À la tête de Makabingui Gold Operation (MGO), Marie-Reine Tekou-Asubonteng est la première femme à diriger une mine industrielle au Sénégal. Dans un contexte marqué par la place centrale de l’orpaillage artisanal, elle défend une approche pragmatique visant à organiser une coexistence encadrée entre activité industrielle et pratiques artisanales.
Au sud-est du Sénégal, dans la région de Kédougou, l’orpaillage artisanal est devenu un véritable enjeu de développement. Plus de 300 000 personnes en dépendent directement ou indirectement, souvent dans des conditions précaires. Or, en 2024, le gouvernement a interdit toute exploitation à moins de 500 mètres des berges de la Falémé, pour des raisons environnementales et sécuritaires. Cette décision a entraîné la fermeture de couloirs d’orpaillage auparavant actifs, suscitant de fortes attentes parmi les populations concernées. Depuis, des discussions se poursuivent afin d’identifier des solutions viables – un processus auquel Marie-Reine Tekou-Asubonteng a choisi d’apporter sa contribution.
Directrice générale de MGO et directrice pays de Bishop Resources au Sénégal, cette capitaine d’industrie s’inscrit dans la dynamique de dialogue impulsée par l’État autour d’un projet encore peu exploré en Afrique de l’Ouest : la création de couloirs d’orpaillage intégrés au périmètre industriel. L’objectif est de contribuer, en appui des autorités et des communautés locales, à la formalisation et à la sécurisation de l’activité artisanale, afin d’en réduire les risques tout en reconnaissant son poids socio-économique. « Il faut s’asseoir autour d’une table et parler de ce problème sérieux qui crée une instabilité qu’on ne peut plus ignorer », souligne-t-elle, plaidant pour une approche concertée plutôt que strictement restrictive.
Car en reprenant Makabingui – un gisement de plus d’un million d’onces situé à proximité de la méga-mine Sabodala-Massawa d’Endeavour Mining, cette Sénégalaise formée chez EY et diplômée de HEC Paris a découvert une réalité que les études de faisabilité ne décrivent pas : des milliers d’orpailleurs sur 50 kilomètres carrés, des dommages environnementaux considérables, un conflit latent entre industrie et revendications ancestrales.
Une Culture Humanitaire et Financière
Il faut dire que le parcours de Marie-Reine Tekou-Asubonteng ne suit pas la trajectoire classique d’un dirigeant minier. Il y a d’abord EY, où un associé attentif l’encourage à naviguer entre les départements Audit, Advisory puis Transaction Advisory Services. Une immersion qui forge ses réflexes d’analyse, mais fait aussi naître une interrogation : « J’avais envie de voir le fruit de ce que je fais au quotidien, de ne pas être derrière un bureau ». HEC Paris s’inscrit dans cette logique, comme un prolongement naturel de cette quête de rigueur et d’impact.
Elle rejoint ensuite la Croix-Rouge danoise. Entre le Mali, le Niger et la Guinée, Tekou-Asubonteng travaille sur des programmes qui l’exposent directement aux réalités de terrain. De cette période, elle garde une conviction durable : « La performance économique et la responsabilité sociale ne sont pas antagonistes. L’erreur consiste à opposer la morale à la rentabilité ».
Aujourd’hui, cette double culture – humanitaire et financière – irrigue chaque décision prise à Makabingui. La RSE n’y est pas un budget périphérique. Elle se traduit par des actes. Plus de 80 femmes, auparavant sans emploi, travaillent ainsi désormais aux services de la base vie (linge, entretien…). « Ce n’est pas de la RSE en paraboles. Ce sont des postes pourvoyeurs de revenus qu’il faut étendre à l’intégralité des activités de la mine. »
Le Sénégal, Un Terrain d’Avenir
Sur le plan industriel, MGO a achevé l’exploration et se trouve en phase d’investissement actif : rénovation de l’usine alluvionnaire, assemblage d’un circuit CIL (procédé de lixiviation au charbon d’or) à horizon 2026-2027 pour atteindre une production à grande échelle. Le gisement – plus d’un million d’onces en ressources, 158 000 onces en réserves, des teneurs de 5,6 grammes par tonne – place Makabingui parmi les projets les plus attractifs de la ceinture birimienne.
À ce sujet, le message adressé aux investisseurs est à l’image de la dirigeante : direct. « Le Sénégal offre un cadre stable, des ressources de qualité et une volonté politique claire de monter en standard. Pour ceux qui cherchent des projets responsables, gouvernés localement et pensés sur le long terme, ils trouveront un terrain d’avenir ici. »
Reste l’essentiel, peut-être… « Ne jamais négocier son intégrité », dans un secteur où les arrangements prospèrent. Alors pour tenir ce cap, la dirigeante s’impose une hygiène presque monastique. Réveil à 4 heures, prière, puis une journée menée sur trois fuseaux horaires. Le reste du temps, quand elle ne voyage pas pour des rencontres stratégiques, elle travaille à distance – volontairement – pour préserver ce qu’elle considère comme son ancrage : sa famille, ce silence domestique qui lui permet, dit-elle, « de reconsidérer les challenges, de les réévaluer et puis de redéfinir les priorités du lendemain ».
Dans un environnement qui ne manque ni de promesses ni d’épreuves, Marie-Reine Tekou-Asubonteng semble avoir trouvé le filon le plus rare : une conviction que ni les milliards ni les défis ne suffiront à entamer.
