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Fanta Bernath de Font Reaulx : « L’avenir de la filière cacao en Afrique, c’est plus de transformation locale au service de plus de consommation locale »

Fanta Bernath de Font-Réaulx ©Frédie Marufu

Primordiaux pour l’économie mondiale, les marchés des matières premières fascinent. Et pour cause : leur importance n’a d’égale que l’opacité qui entoure les grands acteurs de cet univers d’initiés. La filière cacao ne fait pas exception. Spécialiste reconnue de ce segment après avoir été longtemps elle-même active dans le négoce international des matières premières, Fanta Bernath de Font-Réaulx décrypte pour Forbes Afrique les subtilités de ce marché tout autant que les défis à relever pour les pays producteurs du continent. Entretien.

Propos recueillis par Léopold Muta

Nombre d’études récentes pronostiquent une hausse des prix du cacao sur le long terme, en raison notamment d’une demande accrue en provenance des pays asiatiques. Partagez-vous cet avis ?

Je serais plus nuancée sur ce sujet. Il convient d’abord de rappeler que parmi les multiples utilisations possibles du cacao, c’est la demande de chocolat qui influence le plus le prix de cette commodité. Sur ce point, il y a incontestablement plus de demande pour le chocolat à l’échelle mondiale, notamment en provenance des nouveaux émergents asiatiques, qui voient les goûts de leurs consommateurs évoluer. Mais la demande ne saurait à elle seule expliquer la tendance à long terme des prix du cacao. Les facteurs constitutifs de l’offre doivent également être intégrés dans la grille de lecture : conditions climatiques, qualité des sols, efficacité des incitations publiques, risque géopolitique…Autant d’éléments qui détermineront au final la relative abondance- ou rareté- de l’offre à un moment donné et qui sont, par définition, toujours aléatoires. Enfin, une ultime variable doit être prise en compte pour expliquer la volatilité des cours, la spéculation financière. Celle-ci est constitutive des marchés à terme des matières premières et dans un contexte de baisse tendancielle des marges sur l’activité traditionnelle des négociants- le courtage de matières premières- certains opérateurs peuvent être tentés de prendre des paris directionnels avec des positions « papier » (achat/vente de contrats à terme) pour gagner un peu plus.

Tous les acteurs de la chaîne de valeur ne semblent cependant pas tirer les mêmes bénéfices de leur activité, à commencer par les producteurs de cacao. Pour inverser cette tendance, certains pays africains cherchent à s’organiser. Que pensez-vous par exemple des récents efforts conjoints de la Côte d’Ivoire et du Ghana 1 pour améliorer les prix offerts aux planteurs ?

Cette initiative va dans le bon sens mais il faut, là encore, fournir une réponse circonstanciée. Plus que d’une amélioration des prix, il serait préférable de parler d’un rapprochement des prix entre un cacao ivoirien, moins bien payé, et un produit ghanéen, mieux rémunéré. Mais la vraie question est ailleurs : pourquoi y a-t-il plus fondamentalement un différentiel de prix offert aux producteurs, de part et d’autre de la frontière ? Les deux pays disposent certes de mécanismes différents 2 d’achat du cacao mais l’écart de prix tient fondamentalement à un facteur-clé, la qualité de la marchandise. La Côte d’Ivoire a beau être le numéro 1 mondial en terme de quantités de fèves produites, d’autres pays font bien mieux en matière de qualité. A commencer par le Ghana, dont la qualité du cacao est plus constante que chez le voisin ivoirien. Dans ces conditions, il est normal que les planteurs ghanéens obtiennent une sorte de « prime » au mérite. Sur ce point, nul doute que la Côte d’Ivoire aurait beaucoup à gagner de l’expérience ghanéenne.

En promouvant une plus juste rétribution, le commerce équitable serait-il la solution pour booster les revenus des producteurs de cacao ?

C’est évidemment une option à considérer. Néanmoins, dans les circonstances présentes, le commerce équitable reste un marché de niche qui vient s’insérer à la marge des systèmes conventionnels d’achats aux producteurs. La raison de cette faiblesse est que la meilleure rétribution associée à ce type d’échange est toujours associée à des exigences supplémentaires, liées notamment au respect de l’environnement et aux questions de traçabilité. Or, ces contraintes ont un coût, qui doit être supporté par des producteurs aux ressources financières limitées. Pas étonnant dans ces conditions que nombre d’entre eux ne franchissent jamais le pas. Pour vraiment faire décoller les revenus des producteurs de cacao associés au commerce équitable, il faudrait à la fois leur montrer les avantages concrets qu’ils pourraient tirer de cette formule tout en les accompagnant dans leur parcours (certification, formations, obtention de garanties et de crédits pour investir…) pour se mettre à niveau. Une démarche de longue haleine, qui doit notamment être portée par les pouvoirs publics et qui est encore loin d’être systématisée.

Les pouvoirs publics justement. Pour générer dans la durée le maximum de valeur au sein des filières cacao locales, quelles stratégies étatiques devraient être privilégiées selon vous ?

Nos petits producteurs, faibles économiquement, subissent les aléas du marché plus qu’ils n’en tirent parti. Pour casser ce cycle, il faudrait favoriser leur bancarisation systématique. C’est ainsi qu’ils obtiendront les crédits nécessaires pour investir dans leur outil de production et donc se développer. C’est à cette condition notamment que la traçabilité, déjà évoquée, pourra être sensiblement renforcée. Celle-ci correspond aux exigences de notre époque : les consommateurs, de plus en plus sensibilisés aux questions de santé, veulent savoir ce qu’ils consomment. Le fort développement actuel du « Bean-to-bar 3 » traduit du reste cette volonté de renouer avec les circuits courts, la transparence, les produits « bruts » et l’approche originelle du métier d’artisan. En tant que producteurs de cacao, il nous faut bien entendu en tenir compte d’autant plus qu’il s’agit de produits « premium », aux marges plus élevées ! On continue de même à transformer peu sur place. Il y a là une remonté évidente à faire dans la chaîne de valeur. Mais plus encore, le vrai réservoir de croissance et de richesse à venir se situe dans le fort potentiel de la consommation locale. Là est l’avenir de la filière cacao en Afrique : plus de transformation locale au service de plus de consommation locale. Que ne pourrait faire par exemple un bon marketing, mettant en avant des chocolats de qualité du terroir, et produit par tout un écosystème de dynamiques PME africaines ! C’est en intégrant tous ces leviers d’action que les filières cacao du continent pourront prospérer dans la durée.


1 Les deux pays, qui sont les deux premiers producteurs mondiaux de cacao, sont parvenus en juin 2018 à un accord de principe pour élaborer une stratégie commune de vente des fèves.

2 Le cacao ghanéen est acheté directement au planteur par le Ghana Cocoa Board qui se charge ensuite de le revendre aux exportateurs. En Côte d’Ivoire, le Conseil Café Cacao fixe un prix minimum mais la fève est achetée directement par les négociants au planteur.

3 Contrairement aux traditionnels chocolatiers-pâtissiers, qui ne fabriquent pas eux-mêmes leur chocolat, les chocolatiers « bean-to-bar » prennent en charge toutes les étapes de la fabrication d’une tablette (torréfaction, broyage, vannage, raffinage, conchage…).

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