d’un séjour en France pour consulter des spécialistes avec lesquels ils ont établi une relation de confiance », souligne Benoît Gallix. La confiance, un élément clé.
L’expertise avant le prix
Avoir les moyens de partir ne signifie pas pour autant que tous les patients qui en disposent choisissent la même destination. Jean-Louis Benae décrit un parcours très différent selon les ressources : « Ceux qui ont moins de moyens vont plutôt en Afrique de l’Est. Ceux qui ont un peu plus de moyens vont en Afrique du Sud, au Maroc, en Tunisie. Et ceux qui ont vraiment les moyens vont en Inde, aux États-Unis ». Le choix est aussi déterminé par le coût réel des soins. Aux États-Unis, explique le neurochirurgien, « une chirurgie de la colonne, une décompression, une stabilisation, ça peut coûter 120 000, 130 000 dollars ». Et la facture peut encore augmenter avec le matériel : « Les implants peuvent coûter 30 000, 40 000 dollars. » Des montants qui peuvent rendre certaines destinations inaccessibles, même pour des patients disposant d’un niveau de revenus élevé.
« On peut faire la même chirurgie, avec le même type d’équipement, le même type d’implant, et ça peut coûter trois fois moins cher [en Afrique] »
À l’inverse, le neurochirurgien observe que des interventions réalisées en Afrique peuvent coûter beaucoup moins cher : « Dans certains cas, on peut faire la même chirurgie, avec le même type d’équipement, le même type d’implant, et ça peut coûter trois fois moins cher ». Dès lors, le tourisme médical ne se résume pas à la capacité financière du patient. Il met en concurrence des systèmes de soins, des niveaux d’expertise et des coûts très différents. Reste alors une question centrale : pourquoi continuer à partir lorsque des soins comparables existent parfois sur le continent ? Pour Jean-Louis Benae, une partie de la réponse tient à une perception encore profondément ancrée : « Il y a encore beaucoup de patients africains qui pensent qu’il faut aller à l’extérieur pour se faire soigner correctement. » Une conviction qui, selon lui, évolue progressivement avec le développement des compétences médicales africaines.

De l’exil médical à la coopération
Le développement de cette offre crée aussi de nouvelles opportunités pour les acteurs médicaux internationaux. Le directeur général de l’Hôpital américain de Paris observe : « Aujourd’hui, pour différentes raisons, le niveau des médecins et de la médecine dans beaucoup de pays d’Afrique augmente. On a des pays comme le Maroc, par exemple, qui deviennent eux-mêmes des terres d’accueil du travel for treatment. » Une amélioration de l’offre des soins sur le continent qui est loin d’inquiéter le praticien. « L’Hôpital américain de Paris continuera à accueillir des patients africains. » Surtout, cette évolution peut aussi prendre la forme de collaborations avec les médecins et structures africains, notamment autour de la formation et de la prévention.
C’est ainsi qu’à Abidjan, l’Hôpital américain de Paris a accompagné l’ouverture d’un centre de médecine préventive. Une initiative portée par l’Institut Cœur de Grâce (ICG), nouvelle clinique spécialisée en cardiologie fondée par le cardiologue Charles-Philippe Zobo. Ces collaborations peuvent aussi prendre la forme de missions médicales destinées à apporter sur le terrain du matériel, des compétences et de la formation. En 2016, Jean-Louis Benae a créé à Dallas Brain Project Africa, une fondation humanitaire qui réunit des professionnels de différentes spécialités médicales. « On organise des missions spécifiques dans divers endroits en Afrique où, pendant deux semaines, on apporte du matériel, de la connaissance ». Les missions comprennent des colloques et des formations avec les médecins locaux, mais aussi la prise en charge de patients présentant des pathologies complexes.
La Tunisie, quand l’Afrique inverse le flux
La Tunisie offre un autre visage du tourisme médical : celui d’un pays africain qui accueille des patients venus de l’étranger. « C’est à partir des années 2000 que la tendance s’est développée », explique Houssem Ben Azouz, président de la Fédération interprofessionnelle du tourisme tunisien (Fi2T) et pionnier du secteur avec une agence de voyages dédiée à l’activité. « La clientèle européenne s’est progressivement développée, notamment à travers les expatriés européens installés en Tunisie, puis le bouche-à-oreille et la médiatisation de l’offre tunisienne. »
À la clé : un séjour de rêve, et un « passage sous le bistouri » pour une mammoplastie, une rhinoplastie ou encore une liposuccion. Le tout à des prix défiant toute concurrence, et avec l’assurance d’une qualité de soins. « Ça a démarré avec la chirurgie esthétique, mais maintenant on a un peu de tout », souligne le professionnel. Orthopédie, cardiologie, chirurgie de l’obésité, ophtalmologie, gynécologie ou encore soins dentaires et implants font désormais partie des demandes adressées aux établissements tunisiens.
« Alors que les Européens viennent encore largement pour des interventions de chirurgie esthétique, les patients africains se déplacent davantage pour des pathologies nécessitant des soins spécialisés ou lourds »
La clientèle africaine présente, elle, un profil différent. Alors que les Européens viennent encore largement pour des interventions de chirurgie esthétique, les patients africains se déplacent davantage pour des pathologies nécessitant des soins spécialisés ou lourds. Houssem Ben Azouz cite notamment la cardiologie, l’orthopédie et la chirurgie de l’obésité, mais aussi le dentaire. Une partie de ces patients bénéficie d’une prise en charge par l’assurance maladie ou les caisses nationales. Il cite notamment la Côte d’Ivoire, le Sénégal et la Mauritanie parmi les pays disposant de mécanismes permettant une couverture des soins en Tunisie.
Selon ses estimations, la Tunisie accueille aujourd’hui environ 800 000 patients étrangers par an, dont près de 80 % sont originaires de Libye et d’Algérie, tandis que les patients africains et européens représenteraient chacun environ 10 %. La montée en puissance de pôles médicaux sur le continent pourrait désormais faire émerger un nouveau marché : celui d’une Afrique qui soigne, attire, et qui, demain, pourrait à son tour capter les patients de ses voisins.

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