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Économie parallèle : Le Sénégal à l’épreuve de la modernisation du secteur informel

Échappant à tout type d’imposition, de contrôle et même de dénombrement, le modèle économique des petits commerce informels sénégalais doit aujourd’hui se moderniser. La mise en place, en mai 2023, d’un Guichet unique de formalisation des entreprises (GUFE) est la dernière mesure en date pour tenter de structurer ce secteur dont dépend la relance de l’économie sénégalaise.

Par Ousmane Gueye I Paru dans l’édition 74

Selon le Bureau international du travail, neuf travailleurs sur dix au Sénégal occupent un emploi informel et 97 % des entreprises évoluent dans ce secteur (1). Magatte Diagne, la quarantaine, est l’un de ces travailleurs appelés Baol-Baol, du nom de cet ancien royaume du centre du Sénégal. À 15 ans déjà, ce fils de paysans ne rêvait que d’une chose : quitter son village de la région de Diourbel pour vivre à Dakar, à 150 kilomètres de là. Le jeune homme de confession mouride tenait coûte que coûte à prendre en charge ses parents vieillissants. Aujourd’hui vendeur de téléphones portables toutes marques, il a su se faire une place dans l’économie sénégalaise : installé au grand marché (la « salle de ventes ») du centre-ville de Dakar, il vit correctement de son métier, en toute discrétion.

« Chacun d’entre nous ici gère sa famille depuis Dakar »

La solidarité érigée en valeur cardinale

Chez les mourides en général, et les Baol-Baol en particulier, l’entraide est une valeur suprême enseignée depuis la nuit des temps. Et cette réalité est bien palpable à la salle de ventes de Dakar, où ces commerçants constituent une famille très soudée. « Chacun d’entre nous ici gère sa famille depuis Dakar », fait remarquer Magatte. Souriant, provocateur et taquin, lui se dit fier d’appartenir à cette catégorie de commerçants qui incarne la tendance lourde de l’économie informelle sénégalaise. Obsédé par l’envie de réussir sa vie, il a démarré par les véhicules à bras (poussepousse) – dormant alors dans des abris de fortune, près des marchés – avant de se reconvertir dans la vente de vélos, puis de se lancer dans le commerce des téléphones portables. Magatte s’approvisionne en Italie par le biais d’un frère établi là-bas. Avec des prix allant de 10 000 à 100 000 francs CFA, les terminaux s’écoulent bien et sa clientèle varie de simples quidams à de hauts responsables. Mais inutile d’insister pour avoir une idée de ses gains : « En tout cas, je m’en sors et je fais vivre mes deux épouses, avec leurs enfants », élude-t-il. Confronté à cette énorme manne financière qui échappe au fisc, l’État sénégalais, lui, tente de moderniser et d’accompagner ce secteur informel. Mais le défi est de taille. « Ces sociétés, malheureusement, ne sont pas structurées et ne sont pas non plus très à cheval sur les recrutements de gens compétents, avec un chef d’équipe confondant sa poche avec celle de l’entreprise et en l’absence de toute comptabilité », observe l’économiste Magaye Gaye, professeur à l’Institut supérieur de gestion de Paris (ISG). Afin de doter ces acteurs de compétences et de savoir-faire nouveaux, l’État doit selon lui développer des centres de gestion agréés et « veiller à ce que des partenaires techniques étrangers puissent leur venir en aide. Regardez les babouches marocaines : les Sénégalais en sont très friands, alors que les artisans de la région de Thiès confectionnent des chaussures locales qui n’ont rien à envier à celles des Marocains. Pour mieux présenter nos produits, il faudrait aider le secteur informel à piocher dans l’expérience des pays les plus avancés », plaide l’économiste, ex-cadre à la Banque ouest-africaine de développement (BOAD). Pour lui, l’accès au financement doit faire l’objet d’un appui particulier de la part des autorités sénégalaises. La promotion de garanties solidaires et la mise en place de mutuelles pourraient ainsi s’avérer de précieux outils pour aider à une structuration de l’informel. Ce, en plus du développement de l’ingénierie fiscale, car « la peur de l’impôt » représente, pour certains, un véritable frein à une formalisation de l’activité.

« Outre le développement de l’ingénierie fiscale, la promotion de garanties solidaires et la mise en place de mutuelles pourraient s’avérer de précieux outils pour aider à une structuration de l’informel »

Le digital pour moderniser le secteur

Depuis sa création en 2017 par le président Macky Sall autour du triptyque « formalisation, formation, financement », la Délégation générale à l’entrepreneuriat rapide pour les femmes et les jeunes (DER/FJ) tente d’intervenir sur ce secteur, en proposant un accompagnement sur mesure à ces acteurs de l’économie qui sont généralement exclus du système bancaire classique. À côté de programmes construits sur le thème de l’inclusion financière, la DER/ FJ a ainsi engagé « une démarche de formalisation intégralement dématérialisée via une interface qui permet de suivre tout le processus de dépôt, de traitement et de délivrance du Registre du commerce et du crédit mobilier, ainsi que du numéro d’identification nationale des entreprises », explique-t-on au sein de l’institution. Le ministre de l’Artisanat et de la Transformation du secteur informel, Papa Amadou Ndiaye, a également annoncé, en mai dernier, la mise en place d’un Guichet unique de formalisation des entreprises (GUFE), ainsi que la création de bureaux régionaux. Les objectifs sont pluriels : une réduction des délais et des coûts dans l’accomplissement des formalités administratives, une amélioration de la qualité de service par les administrations intervenant dans le processus de création des entreprises, en passant par une meilleure proximité avec les usagers. Cette nouvelle mesure s’inscrit dans le cadre d’un arsenal juridique de promotion de l’entrepreneuriat et de la formalisation issu de la loi d’orientation sur les PME votée en janvier 2020 et de ses décrets d’application, dont le « statut de l’entreprenant », adopté en juin 2022.

Plus de 24 000 entreprises nouvelles en 2022

La tâche est cependant immense, même si la DER/FJ se réjouit des avancées déjà réalisées : ainsi, selon elle, quelque 9 000 entreprises ont été créées ces derniers mois et 12 100 entrepreneurs ont fait l’objet d’une formalisation. Une tendance que confirme l’Agence de promotion des investissements et grands travaux de l’État (APIX) : selon ses chiffres, plus de 24 100 entreprises, toutes catégories confondues, ont vu le jour pour la seule année 2022. De son côté, la Confédération nationale des travailleurs du Sénégal (CNTS), premier syndicat du pays, se mobilise elle aussi pour organiser ce secteur, notamment par le biais de son partenariat, noué en 2017, avec la Centrale générale des syndicats libéraux de Belgique (CGSLB) et son ONG Mouvement pour la solidarité internationale. À travers des rencontres avec les acteurs de l’économie informelle, la CNTS tente de les convaincre de constituer des syndicats leur permettant de défendre leurs intérêts, notamment en matière de protection sociale. Alors que plus de deux Sénégalais sur trois travaillent dans le secteur informel, l’urgence est grande.

(1) Diagnostic de l’économie informelle au Sénégal, Genève, Bureau international du travail, 2020.

Crédits Photos : ©Shutterstock By Anton Ivanov

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